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Je veux écrire la vie : dire l'amour et la désespérance, les rires et les deuils, l'ironie du sort et le déchirement des départs, bien mélanger le tout jusqu'à perte totale de signification  [+]

Image de Printemps 2021
Aujourd'hui, j'ai commencé mon nouveau travail au CAIPE, le Centre d'Accueil et d'Intégration pour les Étrangers. La secrétaire qui m'a accueilli s'appelle Sandrine. Elle n'aime donc pas les chats, parce qu'ils sont trop indépendants, pas comme les chiens, et fait la maligne en appelant les gens importants par leur prénom. Elle m'a dit que « Laurence » allait me recevoir. Laurence, c'est la directrice du CAIPE. Comme toutes les Laurence, elle a une photo de ses enfants en fond d'écran et ne mange plus de foie gras depuis 2006. Elle m'a guidé jusqu'à mon bureau, avec une jolie vue sur le parking, et m'a montré la photocopieuse, qui est une espèce de monstre électronique capable de faire une quantité impressionnante de choses en même temps : recentrer un document, y joindre une photo, les dupliquer en les agrafant en haut à gauche, ajouter un post-it marqué « merci :) » et vous le sortir en une demi-seconde accompagné d'un sandwich pastrami-concombre-mozzarella, pratique quand on n'a pas déjeuné.
Ensuite, elle m'a fait visiter les grandes salles où l'on place les étrangers qui arrivent dans notre pays. Nous sommes au rez-de-chaussée, Laurence dit « rez-de-jardin », et c'est la première étape de leur parcours : ici, on leur prend leur temps, en les parquant dans ces énormes salles huit heures par jour. De temps en temps, un employé passe leur distribuer quelques photocopies et des petits crayons de bois, ils remplissent des papiers, cela les occupe. Laurence est embêtée car elle soupçonne certains employés d'utiliser la photocopieuse uniquement pour obtenir un sandwich et de photocopier n'importe quoi pour les étrangers. Ce n'est pas très important puisque la plupart ne lisent pas notre langue, mais enfin, tout de même. Je lui ai dit que c'était probablement Philippe. Elle m'a demandé : « Vous connaissez Philippe ? » J'ai dit non, mais tout le monde sait que les Philippe photocopient tout et n'importe quoi, même si en compensation ils sont assez précis sur la météo du week-end : si un Philippe vous dit qu'il va faire beau, allez-y, foncez, vous pouvez prévoir une balade à la journée avec le pique-nique.
Au bout de six mois, les étrangers sont vidés de leur temps, et ils accèdent au premier étage. Ici, on leur enlève leurs souvenirs, m'a expliqué Laurence, afin de faciliter leur intégration. Une grosse dame voilée était en train de sortir des trucs de son sac à main et de les regarder avec stupéfaction, comme si elle se demandait ce que c'était, avant de les jeter dans une grande poubelle verte. Des photos d'enfants restés au pays, un carnet tout corné, un collier de pacotille, une carte postale, un dessin de gosse. Quand le sac a été presque vide, elle a jeté des matinées ensoleillées, des sourires d'amis, l'odeur de sa maison natale, le ciel sous lequel elle s'était mariée. Puis elle s'est éloignée, et un employé s'est précipité pour vider la poubelle, un Serge évidemment, qui ne supporte pas que les poubelles soient pleines, et choisit toujours les chewing-gums à la chlorophylle s'il a le choix entre menthe et chlorophylle, faites le test, c'est amusant et il ne faut pas beaucoup de matériel : juste deux paquets de chewing-gum et un Serge.
« Voilà, on a fait le tour », m'a annoncé Laurence. Je sais qu'il y a encore un étage, mais chaque chose en son temps, n'est-ce pas ?
J'ai rempli le reste de ma matinée en faisant des photocopies et en assistant à une visio sur laquelle je suis tombé par hasard en allumant mon ordinateur : une entreprise de légumes en conserve qui cherche à agrandir son marché en proposant des boîtes de conserve en légumes, donc biodégradables. Une bonne idée a priori, j'ai voté pour.
Dans la salle de pause, il y a de grandes photos d'étrangers affamés, squelettiques, assis à même la terre, les yeux brûlés, avec le slogan « Qu'avez fait pour eux aujourd'hui ? », ce qui peut couper l'appétit des employés. Mais on s'habitue, m'a assuré un Romuald, qui s'entraîne pour le biathlon. Les deux Catherine qui déjeunaient près de la fenêtre ont approuvé, la bouche pleine de salade verte plus très fraîche, nourriture de prédilection des Catherine.
À treize heures, les couloirs étaient déserts, à part quelques Léa qui prennent toujours leurs pauses en décalé. Je suis monté au deuxième étage en prenant l'air de savoir où j'allais, ce qui est la meilleure façon de passer inaperçu, tous les Pierre-Yves vous le diront. J'ai erré quelques minutes dans des couloirs neutres avant de tomber sur une stagiaire. « Sabrina ? » ai-je demandé. « Oui », a-t-elle dit, un peu étonnée. « Qu'est-ce qu'on fait à cet étage ? Je suis nouveau et je visite un peu »... Elle a souri gentiment, découvrant sans surprise un appareil dentaire.
« Ici, m'a-t-elle expliqué, c'est l'étape ultime, on achève d'intégrer les étrangers en leur enlevant leurs rêves. Normalement, vous n'avez pas le droit d'être là, il faut une habilitation et un équipement de protection individuelle pour manipuler les rêves, c'est un produit hautement toxique ».
« Et après ? »
« Eh bien, a-t-elle poursuivi avec son sourire métallique, le processus est terminé, ils obtiennent leur Carte d'Intégration Définitive ».
Je suis retourné à mon bureau, j'ai fait quelques photocopies, je suis descendu boire un café, il y avait une Alexia avec un pull à torsades, dommage pour une fille qui fait si bien la mousse au chocolat et vote à gauche aux législatives. Puis j'ai allumé mon ordinateur et je suis tombé sur la visio d'un conseil de classe pour les terminales d'un lycée agricole de la région, c'était moins instructif que les conserves en légumes. Je suis quand même intervenu sur le chat pour dire que, non, Chloé H. ne ferait jamais de progrès en maths, et que cela n'avait aucun rapport avec le fait qu'elle passait douze minutes à se lisser les cheveux tous les matins.
Il était dix-sept heures. Cette première journée était presque terminée, j'étais content.
Je me suis accoudé à la fenêtre et j'ai regardé les étrangers qui s'éloignaient, avec un petit rectangle orange à la main, leur Carte d'Intégration Définitive. Curieusement, plus ils s'éloignaient, plus ils semblaient s'amenuiser, jusqu'à devenir des silhouettes vagues, puis seulement des ombres, et à la fin, ils disparaissaient complètement. Mais j'ai vite compris que c'était une illusion d'optique, je ne suis pas un Anthony, je ne m'imagine pas que je vais changer le monde tout en laissant la lunette des toilettes relevée.
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