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Qualifié

Irina dort, bien au chaud dans le ventre de sa maman. Elle pointera le bout de son nez dans six mois. Grusha tire sur son tablier, impatiente de gonfler, radieuse, elle n’espérait plus cette grossesse tant désirée.
Le grand frère joue dans le parc attenant à la maison, en compagnie de sa tante. À cinq ans, Youri se soucie peu de la nouvelle venue, il aime gambader au grand air, celui de la campagne qu’il inspire à pleins poumons. Ses bonnes joues rouges font la fierté de Grusha.
Dans le village en fête de Prypiat, un marathon de la paix est organisé qui va faire concourir près de mille adolescents autour de la centrale nucléaire. Ainsi l’ont décidé les autorités, l’électricité est un gage de modernité dont le pays veut s’enorgueillir.
Il fait encore frais en ce mois d’avril. Grusha prépare une soupe avec les légumes du jardin. Dans son état, il est recommandé de se nourrir des produits de la terre. Afin d’enrichir le breuvage, elle battra deux œufs pondus par la poule enivrée de fanes.
Elle ne sait pas encore que leur vie va basculer dans le chaos.
Une trentaine d’heures s’égrèneront avant que la catastrophe ne soit connue des foyers en panique. Heures fatales. Il faut faire vite, préparer son paquetage, se tenir prêt. Le terme d’évacuation file à travers les ruelles empoussiérées du village. On ne saisit pas tout, mais on comprend que la situation est grave. La fusion du cœur du réacteur, le craquage de l’eau de refroidissement, on parle de contamination, d’irradiation peut-être.
Youri, agrippé à son ours en peluche, refuse de quitter son univers. Grusha et sa jeune sœur entassent pêle-mêle quelques vêtements, le samovar des ancêtres, l’icône de la Vierge qu’on prie à genoux. Ils seront acheminés par l’armée alentour de Kiev, effrayés à l’idée de rejoindre la métropole. Igor, le mari de Grusha, occupe un emploi de technicien à la centrale, il les retrouvera plus tard. La radio locale vient de l’annoncer, sans plus d’explication.
On boit le dernier bol de soupe avant de se mettre en route, loin de penser qu’elle est irradiée, surtout ne rien gâcher. C’est le départ, pour quelques jours pense-t-on. À peine si Grusha devine les prémices d’un exode.
Ils ne reviendront jamais à Prypiat, la ville sera maudite, bientôt rayée de la carte, une ville-fantôme.

En France, Serge et Marie-Laure signent un dernier chèque destiné à une association en faveur de l’enfance. Ils contribuent depuis plus de dix ans et envisagent une pause pour élever au mieux leur progéniture, un fils et deux blondinettes, leur joie, leur fierté.
Ils passeront l’été dans un mobile-home au bord de la mer du Nord, habitués à la fraîcheur de l’eau grège. Les cerfs-volants qui battent au vent dans le ciel moutonneux, les gaufres tapissées de cassonade et les frites craquantes suffisent au bonheur de tous. Un producteur local vend des fruits pour pas cher, une vie simple et saine, une vie de famille.
Ils apprennent la catastrophe de Tchernobyl en préparant le petit déjeuner. Serge caresse Marie-Laure du regard, sans un mot ils continuent à signer des chèques. Depuis le cataclysme, ils prélèvent une part de leur budget pour les enfants irradiés.
À la télévision, on ne parle que de ça, les familles jetées sur les routes, les denrées impropres à la consommation, les conséquences sanitaires du drame. Dépressions post-traumatiques et problèmes cardiaques, cancers et malformations chez les petits. Le besoin de tout, de soins surtout. L’URSS ne pouvant faire face, seule, à une telle calamité, la solidarité internationale s’organise pour venir en aide aux victimes. Les dons affluent de toutes parts. On ignore encore l’impact du nuage sur les autres nations, que déjà chacun se sent concerné, infime partie d’un tout, membre d’une communauté unique dans sa diversité, le maillon d’une chaîne précieuse, celle de l’humanité.
Trois années ont passé.
Serge et Marie-Laure veulent faire davantage, un désir viscéral, incrusté dans les gènes. Un don ne suffit pas, il faut payer de sa personne pour connaître la paix, en conscience et au tréfonds du cœur. Offrir de leur quiétude, un soupçon de liberté, la part d’un gâteau arrosé de sueur, un morceau d’amour pétri de sang et de larmes. Les gens du Nord sont réputés généreux. En raison du gris de la mer, l’horizon à portée de main, une région sinistrée par le chômage, fermeture des mines et filatures, les illusions perdues de la jeunesse et les anciens qui n’y croient plus. Un siècle à se serrer les coudes, pratiquant le troc, un service contre un litre d’huile, un coup de main contre rien, pour le plaisir d’être unis, dans la joie ou l’adversité.
Alors ils décident d’accueillir des enfants de là-bas, rescapés du désastre. Il se dit qu’un mois au grand air permet de passer l’année d’un bon pied. Fruits et légumes sont rares en URSS, les corps meurtris assoiffés de vitamines, les cœurs épuisés de s’échiner à vivre, poumons atrophiés, en apnée dans un air vicié, lorsque la faucheuse n’a pas encore décidé de saper ce qu’il reste de souffle.

Igor n’est jamais remonté de la centrale qu’il contrôlait le jour de l’accident. Cynisme du destin que de mourir pour préserver la vie des autres, un acte de bravoure. Au moins, il n’aura pas assisté au délitement de sa famille. La dépression de Grusha, terrifiée de porter l’enfant orphelin et les pleurs de Youri appelant son père jour et nuit. La leucémie foudroyante emportant la jeune sœur, bien-aimée Tatia, ajoutant à l’isolement de l’aînée contrainte d’élever seule ses deux enfants. Irina, née avant terme avec une malformation du bras droit, sa menotte à trois doigts raccordée au coude, une fillette espiègle qui se débrouille pour jouer, rire et vivre dans les affres du malheur. Et Youri qui n’affiche aucune séquelle hormis un retard de croissance, à huit ans le garçon en paraît cinq, il n’a pas grandi depuis la catastrophe.
Comparés à tant d’autres, les enfants ont évité le pire. Mais leur mère, atteinte d’une forme de cancer atypique de la thyroïde, vit en permanence dans l’angoisse. Le médecin hoche la tête, perplexe devant les résultats en dents de scie de ses analyses. Elle a peur de l’avenir et tremble pour ses petits.

En voyant débarquer Irina et Youri, ce 1er août, Serge et Marie-Laure se sentent désemparés. Habitués à élever trois enfants en pleine santé, ils sont démunis face aux deux chatons qu’on dirait sauvés de la noyade. La première, Irina, prend ses marques, enjouée et curieuse de tout, les fraises qu’elle croque, leur jus liquoreux sur son menton tout rond, et le manège de la promenade quand, de son bras gauche, elle attrape la queue du Mickey que le forain lui laisse volontiers, tandis qu’éclate son rire de cristal.
Pour Youri, les débuts sont plus anguleux. Il ne parle pas, se protégeant des autres, tapi dans un coin, refusant de s’amuser, l’œil cerné et la mine grave. Mais le jour où il découvre un ours en peluche dans la caisse à jouets, la partie est gagnée. Un franc sourire fend son visage diaphane. C’est un ours comme le sien, marron avec des yeux de verre, un frère à qui il confie ses tourments le soir, avant de s’endormir.
Ravis de compter de nouveaux copains, les enfants acceptent « les petits Russes » comme on les nomme, l’une avec son drôle de bras, l’autre taciturne et apeuré par le moindre souffle de vent. L’étrange tribu profite du bel été, un été béni des dieux. La plage ocrée de soleil les accueille chaque matin dans les embruns iodés, les rires fusent dès que l’eau salée vient à lécher les petits orteils. Ils communiquent dans un sabir bigarré, mêlant slave, français et moult gestes, et tous de s’esclaffer lorsqu’Irina entonne les premières notes du p’tit Quinquin.
La séparation est douloureuse. À l’aéroport, tout le monde pleure, Youri serre son ours à l’étouffer et Irina fait signe au revoir de ses deux mains désaccordées. On promet de se retrouver.
Trois étés de suite, les petits arrivent, pâles et chétifs, ils repartent roses et remplumés, des fruits dans les valises, la tête emplie de comptines, le cœur réchauffé de câlins. Au cours de l’année, on s’écrit et on envoie des photos.
Jusqu’au jour où la famille française apprend la sinistre nouvelle. Grusha est morte durant l’hiver, les enfants seront bientôt confiés à un orphelinat.
Serge et Marie-Laure n’imaginent pas les petits, affamés, avides de tendresse, balançant leurs corps étiques dans l’épouvante d’une salle nue. Ils entreprennent les démarches d’adoption.
Et sur les plages du Nord, on voit débarquer chaque été une famille nombreuse, cinq enfants sous les ailes déployées des parents. Au milieu des rires et des pleurs, des cris et du sable dans les yeux. Une famille comme les autres.

PRIX

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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette belle histoire bien construite et touchante ! Bonne chance !
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Fred Panassac · il y a
Très belle histoire qui rend hommage aux victimes d’une énergie nucléaire mal maîtrisée et à une famille aimante qui leur vient en aide. Voici mes voix *****
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Zouzou · il y a
Dans des moments tragiques, dans les guerres ou comme ici... la solidarité donne toute sa noblesse à l'humanité , merci de le rappeler, Chantal !
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Ismérie Gladys · il y a
Très belle histoire, très émouvante (y)
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Marc Cambon · il y a
Une belle histoire et moi qui viens de terminer de voir la Série Tchernobyl je suis ému, remuer, furieux des jeux de sorciers de l'humanité. Heureusement qu'il y a des gens comme ceux dont vous nous faites le portrait. L'avenir de l'humanité passe par eux et tous les enfants qu'ils adoptent ou pas. Merci Chantal.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Marc, je suis contente de vous avoir ému, d'autant plus qu'il s'agit d'une histoire en grande partie réelle !
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alice · il y a
Cette histoire est extrêmement touchante...
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Alice !
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Agnès BERGER · il y a
Une belle histoire d'amour et de partage.
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Skimo · il y a
C'est bien écrit et c'est un bel encouragement à prodiguer la solidarité. Drame un peu oublié Tchernobyl, qui n'a pas touché que l'Ukraine. A Fukushima les japonais se battent encore pour essayer d'atténuer les effets de la catastrophe.
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Joëlle Brethes · il y a
Quel drame ! Et quelle générosité de la part de ce couple ! Merci pour ce texte émouvant, Chantal !
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Jacques F. · il y a
Tchernobyl, cela a l'air vieux. Et pourtant, tant d'enfants vivent des situations équivalentes encore maintenant. Très belle histoire!

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