Quand la machine est lancée

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Nouvelles, poésies, chansons : textes et musiques... tels sont mes loisirs :) VOUS POUVEZ RETROUVER MES CHANSONS ICI : YouTube : https://youtube.com/user/Conan25036890 J'en ai posté ici aussi  [+]

Impossible de se parler autrement que par gestes interposés tant le bruit était infernal. Le souffle de la forge qui chauffait le métal à blanc ; le grincement des énormes laminoirs transformant le magma en plaques de fer ; le chuintement des appareils hydrauliques d’où s’échappées de temps à autre un trop plein de vapeur accumulée ; le ronflement des turbines tentant d’atténuer la fournaise ambiante distillée par les cuves de métal en fusion. L’air aussi était insupportable, lourd, étouffant, saturées de fumées diverses et néfastes. Sous ce régime, à quarante ans les organismes étaient épuisés. Les poumons étaient saturés de gaz non filtrés ; les yeux irrités par le souffle chaud et les poussières ; la peau tannée, insensibilisée ; les articulations rigidifiées par le passage incessant du chaud au froid ; les oreilles rendues imperméables à certains sons.
Huit heures par jour, six jours sur sept, plus de trois cents jours par an de ce régime impitoyable. Lorsque les ouvriers quittaient l’usine sidérurgique pour quelques heures de repos mérité, les têtes étaient lourdes, les bras cassés et le bruit toujours présent. Il ne les abandonnait jamais. Jours comme nuits les oreilles produisaient un bourdonnement strident qui usait les nerfs des ouvriers les plus résistants.
Grondements, grincement, chuintements, sifflements, tremblements ; alternativement, à l’unisson, en résonance ; un bruit monstre, un bruit terrible, un bruit qui rendait fou...
Et soudain, plus rien ! Le calme. Encore quelques vapeurs retardataires puis le silence. Une impression de bien-être, de légèreté, d’apaisement. Une sérénité incongrue en ce lieu. N’était-ce le bourdonnement qui accompagnait perpétuellement les ouvriers, le bonheur eut été parfait. Et encore, ici, dans ce temple du bruit, cela leur semblait un mal bien insignifiant.
Alors, un bruit. D’abord diffus puis plus net à mesure que les minutes passent et que l’acuité auditive augmente dans le silence alentour. Une conversation. Une dispute plutôt. Elle provient d’une mezzanine située à l’aplomb des tapis roulant qui mènent le minerai aux cuves en fusion.
vous ne pouvez pas faire ça !
Ah oui ? On va s’gêner tiens !
Mais c’est toute l’usine que vous risquez de mettre en péril. Si elle ferme vous serez bien avancés !
Après nous le déluge ! C’est fini l’individualisme. On soutien nos camarades et ils nous soutiendront aussi. Il faut voir plus large que les murs de cette usine. C’est un pays entier qui se mobilise et quand la machine est lancée, rien ne peut l’arrêter. Parce que y’en a marre de trimer comme des dingues pour des clopinettes pendant que vous aut’, les patrons, vous engraissez sur not’ dos. On nous traite comme du bétail ; des vrais bêtes de somme. Quarante-huit heures de travail par semaine, c’est trop. On veut deux jours de repos hebdomadaire et des semaines de vacances.
Et payées en plus, non ? intervient le patron, sarcastique.
Oui payées ! Avec c’qu’on vous fait gagner on y a bien droit !
Faites ce que vous voulez mais est-ce que tout le monde ici est prêt à perdre son gagne pain ? reprend le patron.
Son regard est circulaire. Il dévisage ses employés, un par un. Certains soutiennent son regard, par défi. D’autres préfèrent fixer la pointe de leurs godillots. Ceux-là, en les poussant un peu, reprendront bien le boulot, pense-t-il.
On est tous solidaires que j’vous dis, reprend le meneur. Hein les gars ? tous solidaires, répète-t-il poings serrés comme pour convaincre les éventuels derniers réticents.
Des cris d’approbation s’élèvent aussitôt. Mais le patron en est sûr maintenant, il doit contre-attaquer ; ceux qui n’ont pas soutenu son regard crient moins fort que les autres.
C’est un crime que vous commettez-là ! Toi, tu t’en fous, avec ta grande gueule ; célibataire que tu es, tu pourras toujours t’en sortir. Mais les chargés de famille, ici, comment feront-ils ? Puis désignant quelques ouvriers : Toi ! et toi ! Comment comptez-vous nourrir vos progénitures ?
On est tous ensemble ! reprend le meneur. On est tous d’accord ! on s’aidera tous, on partagera. Tout le monde mangera la même chose.
Trois fois rien divisé par cinquante, ça fait pas lourd !
Là-dessus le patron rejoint le tableau électrique et enclenche l’interrupteur général, puis il hurle :
Ceux qui retournent au boulot auront une augmentation, les autres, dehors.
Au début, pas un ne bouge ; puis un début d’agitation commence à gagner les premiers ouvriers. Le meneur sent qu’il risque de perdre la partie. Déjà, quelques gars s’interrogent du regard avec des signes de la tête en direction des machines. Alors il se dirige vers le tableau et d’un poing rageur enfonce le bouton d’arrêt d’urgence. Puis il retourne au milieu de ses camarades qui retrouvent leur calme dans le silence revenu.
Personne ne bougera d’ici ! lance-t-il. Vous avez perdu chef.
Mais le patron ne veut pas s’avouer vaincu. Il saisit la hache d’incendie accrochée au mur, relance les machines et d’un violent coup qui lui arrache un ahanement d’effort, il fait voler en éclat tous les boutons du système électrique.
Il se retourne alors vers les grévistes et avant que le bruit ne redevienne insoutenable, il leur lance avec un petit sourire vainqueur et parodiant son adversaire :
Quand la machine est lancée, rien ne peut l’arrêter. Ma proposition tient toujours.
Surpris, les ouvriers les plus engagés laissent échapper un cri de rage mal contrôlé. Sans se concerter, trois d’entre eux s’avancent, menaçant vers leur patron. Celui-ci, un peu effrayé, assure sa prise sur la hache mais recule machinalement.
N’approchez pas !
Soit parce qu’ils ne l’entendent pas, soit parce qu’ils ne prennent pas ses menaces au sérieux, les ouvriers poursuivent leurs progressions.
Arrêtez ! Hurle-t-il plus fort en pointant son arme.
Rien à faire ! Les ouvriers avancent ; lui recule. Bientôt il est acculé à la rambarde de la petite mezzanine. La panique le gagne lorsque les ouvriers sont trop près ; il lève la hache, bien haut, sur ses gardes. Dans sa précipitation, le mouvement est trop violent, il est déséquilibré et passe par-dessus la rambarde pour aller s’écraser quelques mètres plus bas, au milieu des minerais.
Oubliant leur rancœur, les ouvriers se précipitent à la balustrade pour voir leur patron, allongé sur le tapis roulant, dérivant en direction des énormes creusés remplis de magma en fusion comme un vulgaire caillou. A la compréhension du danger proche, on peut voir l’effroi passer dans leur regard. Alors, avec une parfaite synchronisation de « petits rats », les deux plus prompts courent au tableau électrique ; leur bras s’élèvent puis stoppent, reste en suspend quelques secondes à mi-parcourt, juste le temps pour leurs yeux horrifiés de se croiser. Et puis les bras retombent ;
Quand la machine est lancée...
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