Pourquoi Serge Bourgel a si peur de l'eau.

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Bonjour à tous et toutes. Moi, c'est AL, 55 ans, pas toutes mes dents à l'instar de mon clavier auquel il manque des touches (mais je me débrouille), venue par chez vous raconter des histoires  [+]

Si je devais dire quand ça a commencé je dirais que c'était le vingt juillet 1984, quand Raoul, le fils Marchand, y s'est prit une trempe par son père parce que la Margot Stein, la propriétaire du bureau de tabac, a refusé de lui vendre des clopes. C'était pas la première fois qu'il s'en prenait une, Raoul. Mais là c'était en public. Son paternel lui a foutu la honte en pleine rue, et Raoul l'a pas supporté. En plus la Margot avait voulu le défendre, et ça c'était vraiment le pompon.

On était pénards, assis sur le banc en face du café Schmitt, à attendre que le père Marchand finisse de se saouler avec ses potes. Quand il avait fini de se torcher, Raoul et moi on "assurait l'intendance", comme il disait. On portait son vieux jusqu'à leur baraque, une maison mitoyenne dans la rue des Savetiers. On lui enlevait ses chaussures, et on l'aidait à s'écrouler sur le canapé. Après on faisait cuire des pâtes qu'on laissait refroidir sur la table, et monsieur Marchand les mangeait plus tard, avec de la mayo ou du ketchup. La mère de Raoul s'était barrée quand Raoul avait douze ans, après une raclée de trop. Rester tous les deux tous seuls, c'était pas bon pour eux. Mais je vois vraiment pas quelle gonzesse aurait voulu du père Marchand...

Bref on était à glander tranquille en attendant de rentrer quand le père a appelé Raoul.

"Hey, Raoul, va m'acheter des clopes.

_ J'ai pas une thune.

_ Tu fais chier ! Tiens, voilà dix balles. Et oublie-pas de me ramener la monnaie !"

Raoul a haussé les épaules et on est partis chez la Margot Stein pour acheter ces cigarettes.

"Qu'est ce que tu veux, Marchand ?

_ Un paquet de gitanes.

_ Je ne peux pas te vendre de cigarettes. Tu n'as pas dix huit ans.

_ Je les aurais dans trois semaines. De toute façon c'est pas pour moi, c'est pour mon père.

_ Et bien qu'il vienne les chercher, ton père. Ou alors tu reviens dans trois semaines...

_ Ha ha, trop drôle. Y viendra pas mon père.

_ Alors, il n'aura pas de cigarettes."

Une fois qu'on est sortis du bureau de tabac, Raoul a râlé.

"Si elle veut que ce soit mon père qui vienne, eh ben elle va regretter qu'y se déplace, la grosse !"

Raoul était sûr que son père allait s'en prendre à la Margot, mais il s'est complètement gouré.

"Alors, mes gitanes ?

_ J'ai pas tes clopes. La grosse Margot veut pas m'en vendre.

_ J'en ai rien à foutre ! Tu retournes là-bas et tu reviens pas sans mes cigarettes !

_ Elle a dit que j'ai pas le droit d'acheter des clopes, elle veut que ce soit toi qui y ailles.

_ Tu m'emmerdes, avec tes conneries. Tu te démerdes comme tu veux mais tu me ramènes mes clopes !"

Les copains de son paternel ont commencé à se foutre de nous, et Raoul commençait à avoir peur que son père se foute franchement en rogne. Alors on a fait demi-tour.

"Bon, ben on y retourne...

_ Ça va pas changer grand chose.

_ Putain, Serge, tu pourrais pas essayer de m'aider ? C'est trop te demander ?

_ Hé j'y suis pour rien, moi. Ce que je dis c'est qu'il y a aucune chance que la Margot te vende des cigarettes. Tu le sais, je le sais, et ton vieux y le sait aussi.

_ Comme tu dis ça change pas grand chose.

_ Faudrait qu'on demande à un adulte.

_ Ouais, mais à qui ?

_ Ben déjà à quelqu'un que ton père a pas insulté quand il a quatre grammes dans chaque œil.

_ Ça va pas être facile à trouver.

_ Nan. Mais on va essayer quand même."

On a croisé la voisine des Marchand, et elle c'était même pas la peine de lui demander de rendre un service : ça faisait déjà longtemps qu'ils n'avaient que des injures à se dire, rapport à l'état de la maison. Elle avait des cafards qui venaient de chez Raoul, et quand elle s'était plainte à la mairie pour l'obliger faire quelque chose, le père s'était vengé en arrachant ses rosiers. Il avait pas aimé devoir passer la journée dehors, pendant que le gars de la désinfection arrosait sa maison avec des machins toxiques. Raoul s'était tapé tout l'emballage et le tout le ménage, et il l'avait mauvaise aussi.

Après qu'elle soit sortie du bureau de tabac on a attendu un bon quart d'heures avant que quelqu'un d'autre se pointe. Raoul commençait à se faire du mouron. Et à imaginer des trucs pour avoir les cigarettes sans devoir demander qu'on l'aide.

Et puis un type est arrivé, un bonhomme en costume sombre avec un chapeau melon, et j'ai dit à Raoul "Lui, je l'ai jamais vu. Il est pas d'ici. Ptêt qu'y pourrait acheter les gitanes."

Alors Raoul l'a abordé et lui a demandé "Hey m'sieur, je dois ramener des cigarettes à mon père, mais la proprio ne veut pas me les vendre. Si je vous donne l'argent, vous pouvez me les acheter ?"

Le petit bonhomme a eu l'air surpris, et il a fait "Non" de la tête, et nous a plantés là. Raoul l'a insulté :

"Va te faire mettre, espèce de connard de bourge de mes deux !"

Le gars s'est retourné, il a fixé Raoul d'un air menaçant, et puis il s'est mis à rire. C'était foutrement bizarre son rire, parce qu'on voyait bien sa bouche ouverte, ses épaules qui bougeaient, mais y avait pas de son du tout. Il nous a tourné le dos et Raoul s'est un peu calmé.

"Complètement con, ce mec. Tant pis. Ou tant mieux. Si je lui avait filé le fric et qu'il parte avec, ça aurait été ma fête.

_ Ouais. Mais du coup, qu'est ce qu'on fait ?

_ Faut qu'on trouve un moyen."

On n'a pas eu le temps d'y réfléchir. Le père de Raoul en avait eu marre d'attendre, et il était venu nous rejoindre.

"Qu'est ce que vous foutez ?"

J'avais commencé à lui répondre "On attend que quelqu'un achète les cigarettes pour nous" mais j'ai pas eu le temps de finir.

"Même pas fichu de m'acheter des cigarettes ! T'es vraiment qu'un merdeux !" Il avait attrapé Raoul par la manche et lui collait des gifles.

"Putain mais lâche-moi, c'est pas ma faute !

_ PU-TAIN ? Tu m'as dit PUTAIN ? C'est comme ça que tu parles à ton père, petit con !

_ Papa arrête, j'y suis pour rien !

_ Ta gueule !"

Raoul a réussi à se dégager en enlevant sa chemise, mais son père lui a fait un crochepied et Raoul s'est étalé par terre. Le vieux commençait à lui flanquer des coups de pied, je l'ai chopé par le pantalon et il s'est retourné.

"T'en veux aussi, pov' cloche ?"

Il levait le poing vers moi quand la Margot est sortie du bureau de tabac.

"Ça va pas, non ? Mais dites donc, c'est le père Marchand, notre alcoolo national ! Ça te suffit pas de cogner sur ton fils, faut aussi que tu tabasses les gamins des autres ?"

Raoul a pris la défense de son père. Sur le coup j'ai pas compris pourquoi. Je savais pas comment ça marche vraiment, les familles comme ça.

"Toi la grosse vache tu la ferme ! Tout ça c'est de ta faute !

_ Ah tu le prend comme ça ! Très bien. A partir de maintenant, vous irez acheter vos cigarettes ailleurs, parce que moi, je ne veux plus vous voir dans ma boutique !

_ Ça tu me le paieras !

_ Essaye pour voir !"

La Margot Stein pesait bien soixante kilos de plus que Raoul. Et son père même si c'était un nerveux qui avait encore un peu de muscle, il était quand même pas assez bourré pour taper sur une femme en plein milieu de la rue, devant la moitié du village. C'était l'heure où les gens rentrent du boulot, et c'est pas les témoins qui manquaient. Les Marchand venaient de se payer la honte, et si un bon litre de pinard finirait par assommer le père, je connaissais assez mon Raoul pour savoir que lui, y avait rien qui aurait pu le calmer après avoir été humilié comme ça. Je le voyais bien à sa figure.

Je savais pas quoi dire. Et je crois pas que j'aurais pu y faire quelque chose. J'ai ramassé la chemise, je l'ai rendue à Raoul, il m'a même pas dit merci, et ils sont partis tous les deux aussi furax que des sangliers mal tués. Je suis rentré chez moi, où ma mère m'attendait pas, et j'ai dû lui expliquer pourquoi je rentrais avant le dîner.

"Ne te mêles pas de ça. Ces gens-là, c'est des gens à histoire."

J'ai fait oui de la tête pour pas la contrarier, et je suis allé m'enfermer dans ma chambre relire un Pilote que je connaissais déjà par cœur. C'était pas la faute de Raoul si ça avait mal tourné. Peut-être même que c'était pas celle de son père non plus. Avant il bossait comme ouvrier agricole, mais il était tombé d'une échelle et ça lui avait bousillé le dos. Un toubib lui avait filé des pilules parce qu'il avait trop mal, mais il était devenu accro, et quand il avait plus eu de médocs, il avait plongé dans la bibine. Les pilules ça l'assommait un peu, mais les boissons ça le rendait méchant, il était infernal avec tout le monde, sauf ses potes de beuverie qui lui payaient des coups. J'espérais que Raoul tournerait pas comme son vieux, pas seulement parce que je l'aimais bien. Il était intelligent, et s'il avait mis sa fierté dans sa poche au lieu de cracher des injures et filer des coups à tous ceux qui se foutaient de son père, il se serait pas fait virer du lycée autant de fois. Je trouvais que c'était dommage, mais je pouvais rien y faire. Lui se foutait jamais de moi parce que mon père ramassait les ordures et ma mère faisait des ménages. Il savait ce que ça fait d'être obligé de faire des boulots merdiques, il avait déjà fait deux fois les vendanges comme coupeur, et c'était pas une partie de plaisir. C'était pas un con, pas un feignant, c'est juste qu'il avait pas eu de chance.

Le reste de la journée c'est passé comme d'habitude, on a mangé devant le journal télé, papa a rouspété contre le programme en disant que c'était pas la peine d'avoir autant de chaines si c'était pour passer toujours la même chose, bref la routine.

J'ai été me coucher à onze heures, et une heure après un bruit de cailloux contre les volets m'a réveillé. C'était Raoul. Il me faisait signe de venir le rejoindre. En été de temps en temps on faisait un tour pendant la nuit, surtout quand y faisait trop chaud pour dormir. Mais là y faisait juste bon, et j'aimais pas la tête que faisait Raoul. Il avait eu une idée, et il voulait que je vienne avec lui. J'allais pas planter mon meilleur copain, et pis je me disais que si ça partait en couilles il aurait besoin qu'on le sorte de là. C'est parti en couilles grave. Mais je sais pas si quelqu'un aurait pu empêcher ça, vu comment ça s'est passé.

Je me suis habillé et je suis sorti en évitant de faire grincer les trois marches de l'escalier qui couinent comme un chat en colère. C'était plutôt acrobatique parce qu'il y en a deux qui se suivent. Une fois dehors j'ai entraîné Raoul loin de la maison, je voulais pas qu'il réveille mes parents, mon père il est plutôt cool comparé à celui de Raoul, mais voir que je découchais comme ça ça serait pas passé.Raoul faisait le clown avec un journal.

"Serge Bourgel, demain ton nom ne sera pas là-dedans, mais celui de la baleine Margot peut-être !

_ Qu'est ce t'as dans la tête ?

_ On va foutre la trouille au grand cétacé.

_ Hein ?

_ Un cétacé c'est un gros mammifère marin. Une baleine, un cachalot.

_ Les orques ?

_ Les orques aussi, mon pote, les orques aussi.

_ Et tu vas faire comment, pour lui faire peur ?

_ Nous allons faire dans le classique. Le coup du journal en feu sur le pas de la porte. Je rêve de la voir pieds nus dans la merde.

_ On risque pas de foutre le feu ?

_ Nan. Le perron de la grosse est en pierre. Si c'était du bois, peut-être que ce serait dangereux. Mais là y a aucun risque.

_ Et si on se fait gauler ?

_ On va pas rester sous son nez pour voir. On se mettra dans la ruelle à côté, on verra assez bien de là.

_ Ça m'emballe pas des masses, ton truc.

_ Hey, tu vas pas me lâcher, Serge ? Est-ce que je t'ai déjà lâché, moi ?

_ Non. Mais

_ Putain Serge, quand tu t'es ramassé avec le vélo de ton vieux, celui que tu devais pas emprunter, et que t'as voilé sa roue, je t'ai couvert, oui ou non ?

_ Ouais, c'est vrai... Bon, d'accord...

_ T'inquiètes, elle va pas nous choper. Même si elle y comprend quelque chose, elle court pas assez vite !"

On est allé ramasser des crottes de chien sur la pelouse du square avec le journal. Et puis on l'a déposé devant chez la Stein. Raoul a allumé le tout, et il a sonné. On a couru se planquer dans la ruelle. Et on s'est fait avoir. Parce que la grosse Margot elle dormait pas, et elle nous avait vu depuis sa fenêtre, et on le savait pas.

Elle est descendue avec un seau d'eau, a éteint le journal, et s'est pointée dans la ruelle avec le seau en nous traitant de tous les noms.

On s'est barrés aussi vite qu'on a pu, mais pour une grosse elle courait vachement vite. Elle nous aurait pas rattrapés mais elle nous avait vus. Raoul a dit "Je vais lui faire fermer sa gueule !" j'avais déjà fait quatre enjambées de plus que lui quand j'ai compris ce qu'il avait dit, et que ça allait beaucoup trop loin ses conneries.

Il avait foncé sur la Margot, qui avait voulu lui donner un coup de seau. On était juste sur le côté du canal, et Raoul l'a poussée dans l'eau. La Margot s'est accrochée à lui et l'a entraîné avec. Ce qui s'est passé après, je crois pas que je pourrais le raconter, on me croirait pas. La Margot elle a rebondi ! Rebondi comme un ballon de foot sur le bitume, mais pas Raoul. Lui il s'est enfoncé normalement, avec un gros plouf, et la Margot l'a lâché. Elle a rebondi comme ça sur l'eau jusqu'à l'écluse, mais mon Raoul a coulé comme une pierre. Il remontait pas. Et moi je sais pas nager.

Je me disais qu'il faut que j'aille chercher de l'aide. Chercher de l'aide n'importe où, on s'en fout, allez reste pas planté là, que je me disais, va sonner chez n'importe qui, et puis je me disais aussi je pourrais essayer de l'attraper ! J'ai pas osé. Je pensais pas que je pourrais faire grand chose, et j'ai eu peur d'être entraîné avec alors j'ai traversé la rue. J'allais sonner chez je ne sais même plus qui quand j'ai entendu Raoul hurler. Y avait des bruits atroces qui montaient du canal, alors j'y suis retourné, je sais même pas pourquoi.

Dans la flotte y avait un gros animal qui déchiquetait mon Raoul, on aurait dit une pieuvre mais avec des dents au bouts des bras, des dents encore plus grandes que celles des requins, ça faisait de gros bouillons, et Raoul n'avait plus qu'une jambe, et puis d'un coup la bête l'a attrapé par la poitrine et l'a entraîné au fond. Je crois bien que de trouille je me suis fait dessus, parce qu'après mon froc était tout trempé de pisse. Je suis tombé à genoux, je hurlais, je chialais, j'arrivais plus m'arrêter. Et là les bras du monstre sont revenus à la surface, et j'ai vu qu'il essayait de me choper aussi. J'ai commencé à ramper, j'arrivais pas à me relever, tellement je tremblais. Je sais même pas qui est venu voir ce que je faisais, parce que j'avais rameuté tout le quartier.

On a jamais retrouvé Raoul, et la Margot on l'a repêchée près d'une péniche. Elle avait rien vu de ce qui s'était passé. Elle a pas dit comme elle avait rebondi, elle a juste dit qu'elle avait nagé.

J'ai menti à tout le monde. J'ai dit que Raoul avait plongé parce qu'il avait vu la Margot tomber à l'eau, j'ai pas dit que c'était lui qui l'avait poussée dedans. La Margot elle l'a pas dit non plus. Je sais pas pourquoi. Et je vais pas aller lui demander. On m'a demandé ce qu'on faisait-là, et là j'ai dit la vérité. Je me suis prit un méchant blâme, et mes parents m'ont interdit de sortie pour le reste des vacances. C'était pas un problème : le père de Raoul avait essayé de me flanquer une trempe quand il est venu à la maison pour que je lui explique ce qui s'était passé. Il a jamais voulu croire que mettre le feu devant la porte au journal plein de crottes c'était pas mon idée. C'était pas ma faute. J'ai perdu mon meilleur pote et je comprend rien à ce qui s'est passé. Maintenant j'ai tout le temps la trouille, et si y a un seul truc de sûr c'est que j'irais plus jamais du côté du canal, même pas en plein jour. Le truc qui tué Raoul il est peut-être toujours être là-dedans, à attendre que je me pointe pour me bouffer.

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