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Point of no Return - Chapitre 1

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Normanbates83

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Vendredi 21 novembre - 7h21



J’ai mis du temps. Mais je crois qu’il fallait que je le fasse.

J’ai mis du temps à me décider à mettre par écrit ma vie de merde. Car je sens que je suis en train de me perdre. J’ai besoin de déverser toute la haine que je contiens en moi depuis toutes ces années.

Je sens que je vais exploser.

La radio est en fond sonore. Je suis assis dans ma cuisine, un café trop fort posé sur la table en formica. Je viens de prendre ma douche, de mettre mon costume pour me rendre à mon travail.

Je n’ai pas forcément d’avance sur mon timing, mais j’ai décidé de prendre le temps de mettre par écrit sur mon ordinateur portable ce que je vis. Peut-être cela me servira-t-il de thérapie. Peut-être cela me sauvera-t-il ?

Pourquoi dois-je en arriver là ?

Parce que je ne vais pas bien. Parce que je ne suis pas bien. Je fais le même boulot depuis cinq ans, avec les mêmes collègues depuis cinq ans (avec lesquels je ne m’entends pas, d’ailleurs), les mêmes habitudes depuis cinq ans maintenant et pourtant, j’ai toujours cette boule au ventre qui me prend au moment de rejoindre cette bande de connards.

La sensation est la même que quand j’avais huit ans et que je devais me rendre à l’école où Jeffrey Bennett et sa clique m’attendaient pour me racketter et me casser la figure occasionnellement.

La même boule au ventre.

La même.


Pourtant, je n’ai plus huit ans. Je dois prochainement célébrer – n’importe quoi ! – mes trente-sept ans. Trente-sept foutues années de merde pendant lesquelles ma vie ne s’est résumée qu’à une succession de railleries, moqueries, tromperies et déceptions en tout genre.

Bordel !


J’ai été suivi par un psy pendant quelques temps. Je voulais comprendre comment j’en étais arrivé là et pourquoi les gens ne m’aimaient pas. Mais les trois séances auxquelles je suis allé n’ont pas été convaincantes. Le psy a bien tenté de mettre le doigt sur le fait que j’avais trois ans quand mon père était décédé, que ma mère l’avait rejoint il y a quatre ans maintenant, je crois qu’il n’a pas réussi à percer ma carapace. Peut-être ne voulais-je pas qu’il la perce.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été solitaire. J’aimais bien rester dans mon coin, m’amuser seul. Je n’avais pas besoin des autres.

Autant quand on est gosse on peut s’en sortir comme ça, autant quand on grandit et qu’on devient adulte, la société nous oblige à être quelqu’un de social.

Je n’ai pas ce côté-là. Peut-être parce que je n’ai pas confiance en moi. Et en les autres.


J’ai subi pas mal de railleries quand j’étais adolescent, à cause de mon côté solitaire d’une part, mais il est vrai que mon acné, mes grosses lunettes à verre épais et ma coupe ringarde n’arrangeaient pas les choses. De plus, avec mes quarante kilos à dix-sept ans, je ne faisais peur à personne. Je ne pouvais même pas rendre les coups que je prenais.

Heureusement, il y a cinq ans, j’ai trouvé un boulot dans une autre ville à trois cents kilomètres de là.

Boulot de téléconseiller, payé le minimum syndical, mais qui offrait « une excellente ambiance de travail au sein d’une équipe jeune et dynamique » comme disait l’annonce.

Après un bref entretien avec monsieur Jackson, le big boss, j’avais été engagé.

L’excellente ambiance de travail, je ne l’ai pas vraiment connue.

Personnellement.

Les quatre autres personnes avec lesquelles j’ai le « privilège » de bosser s’entendent à merveille.
Entre elles.

Je n’ai jamais réussi à m’intégrer à ce groupe « jeune et dynamique ».

Nous avons sensiblement le même âge, il y a Patrick, Franck, Julie et Carine.
A la pause, on a l’habitude de se retrouver autour de la machine à café. Les blagues fusent entre eux. Mais je reste en retrait, n’osant pas ouvrir ma gueule, riant bêtement à leurs blagues. Ils se retournent parfois vers moi, attendant que je sorte quelque chose, mais je me contente de replacer mes grosses lunettes, de vérifier que mes cheveux sont bien plaqués et je leur lance :

« Quelqu’un veut encore un café ? »

Ma timidité et mon côté maladroit – j’ai réussi un jour à coincer ma cravate dans la photocopieuse, j’ai failli m’étrangler... - n’ont fait que me mettre un peu plus chaque jour à l’écart.

Pourquoi je reste dans cette boîte ? Parce que j’ai besoin de ce salaire pour payer mon deux-pièces pourri. Et puis aussi, parce qu’il y a... elle.

Julie.

Julie Shepard. Ma collègue. Jolie petite brune de trente ans, célibataire à ce que j’ai cru comprendre un jour, toujours habillée très sexy, en tailleur généralement. Elle est drôle et elle a un sourire... Wouah !

Parfois, assis à mon poste, je la regarde discrètement et je m’imagine des trucs avec elle.

Je lui ai déjà parlé, mais ce n’était la plupart du temps que professionnel. J’aurais souhaité l’inviter à boire un verre un soir après le taf, lui montrer que je peux être quelqu’un de drôle aussi, quand je suis en confiance.
Mais je n’ai jamais osé le faire. Cette femme m’intimide.

J’ai tenté ma chance. Une fois.


C’était en été. Je m’étais ramené un matin, une rose à la main, pour elle. Je m’étais appliqué : j’avais bien plaqué mes cheveux, raie au milieu, fait un noeud de cravate parfait, mis du parfum (un peu plus que d’habitude).

J’étais arrivé dans le hall de l’immeuble où siège ma boîte. J’attendais l’ascenseur pour monter au cinquième lorsque Patrick a débarqué à ce moment-là dans mon dos.

« Eh, mais c’est que notre petit Simon veut faire son beau ce matin ! »

Je m’étais contenté de lui répondre par un sourire.

« Allez, dis-moi tout, dom Juan. Elle est pour qui cette rose ? Pour Madeleine, notre pulpeuse hôtesse d’accueil ?
- Non ! répondis-je le plus sérieusement du monde. Elle a au moins cinquante ans !
- Ah pardon !... Tu les préfères plus vieilles, c’est ça ? éclata-t-il de rire. »

L’ascenseur arriva. On monta tous les deux. Alors que j’aurais mieux fait de ne rien dire, je m’étais permis un timide :

« Non, elle est pour Julie... »

Il s’étouffa.

« Julie ? Notre Julie ?? »
Son rire redoubla.

« Ah, toi t’es un comique quand même ! il sécha une larme. Non mais tu imagines : toi et Julie ? Non non... C’est pas sérieux. »

On arriva au cinquième, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Encore mort de rire, Patrick s’avança vers nos bureaux où étaient déjà réunis Franck, Carine et Julie.

« Eh, vous savez pas la dernière ? Julie, ton prince charmant va te déclarer sa flamme ce matin, avec une rose entre les dents. D’ailleurs, il est là ! »

Tout le monde se retourna vers moi... et ma rose.

J’ai vu.

Leurs sourires moqueurs. Je ne les connaissais que trop bien. Julie avait aussi ce sourire.

J’avais envie de disparaître. J’étais resté planté devant l’ascenseur, ne sachant pas ce que je devais faire. Au bout de quelques secondes, je me suis avancé, j’ai balancé la rose dans une poubelle puis j’ai pris place à mon bureau.

Patrick s’est approché de moi.

« Tu m’en veux pas d’avoir gâché ta déclaration, dom Juan, hein ? »

Comme à mon habitude, je n’ai rien répondu. Je me suis mis à travailler, mais je n’avais qu’une envie : lui péter ses dents.

J’ai brièvement relevé les yeux vers le bureau de Julie. Mon regard croisa le sien, l’espace de quelques secondes. Un sourire s’esquissa sur son visage avant qu’elle ne détourne son attention.

LE fameux sourire.

Putain !


Je me rends compte qu’il est 7h36. Je vais vraiment être en retard à mon travail.

Mais aujourd’hui, je n’y vais pas seul. J’ai pris une grande décision. Il faut que je trouve une solution pour me faire respecter.

A partir d’aujourd’hui, où que j’aille, je l’aurai avec moi.


Mon Smith & Wesson M586.







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Odile Duchamp Labbé · il y a
voilà qui se présente bien, je vous rejoint chapitre 2 à tout à l'heure
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Aiyana · il y a
Bonsoir et désolée pour ma réponse si tardive. Bien vu la chute !! Je m'attendais à une "vengeance", mais pas à cette dernière phrase !!! Si je peux me permettre, quelques petits "clichés" à retravailler sur le gars mal dans sa peau... A bientôt :-)
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Jean Calbrix · il y a
Un beau texte qui détaille méticuleusement les effets de la timidités et du refoulement. La chute fait froid dans le dos ! Bravo, Normanbates83 ! Je clique sur j'aime et j'irai lire la suite quand j'aurai un peu plus de temps !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Gladys · il y a
Oui j'ai bien aimé mais je vais être franc avec toi, je suis persuadée que ça va te plaire. ton texte mérite un vrai court avec un développement plus long, tarabiscoté plein de suspense. Donne-moi la chair de poule et essaie de mettre un peu de sexe sur la fin, un truc qui fait baver les cons. On attend tous une autre fin allez au boulot courage !!!
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Aliénorane · il y a
je ne crois pas que ce soit la solution, jamais!
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Dominique Alzerat · il y a
Cela m'a fait pensé à l'épisode 1 de la quatrième saison de Black Mirror.
Jusqu'où vont les gens rejetés par leur pairs.

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Utilisateur désactivé · il y a
J'attends la suite avec impatience
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Eliza · il y a
Oui, ça fonctionne bien. Le personnage (vous ?) est tout à fait crédible, bien campé dans son désespoir, sa timidité et ce désir d'en découdre qu'on découvre à la fin. Je m'inscris pour le chapitre 2 !
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Gladys · il y a
Je souhaite néanmoins(pas nez en moins hein) que vous décortiquiez précieusement mes oeuvres uniques , merci d'avance avec peut-être un après...qui sait!
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Gladys · il y a
Bonjour, je viens seulement de lire votre oeuvre, excusez-moi je n'avais pas de temps, débordée de boulot. Bref, j'ai aimé ce texte avec ce mal-aimé de la société et le développement est impeccable mais la fin me laisse sur ma faim( mes excuses, je n'ai pu résister) De fait, les derniers mots, la dernière phrase m'a surprise, je l'avoue, suspense garanti mais j'eusse préféré autre chose de plus psychologique, de plus tordu que ce vieux pétard prétentieux et dont je doute des facultés intellectuelles.
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