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En compétition

Le long des rives qui longeaient le grand Fleuve Jaune avait lieu un merveilleux ballet de cerfs-volants, de grandes, de petites tailles, aux couleurs bariolées et parfois ornés de figures grimaçantes. Le soleil éclatant de ce printemps glorieux baignait d'une lumière magique le gracieux ballet des compagnons de papier des nuages. Plus bas, bien plus bas, on pouvait entendre les cris joyeux d'enfants qui couraient, tombaient et retombaient sans cesser d'encourager leur propre cerf-volant.
— Allez, allez, plus haut, criait le petit Heng-li, plus haut papillon-de-Lune, car c'est ainsi qu'il avait nommé son cerf-volant. Plus haut, va rejoindre tes frères les nuages.
Et ce n'était que rires et cabrioles près des rives du grand Fleuve Jaune. Cependant, des pleurs lointains venaient troubler ce joyeux tableau. Sous les branches tombantes d'un immense saule pleureur, le jeune Cheng pleurait à chaudes larmes, il tenait entre ses mains les débris de ce que fut son cerf-volant nommé Plume-de-Nuage .
De petits morceaux de balsa et de papier de riz étaient parsemés sur l'herbe et Cheng les pétrissait misérablement entre deux hoquets de chagrin. Cheng disait :
— Jamais je n'aurai un cerf-volant comme celui de Heng-li.Son Papillon-de-Lune perce les nuages et le mien n'arrive même pas au sommet de la petite colline. Je n'arriverai jamais à avoir un cerf-volant digne de ce nom. Il y eut alors un bruissement d'ailes et un magnifique mainate se posa délicatement sur l'épaule du jeune garçon. Jiin, le mainate, comme l'appelait Cheng, se mit à parler de son habituel ton docte :
— Allons, Cheng, à quoi bon te lamenter ? L'homme sage et décidé ne perd pas son temps en pleurs. Il agit dans l'adversité.
Apparemment, Cheng n'était guère ému par d'aussi sages paroles et il continua à pleurer de plus belle. Jiin remua à nouveau son élégant bec orangé :
— Moi, Jiin, le mainate, je sais comment fabriquer un cerf-volant capable de dépasser les nuages.
À ces mots, Cheng oublia miraculeusement son chagrin et son visage s'illumina d'un sourire radieux à l'adresse du malicieux oiseau. L'enfant n'en pouvait plus d'impatience, il sautillait sur place en scandant joyeusement :
— Dis-moi Jiin, dis-moi comment et je n'irai plus faire de farces à Hi-lan, le vieux cordonnier. Dis-moi comment faire ce merveilleux cerf-volant.
Le mainate agita sa queue et resta silencieux jusqu'à ce que Cheng cessât de manifester son impatience juvénile. L'oiseau reprit alors posément son discours.
— Le sage ne se laisse pas emporter par son impatience, cela pourrait le conduire à l'échec. Quant à fabriquer ce cerf-volant, sache qu'il te faudra beaucoup de témérité et d'astuce, car tu devras approcher le dragon de l'île Io.
Cheng lâcha alors un « oooh » d'étonnement et de crainte, car il n'ignorait pas que le dragon de l’île Io malgré son âge avancé, 2 854 ans le 8 juillet, pouvait être un redoutable adversaire.
— Voyons, Jiin, je ne pourrai jamais m'approcher suffisamment de lui, il flaire la chair humaine à cent pas et il paraît qu'il capture les petits enfants.
Jiin balança son bec orangé de droite à gauche.
— Tut tut, ce dragon-là ne mange que du riz soufflé enrobé de caramel et il est tellement enrhumé que ses naseaux sont bouchés depuis mille ans. Tout le reste n'est que racontars pour ne pas que des petits garçons comme toi viennent lui jouer des tours. Toutefois, il peut être dangereux, car il crache volontiers de timides flammes, mais des flammes tout de même, malgré son très grand âge.
— Ah, tu vois bien, dit Cheng triomphant, il est très dangereux et je ne pourrai m’en approcher. .
— N’en rajoute pas trop, Cheng. C’est tout de même un très très vieux dragon. Pour t’en approcher, je connais un moyen radical : il suffit de diffuser une fumée engendrée par la combustion de riz saupoudré de réglisse.
Cheng ouvrait de grands yeux ronds et, manifestement contrarié interrompit Jiin :
— Mais enfin Jiin, tu parles avec des mots trop compliqués pour moi. Je t'en prie, parle plus clairement.
Djiin fut légèrement blessé par les paroles de Cheng, mais la maîtrise du sage reprit le dessus et, dignement, il reprit son explication :
— Les paroles de l'homme simple sont parfois riches d'enseignements pour l'homme sage. En fait, cher petit Cheng, ce que je voulais dire c'est qu'en faisant cuire un mélange de riz et de réglisse, cela produirait une fumée très dense. Lorsque le dragon aura humé cette fumée, il...
— Mais tu dis toi-même qu'il a les naseaux bouchés !
— Un des deux est moins bouché que l'autre. Mais cesse de m'interrompre. Donc, je reprends. Lorsque le dragon aura senti la fumée, il sombrera aussitôt dans un profond sommeil. C'est à ce moment seulement que tu pourras t'en approcher sans danger.
— Et alors, ça m'avancera à quoi ?
L'oiseau se tut subitement viscéralement vexé, Cheng ayant compris sa bévue, le supplia :
— Je t'en prie, Jiin, j'ai la langue trop souple. Je m'excuse de t'avoir interrompu ; désormais, je ne dirai plus rien.
Jiin qui ne manquait jamais une occasion pour citer ses fameuses maximes reprit :
— Le sage sait pardonner aux âmes simples qui reconnaissent leurs erreurs. Donc, voici notre dragon endormi pour un bon moment, tu t'en approcheras le plus près possible. C'est alors que tu lui arracheras un long poil de sa moustache, ainsi qu'une de ses écailles, puis tu reviendras me voir avec ces objets et je te dirai comment en faire un cerf-volant magique. Va à présent sur l'île Io, va, je t'attendrai sur le vieux saule de l’étang.
Cheng prit la jonque de son père. Le vent puissant de ce radieux printemps balayait généreusement les eaux du grand fleuve. La petite embarcation fut ainsi rapidement portée aux abords de l'île du dragon.
Cheng accosta, puis amarra avec dextérité la jonque. Ensuite, il se cacha derrière un bosquet d'arbres situé près de l'antre du dragon et alluma un petit feu. Il y posa une petite marmite remplie de riz et de réglisse et attendit que la fumée fût suffisamment abondante pour la projeter en direction de l'antre du dragon à l'aide d'un gros soufflet. L'effet escompté ne se fit guère attendre. Tout d'abord, le dragon sortit avec précaution de son antre, en regardant avec méfiance autour de lui, puis il se mit à humer avec avidité la fumée, malgré ses naseaux bouchés. Dix secondes après, il s'effondrait, vaincu par la potion. Il ronflait bruyamment, et à chacun de ses ronflements, de petites flammèches s'échappaient de sa gueule entrouverte.
Cheng s'aventura d'abord avec mesure puis, voyant le dragon assommé par le sommeil, il s'en approcha sans appréhension.
C'était décidément un très vieux dragon, ses écailles n'étaient pas de première fraîcheur. Certaines étaient même rouillées et il manquait plusieurs crocs à ses immenses mâchoires. Dans le sommeil profond dans lequel il se trouvait plongé, son visage s'était transfiguré en l'image même du bonheur. Sans doute rêvait-il à un champ de sucre d'orge ? Non, vraiment, ce dragon-là ne pouvait être un ogre mangeur d'enfants.
Cheng accomplit sa tâche méticuleusement. D'abord il arracha délicatement le plus beau poil de la moustache du dragon puis il sélectionna l'écaille la plus grande et la moins rouillée, qui faisait bien cinquante centimètres de longueur et pesait son poids. Il chargea son butin sur sa frêle jonque, puis revint déposer près du dragon endormi un plein panier de riz soufflé au caramel pour le consoler de la perte de son écaille et du poil de sa moustache pensa Cheng. Un splendide coucher de soleil dominait l'île Io lorsque Cheng se retourna une dernière fois.
Il regrettait un peu son acte.
— Je suis sûr, pensa-t-il qu’il m'aurait donné volontiers l'écaille et le poil de sa moustache si je lui avais gentiment demandé. J'aurais pu m'en faire un ami.
Et l'île Io s'éloignait dans l'embrasement du soleil couchant.
Il arriva à la nuit tombée au vieux saule près de l'étang. Jiin l'y attendait.
— Ah, te voilà enfin. J'ai bien failli m'endormir par deux fois à t'attendre là. Mais heureusement, la patience du sage domine ses propres faiblesses.
Apparemment, la patience de Cheng n'était pas celle d'un sage.
— Vite, vite, Jiin, dis-moi ce que je dois faire de tout cela. C'est bien loin de ressembler à un cerf-volant: Dis-moi Jiin que faire de cette écaille et de ce poil ?
— Ne trouves-tu pas qu'il est bien tard pour expérimenter un cerf-volant magique,quel qu'il soit ?
Cheng ne l'entendait pas de cette oreille.
— Tu me l'avais promis. Un sage tient toujours sa promesse.
Cheng avait touché judicieusement le point sensible du mainate.
— Soit, nous allons fabriquer ce cerf-volant, mais avant tout il faut bien astiquer cette écaille qui me paraît dans un piteux état. Cheng entreprit sa tâche avec zèle et vigueur, il frottait avec la manche de sa tunique l'écaille ternie du dragon. En quelques instants, celle-ci prit l'éclat d'une nouvelle étoile. Jiin éclata d'un rire joyeux devant la surprise de l'enfant.
— Vois comme elle brille comme la plus belle des constellations et cependant, cette merveilleuse étoile demeure figée sur terre, au lieu de scintiller parmi ses sœurs du ciel. Cheng, veux-tu prendre le poil de moustache de ce brave dragon et l'attacher à cette nouvelle étoile? Cheng s'exécuta avec empressement, mais sa nervosité était telle qu'il dut s'y reprendre à deux fois pour parvenir à ses fins.
— Voilà, fit-il triomphant, j'ai terminé. Que dois-je faire à présent ?
— Va sur la plus haute colline, dont tu dévaleras la pente à toutes jambes, en tenant l'écaille par cette ficelle ainsi faite.
— Mais le poil du dragon ne sera jamais assez long, il ne fait qu'une coudée. Et cette écaille est bien trop lourde pour pouvoir s'envoler !
— Va et suis mes conseils. As-tu, oui ou non, confiance en moi ?
Cheng ne semblait guère convaincu, mais l'expérience lui avait appris que les paroles de Jiin étaient souvent raisonnées. Sans plus rien dire, il se mit à courir vers la plus haute colline.
La nuit était claire, car la lune était pleine et d'une blancheur lumineuse. Le vent avait le souffle doux et sucré d'un soir de printemps, près des rives du grand Fleuve Jaune.
Cela ne suffira pas pour qu'il s'envole, pensa Cheng, le vent n'a pas assez d'ardeur pour soulever un tel fardeau.
Malgré tout, il courait de toutes ses forces et atteignit le haut de la colline qu'il dévala aussitôt, grisé par la vitesse. Il n'osait regarder derrière lui, de crainte de voir cette pesante étoile traîner encore à terre. Il sentit alors une secousse qui se transforma en tiraillement, puis le miracle se produisit. L'écaille s'éleva, encore et encore. La joie soudaine de Cheng fut de courte durée, car il pensa : le fil est bien trop court, il ne suffira pas.
Ainsi, l'enthousiasme de Cheng fit place au désespoir le plus profond. Néanmoins, il hasarda encore un timide regard derrière lui, tout en courant.
L’étoile éblouissante qu'était devenue l'écaille du dragon de l’île Io avait déjà atteint une altitude fort respectable. Le poil de moustache du dragon s'étirait encore et encore, indéfiniment.
Cheng cessa alors de s'élancer pour admirer avec ravissement son propre cerf-volant magique qui ne cessait de monter à la conquête des cieux, plus haut, toujours plus haut. Il atteignit rapidement les plus hauts nuages que l'on distinguait grâce à la clarté de la lune. Cheng nageait dans le bonheur retrouvé. Son cerf-volant avait gagné les nuages. Un courant de fierté envahit tout son être. Puis, soudain, il décida d'ordonner à son merveilleux cerf-volant de dépasser les cieux, de conquérir l'espace.
Ce soir-là, les quelques vieux paysans chinois qui finissaient de fumer leur pipe, au bord des rives du grand Fleuve Jaune, parlèrent d'une étoile filante qui traversa le ciel. Une étoile filante incandescente et pourtant si proche que sa course dans les cieux leur parut comme ralentie par la douce brise des alizés de ce paisible mois de mai.

PRIX

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Flopi · il y a
J'ai adoré cette histoire vraiment mignonne ! J'ai lu d'une traite sans m'arrêter, happée par l'incroyable qualité d'écriture. C'est une sorte de conte de fée des temps modernes vraiment bien menée. J'ai eu un vrai coup de cœur, bravo à vous :)
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Jak Baron · il y a
Je suis confus par tant de compliments, confus mais heureux d'avoir donné quelques plaisirs de lecture. Merci beaucoup.
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De margotin · il y a
Mes voix
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Jak Baron · il y a
Merci d'avoir apprécié et voté.
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Dogbehm · il y a
j'aime ces genre de conte.c'est super.Je vous encourage. Merci.
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Jak Baron · il y a
Merci pour votre encouragement qui est bienvenue.
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Miraje · il y a
Un joli conte qui ne manque pas d'air, et qui tient à un fil ... !
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Jak Baron · il y a
Merci d'avoir aimé et pour les subtils jeux de mots.
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Samia.mbodong · il y a
Très mignon conte chinois, avec beaucoup de poésie et de caramel.
Bravo et merci
Je soutiens.

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Jak Baron · il y a
Merci de votre soutien.
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Julia Chevalier · il y a
un beau conte empli de poésie
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Jak Baron · il y a
Merci d'avoir aimé.
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Moniroje · il y a
Quand le sage montre du doigt l'étoile
L'enfant s'envole vers elle et sourit.

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Jak Baron · il y a
Très belle image.
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Joëlle Brethes · il y a
J'irais volontiers à la rencontre de ce dragon ! Il n'a pas l'air si méchant et Cheng a sans doute raison : au lieu de lui voler une écaille et un poil de moustache, je lui demanderai de mes les offrir ;)
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Jak Baron · il y a
Ce cher dragon vous les offrira avec grand plaisir.
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coquelicot · il y a
mon vote pour ce superbe conte plein de sagesse et de poésie. vivent les cerfs-volants magiques qui consolent les petits garçons affligés.
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Jak Baron · il y a
Merci pour votre vote et en plus Coquelicot c'est très joli ça sonne bien et associé à l'image de cette charmante fleur.
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Philshycat · il y a
Beau et aérien !
En lice pour le prix Isère : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/rimes-en-al

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Jak Baron · il y a
aérien est fort à propos. j'irai voir le prix Isère
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