Physiologie d'un instant

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La vie devrait être comme une nouvelle bien tournée et captivante jusqu'au bout. À part ça, j'affectionne certains auteurs d'une époque dite "symboliste", au tournant du XIXème et XXème ... [+]

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Le regard de la fille s'est arrêté sur lui. Il venait juste de remarquer cette jeune femme assise à une table au fond du bistrot, à laquelle personne ne prêtait attention, penchée sur un carnet qu'elle noircissait d'une écriture serrée. C'était l'heure où les employés sortaient du métro et profitaient d'un quart d'heure de liberté avant de réintégrer leur foyer. La salle était bondée, mais rien de cette agitation ne semblait l'atteindre. Elle était loin, perdue dans une histoire que personne n'aurait pu comprendre sans doute et dont elle devait se sortir par elle-même. Cela se voyait à sa façon de chercher ses mots en promenant par intervalles un regard détaché sur le monde qui l'entourait, avant de se remettre à écrire nerveusement plusieurs lignes sur la page.

Dans un de ces intervalles, son regard se posa sur lui, sans la moindre intention. Il est possible qu'elle se sentît observée. Accoudé au comptoir comme un bateau amarré à quai, il n'avait aucune raison apparente de se trouver là. Pas plus qu'elle. Un de ces consommateurs de passage, un peu moins pressé que les autres, un homme sans histoire. Un ouvrier plutôt qu'un employé de bureau si l'on en jugeait par ses vêtements bon marché. Il n'y avait pas de doute, il la regardait aussi de manière distante.
Pas spécialement beau garçon, le visage un peu rêveur et les cheveux tirés en arrière d'une façon démodée. Que pouvait-il bien attendre si ce n'est une réponse sur ce qu'il faisait seul dans ce quartier et ce bar à cette heure de la journée ? En réalité, c'est elle qui se demandait cela en le voyant. Plutôt que de revenir à ses notes pour tenter d'éclaircir les causes de la culpabilité intense qu'elle ressentait depuis le matin, plutôt que de détourner les yeux et continuer d'ignorer le bourdonnement qui la cernait, voilà qu'elle s'accrochait au regard de l'inconnu comme si la vérité sur ses propres erreurs devait en sortir. Nul désir de séduire, nulle attirance pourtant. Son premier réflexe aurait plutôt été de dire « Va-t'en, je n'ai pas besoin de toi ! », avec cette impression qu'ils se connaissaient depuis toujours.

En la voyant, il pensa instantanément à Elena. Lorsqu'ils s'étaient quittés, Elena avait fait une scène terrible et sur le moment rien n'aurait pu entamer sa décision irrévocable. Toutes les supplications n'y auraient rien changé. Plus tard, égaré dans le labyrinthe de ses remords, alors qu'il arpentait cette ville et repassait les circonstances de son départ, les reproches d'Elena, ses paroles blessantes, il s'était dit qu'il pourrait lui écrire. Cela faisait déjà assez longtemps en fait qu'il avait commencé à écrire cette lettre. Dans sa tête les mots ne cessaient de courir, d'abord pleins de ressentiment, puis le doute s'est immiscé en eux, d'autres mots ont remplacé les premiers, des mots d'acceptation, découpés dans la cuirasse qu'il s'était forgée, pour les offrir en gage : « Mon cœur et ma raison se disputent, et quand celle-ci demande pourquoi penser à toi, l'autre dit j'ai encore besoin de toi. Je ne savais pas combien tu me manques, je ne voulais pas te faire de mal... » Mais à chaque fois la raison prenait le dessus et coupait court à ses tentatives, « Tu n'es qu'une petite merde, oublie tout ça et prépare-toi pour la traversée, c'est ce que tu as de mieux à faire. » Alors tout lui échappait à nouveau et il était incapable de rien poser sur ce fichu papier.

La fille s'était tournée dans sa direction et le regardait fixement de ses yeux noirs où se lisait un vague étonnement mêlé de retenue, mais aucune crainte. On aurait même pu lire un certain défi dans ce regard qui appelait à maintenir la distance tout en l'abolissant. Il semblait dire : « Je sais ce que tu penses, je sais presque qui tu es. Mais inutile de chercher une femme pour te rassurer, te consoler parce que tu t'es fait jeter ! OK, tu es à terre, ton monde s'est effondré sans prévenir, mais tu es seul à ne pas avoir compris. Il faut simplement parfois accepter d'être faible, de perdre et de pleurer... »

C'était exactement ça. Cent fois il avait refait le chemin à l'envers, jusqu'au matin de l'attentat. Ils se croyaient forts alors, ils étaient persuadés qu'en débarrassant la ville du chef de la police ils accomplissaient une action héroïque. Tout était clair et l'avenir tout tracé. Une ordure allait cesser de nuire, mais ils n'avaient pas prévu le deuxième barbouze en faction, la fusillade et le bouclage du quartier, les arrestations en masse. Il croyait semer le vent de la paix, il récoltait la tempête. En voulant grandir dans les yeux d'Elena, il avait tout détruit. Elle avait raison, « Pauvre con ! » Il n'y avait pas eu d'autre choix que la fuite. Y avait-il encore des lendemains possibles ? Tous ses messages étaient restés sans réponse.

Que pouvait-il faire maintenant ? Et que pourrait-il écrire qu'elle veuille bien entendre ? Il voyait ça comme une liste de tout ce qu'il avait aimé d'elle : son côté bordélique, ses doutes. Son allure irrésistible avec sa robe rouge et ses lunettes de soleil. Et aussi lorsqu'elle disait tout bas qu'elle aimait faire l'amour avec lui. Sauf que rien de tout cela ne marchait plus, il se surprenait encore à y croire, « Arrête de ramer mec, tu saoules à ne parler que de ça, à la fin ! »

Il venait de vider son verre cul sec quand leurs regards se croisèrent. Elle comprit qu'ils en étaient au même point. Lui aussi échafaudait un scénario et alignait des mots dans sa tête. Pour tenter d'y voir clair ou pour mieux se mentir ? Après la chute, il fallait bien remonter. À sa manière de se tenir loin des autres, environné de reflets à la persistance trompeuse, elle crut voir au premier abord un homme qui l'attendait. Mais qui attendait vraiment ici ? L'image d'Abel revint à son esprit. Elle avait tout fait pour qu'il parte, elle n'avait rien à regretter, mais pourquoi fallait-il qu'elle soit seule à porter le poids de la rupture ? Pourquoi devait-elle encore se sentir responsable d'un homme irresponsable, borderline ? N'avait-il pas anéanti leurs chances de vivre une part de bonheur, parce qu'il était tenu par une dette : sa loyauté envers la « bande », une bande de braqueurs, menteurs au point de faire passer leur trafic pour des idées et de se prendre eux-mêmes pour des justiciers ? Pourquoi cette volonté de puissance perpétuelle ? Elle ne se souvenait plus de ce qu'elle avait dit, mais juste de son air à lui alors qu'il restait là sans comprendre. L'air d'un type qui aurait pris une balle en plein front. Puis elle a tourné le dos. Et voilà qu'elle se retrouvait ici à chercher des mots, comme au bord d'elle-même. Il faut du temps pour accepter la vérité. Elle l'aimait toujours, mais il était trop tard. « Idiot. J'ai fait tout ce que je pouvais ! ». Elle reposa son stylo, il n'y avait plus rien à écrire.

Cependant que se tînt leur échange silencieux dans un endroit si peu propice aux rencontres, le bar tout entier, bruyant et enfumé, semblait s'être dissout dans le ciel gris à l'image des jours perdus. L'instant unique avait englouti les choses, l'avenir et le passé s'y étaient fondus comme dans un creuset. Il en restait une substance dont la clarté rayonnait maintenant sur leurs solitudes réunies par hasard. Bien qu'ils ne connaissent rien de l'autre, ils avaient tendu un miroir à leur double et chacun put y voir ce qu'il cherchait vainement.

Il eut un hochement de tête imperceptible, puis s'écarta du comptoir en laissant quelques pièces. Il écrirait sa lettre en sachant qu'il ne devait attendre aucune réponse. Ce soir, si tout allait bien, il se trouverait en sécurité sur l'autre rive.

Elle comprit qu'elle n'avait d'autre choix que l'oublier et se détourna une dernière fois en refermant son carnet. Ce dernier ne serait plus utile, sauf à noter peut-être ce que signifieraient d'autres matins, d'autres regrets, des draps froissés et tant de choses encore.
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Guy Bellinger · il y a
Voilà une "brève rencontre" qui a lieu sans avoir lieu, qui porte ses fruits sans même passer per l'expression, qu'elle soit verbale, tactile. Ce n'est qu'une question de longueur d'onde. Impalpable et pourtant déterminante. Inédit et fascinant.
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Aldo Rossman · il y a
Longueur d'onde, c'est exactement l'expression qui convient. Merci de votre passage Guy.
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Alban Deroux · il y a
Très beau texte, très touchant et poétique !
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Aldo Rossman · il y a
Merci pour votre lecture
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Marcel Faure · il y a
Bravo.
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VikTor Maou · il y a
Engagé !
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Les Histoires de RAC · il y a
Bien écrit ♫
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Agnès Rémond · il y a
Un très bon moment de lecture !
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Suzanne Ehrensperger Cuénod · il y a
Le backround des deux personnages rend leur rencontre tout à fait possible. Une reconnaissance intuitive. L’histoire coule toute seule. Un bon instant de lecture.
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Hélène CUINIER · il y a
un beau texte plus psychologique que physiologique à mon sens où tout est peu à peu révélé et conclu. Une très belle introspection en miroir, où le hasard met sa petite touche poétique et merveilleuse; une jolie plume, imagée, ciselée et un bon moment de lecture pour un texte qui mérite d'être connu et reconnu!
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Aldo Rossman · il y a
Merci Hélène pour votre commentaire encourageant. Le hasard et la poésie, des choses qui peuvent se rencontrer parfois. J'essaye de leur donner un peu de relief.
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Hélène CUINIER · il y a
Vous y arrivez fort bien ! Je m’abonne à votre page ! Bonne journée

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