Passion Lulu

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Image de Été 2020
Louis choisit pour avatar une photo de son grand-père, costard noir, moustaches carrées, sourire cassé. Une façon d'afficher son âge et ses convictions. Une façon aussi de prendre position à l'égard des autres membres du Forum. Pour Louis, son grand-père évoquait la rigueur, le respect des traditions, le lien entre la transmission orale d'un savoir basé sur le solide bon sens des paysans et l'étude consciencieuse des cours dispensés par les instituteurs de la IIIéme République. Une éducation classique et cartésienne qui avait fourni à la société ses meilleurs éléments, sa force vive. Louis serait le garde-fou de ce forum, dont il avait pu juger avant de s'y inscrire de la bonne tenue. Les thèmes, basés autour de l'Histoire, en étaient sérieux, l'orthographe soignée, le langage SMS banni et le vouvoiement systématique - les modérateurs veillaient au grain. La plupart des pseudos du Forum s'inspiraient de personnages historiques : noms assyriens, égyptiens, grecs, hittites, romains, wisigoths, mérovingiens, aztèques, incas, espagnols ou scandinaves, noms de capitaines glorieux ou de troubadours, d'empereurs et de philosophes, de reines, de princesses, de courtisanes, de prêtres ou d'historiens, noms méconnus, noms composés, noms ambigus, voire incompréhensibles. Une fantaisie que s'accordaient les membres du Forum. Après réflexion, Louis opta pour Lulu, diminutif modeste et joyeux.. Des sujets l'interpellaient et il lui pressait d'intervenir mais, comme une rubrique "Présentation" existait et qu'il convenait en toutes circonstances de se présenter avant de parler, Lulu s'y rendit. Il en lut quelques-unes unes au hasard pour être dans le ton. La première était signée Adalbéron.

“ C'est le désir de réhabiliter des personnages mal-aimés ou méconnus qui m'a dirigé vers l'étude de l'Histoire, encore adolescent... Cela me vient sans doute qu'enfant je préférais Jean Sans Terre et sa barbe taillée en pointe à un Richard Cœur de Lion, d'une fadeur toute hollywoodienne... Et je l'ai fait en autodidacte, orientant l'essentiel de mes lectures vers le Moyen-âge, particulièrement vers le règne des 1ers capétiens... ”

Lulu trouva cette prose grandiloquente. La suivante, émanant du "Baron de Sygure", dégoulinait de fatuité.

“ Faut-il que je me présente ? Voyez plutôt mon site : http://www.tempsrevolus.com. J'interviens beaucoup. Trop, peut-être ? Sur le Premier et le Second Empire, les guerres mondiales, l'Histoire récente et... le Siècle des Lumières, bien sur. Peu ou quasiment pas sur l'Antiquité et le Moyen-Âge ; mes connaissances - en ce domaine- sont fragmentaires et datées. On me reproche des messages politisés. C'est que je ne m'exprime pas en historien, mais en citoyen. Au reste, l'Histoire est par essence politique... ”

Eh, bien se dit Lulu, cela n'allait pas être triste avec de tels pistolets. Depuis le temps qu'il fréquentait le Forum (qui s'enorgueillissait de plus de 8.000 membres), il avait assisté à plusieurs passes d'armes épiques. Il saurait faire entendre sa voix. Il abandonna pour le moment sa lecture .

“ Fils et petit-fils de paysans cévenols, j'ai plaisir à venir sur ce forum où j'ai davantage à apprendre qu'à dire sur beaucoup de sujets. Plus qu'à des périodes définies, je m'intéresse avant tout aux gens, aux us et coutumes et à l'évolution des mentalités. Quant à mon activité elle est fort éloignée du domaine historique et je sers aujourd'hui un autre ministère que celui de l'Education Nationale. ”

Satisfait, il valida son texte puis s'attaqua à la rédaction de plusieurs réponses.

* * *

Trois semaines et 128 messages plus tard, Lulu ne pouvait que se féliciter de s'être lancé sur la toile. L'accueil avait été courtois et ses commentaires appréciés. Pour se donner des arguments, il avait rapatrié des malles de son grenier ses vieux livres d'Histoire. Il les avait installés sur une étagère à portée de main pour pouvoir les consulter à tout moment. Au milieu trônait la collection de “ L'Histoire de France depuis les origines jusqu'à la Révolution ” dirigée par Ernest Lavisse. Des ouvrages-références, rédigés dans les années 1900-1910 par des autorités en la matière. Le “ Dictionnaire des jeux de quilles ” d'Auguste Colize était à présent posé à côté de l'écran de l'ordinateur, tout comme le “ Traité des noms des villes d'Aquitaine ” de Jules Sard, deux livres qui lui venaient de son grand-père.

Sitôt son ordinateur allumé, Lulu filait sur le Forum et guettait les nouveaux messages. Depuis qu'il s'était inscrit, il avait fait de nombreuses découvertes. Ainsi, il avait découvert que, par delà la barrière des siècles, la reine Marie-Antoinette continuait à alimenter les fantasmes de bien des jeunes gens et qu'il était possible de disserter des heures et même de se disputer à propos du nom d'une des couturières attachées à son service. Il avait découvert qu'il existait encore des partisans de l'Empire, des Bonapartistes, qui réclamaient haut et fort le retour d'un nouvel empereur aux commandes de la France. Il avait découvert des stratèges de salon, capables de retracer dans les moindres détails le déroulement de n'importe quelle bataille, que celle-ci ait opposé Darius à Alexandre, Rommel à Patton ou les armées angevines de Foulques Nerra à celles d'Eudes de Blois et des escadrons de généalogistes prêts à en découdre pour un désaccord sur le nombre de fausses couches de la Comtesse Jeanne de Boulogne. Il avait découvert des férus d'ésotérisme qui croyaient que les Templiers dirigeaient le monde dans la clandestinité et d'autres qu'ils avaient fondé des commanderies sur la côte américaine au Moyen-âge... Mais à côté de cela, Lulu avait appris une foule de choses et s'était passionné pour des discussions autrement plus sérieuses.

Lulu vit une icône clignoter dans la colonne gauche du forum. Un nouveau message venait d'être posté sur un sujet qu'il avait créé et faisait suivre. Son regard fondit vers la rubrique concernée. Sherman avait ajouté un commentaire sur la “ Résistance des cadets de Saumur durant la 2éme guerre mondiale ”. En un clic, Lulu se transporta pour en prendre connaissance. Un message de huit lignes, riche en informations, sources à l'appui, qu'il lut avec attention. Ses doigts s'agitèrent sur le clavier.

“ Je me souviens que lorsque j'étais enfant mon père me parlait souvent des Cadets de Saumur qu'il avait fréquentés alors qu'il était jeune homme... ”

Cet effort de mémorisation constituait une excellente gymnastique pour ses neurones..

* * *

Le Forum comptait maintenant 11.000 membres et Lulu, fort de ses 1.758 messages, avait atteint le rang de Duc. Au milieu de tous ces agrégés d'Histoire prompts à exhiber leurs diplômes, c'était un titre honorable pour quelqu'un qui n'avait que le BEPC. Grâce à son vécu, il avait su s'imposer dans le monde fermé du personnel enseignant et des universitaires. Pourtant, ces derniers temps, plusieurs remarques dirigées contre sa personne l'avaient chiffonné. Il y avait eu ce : “ Ah vraiment, ça c'est de l'Histoire ! ” assorti d'un smiley, soupirant avec commisération, de Caton qui faisait écho au “ Certes, Lulu, retracer la vie au jour le jour donne une image précise de l'Histoire. Mais on ne peut pas tirer des généralités, uniquement en fonction de la vie de vos aïeuls. ” formulé par Massinissa. S'étaient enchaînés l'ironique “ Dans vos messages, Lulu, il y a.... comment dire ?.. Trop de mots. C'est cela : trop de mots. ” d'Amadeus et le définitif “ Décidément, vous radotez. ” craché par un Baron de Sygure, toujours aussi méprisant. Quatre messages seulement, noyés dans les 287.000 du Forum. Mais quatre messages récents qui le démangeaient comme une varicelle. Etait-ce le début d'un rejet ? Une cabale menée contre lui par des habitués de la polémique ? Son dernier fil, dans lequel il avait évoqué sa décision de prendre des cours d'Histoire par correspondance, n'avait déclenché que de rares et tièdes encouragements. En était-ce un des effets ? Lulu avait bien sur réagi face aux attaques. Il s'était brouillé à jamais avec le Baron de Sygure. Les autres n'avaient pas surenchéri et une trêve semblait instaurée... Lulu se tracassait peut-être pour rien. Guenièvre et L'Aubépine continuaient à le taquiner comme deux gamines jouant avec leur grand-père. Madame Royale souriait avec indulgence à ses bons mots. Et il avait enfin déniché sur Internet “ Le Guide des commanderies Templières en France ”, tant vanté par Hugues de Payns.

* * *

Lulu était convoqué au siège du Forum pour y répondre de certaines accusations. On lui reprochait d'ignorer les mérites du Baron de Sygure et d'oser se comparer aux Modérateurs. Il devait comparaître dans l'immense salle du Palais où Daniel, l'Administrateur Général recevait son conseil, prenait ses décisions et rendait la justice. Jeune mais déjà redouté, Daniel y siégeait sur son trône, tel un bouddha inflexible, entouré de Tibère et du Grand Condé. A ses pieds, Urgande, L'Aubépine et Aliénor, allongées sur de moelleux coussins, des diadèmes dans les cheveux, croquaient du raisin, lascives. Lulu préparait sa défense quand de violents coups firent vibrer la porte. Ils n'avaient pas perdu de temps ! Les gardes cagoulés de Daniel venaient déjà le chercher. Affolé, Lulu se précipita vers la porte. Il colla son œil au judas et recula horrifié. Sur le palier, le Baron de Sygure se tenait, immense et maigre, un sabre à la main, une lueur folle dans les yeux. Il lui souriait et son sourire qui n'en finissait pas de croître était d'un bleu lumineux... lumineux... Lulu se réveilla en sueur, encore sous le choc. Son cœur battait à se rompre. Quand il émergea de l'état d'hébétude dans lequel son rêve idiot l'avait plongé, il réalisa que la chambre était baignée d'une lumière bleutée. Il tourna la tête vers le bureau et vit que l'ordinateur était allumé. Il avait du oublier de l'éteindre hier soir. C'était surprenant. Cela ne lui ressemblait pas. Il devait être plus fatigué qu'il ne le croyait. Lulu se leva et s'approcha du bureau avec une prudence qui l'agaça. L'écran était bloqué sur l'index du forum. Un clignotant interpella Lulu. Il concernait un sujet consacré à Gambetta. Entamé la veille par le Baron de Sygure, le débat faisait rage. Il s'agissait de porter un jugement sur l'action de Gambetta. Sygure lui reprochait de s'être arrogé la conduite stratégique de la guerre plutôt que de l'avoir confiée à Chanzy. Polybe déplorait son idéalisme peu conciliable avec les réalités de la guerre. Un artiste de la tribune, certes, mais un piètre gouvernant, directement responsable de la perte de l'Alsace et de la Lorraine, ajoutait Fantomas. Ca tombait comme à Gravelotte sur le pauvre Gambetta. Pour l'instant nul ne semblait disposé à prendre sa défense. Lulu sursauta. Il venait d'apercevoir son avatar au milieu de la conversation. Etait-ce bien lui ? Mais oui. La photo de son grand-père, son pseudo, Lulu, juste en dessous 1861 messages. Pourtant, il était sur de ne pas s'être immiscé dans cette conversation qui avait débuté alors qu'il se couchait. Il revint en arrière, refit défiler les messages sur l'écran. Son avatar le fixait encore. Qu'avait-il donc écrit ? "Mon Grand Père avait baptisé l'un de ses chiens Gambetta. Nous l'appelions Gambette. J'ai d'ailleurs une photo de "Gambette" chez moi, dans un vieil album. " Lulu resta interdit devant la stupidité de cette réflexion. Rouge de honte, il la lut et relut, mu par le désir inconscient d'effacer ces mots ridicules. C'était si idiot que personne n'avait relevé. Lulu trouva que son avatar avait une drôle d'expression, presque narquoise. Sa vue devait lui jouer des tours. Ou ses nerfs, éprouvés par le cauchemar et cette désagréable surprise. Il se ressaisit, vérifia l'heure du message. 01 h 53 - il dormait alors. Etait-il somnambule ? Lulu décida de se reposer et d'y réfléchir le lendemain. Dans l'immédiat, il envoya un mail à Florus, le Modérateur de la rubrique “ Du Second Empire à la Belle Epoque ”, pour lui demander de supprimer le message et se recoucha, rongé jusqu'à la moelle par la contrariété.

* * *

Sitôt son petit déjeuner et deux Doliprane avalés, Lulu procéda à un examen intégral du disque dur. Il lança l'anti-virus et attendit le résultat en feuilletant une étude sur les décorations militaires à travers les époques qui traînait à portée de main. Il réalisa qu'il fixait la même illustration sans la voir depuis un bon moment et reposa le livre sur la chaise à côté de lui en haut d'une pile qui menaçait de s'écrouler. Il était trop préoccupé pour lire. Il ne savait pas ce qu'il préférait découvrir. Un disque dur infecté était une explication rationnelle. Un hacker avait pu introduire un Cheval de Troie dans le système. Il utilisait son pseudo pour écrire des âneries et, pourquoi pas, un logiciel de morphing pour déformer son avatar. Mais cette explication, satisfaisante d'un côté, était également synonyme de tracas. Elle impliquait la nécessité de tout nettoyer pour éradiquer le virus avec des conséquences peut-être dramatiques tel le risque d'une panne d'ordinateur pendant plusieurs jours sinon plusieurs semaines. Lulu décida de classer les livres durant la progression de l'analyse, histoire de se changer les idées. Mais il ne parvint pas à détacher son regard de l'écran. Il renonça. Prit son mal en patience, le menton sur les poings. Lorsque le diagnostic fut prononcé, Lulu ne sut s'il devait se sentir soulagé. Aucun virus n'avait été détecté. Peut-être avait-il eu la berlue la nuit dernière ? Il se rendit sur le Forum, à la rubrique “ Du Second Empire à la Belle Epoque ”. Il n'avait reçu aucun mail de la part de Florus et le message infamant était bien là, toujours aussi crétin. Personne ne s'en était ému. Avec un peu de chance, il était peut-être passé inaperçu. Cette pensée ne le rassura qu'à moitié. Si rien ne bougeait dans la journée, il recontacterait Florus et, si Florus ne se manifestait pas, le Modérateur Général et, pourquoi pas, Daniel lui-même. En fin de soirée, il n'y avait toujours pas de nouvelles de Florus et le regard de son avatar lui paraissait hagard. Il posta une nouvelle demande de suppression du message, dîna sur le pouce, prit deux Halcion et se coucha.

* * *

Lulu contemplait bras ballants le colis que la factrice avait apporté. Un pavé d'environ 900 pages : “ Evolution de la canne à pêche des origines à nos jours ” par Sylvestre Nogareaud - 56 €. Il eut soudain envie de se téléporter loin de cette table, dans un pré à l'herbe tendre, pour s'allonger sous l'ombre tiède d'un cerisier et somnoler au son du gazouillis des oiseaux... Parce que ce monstrueux bouquin, ce mastodonte, qu'il était sur de ne pas avoir commandé malgré le bon qu'il tenait à la main, était pour lui la confirmation que les ennuis n'allaient pas cesser, loin de là, qu'ils allaient au contraire s'amplifier. Parce qu'il avait perdu le contrôle des évènements. Parce qu'il se trouvait emporté, sans qu'il sache pourquoi, dans un tourbillon erratique. Parce que Sygure et Compagnie s'étaient ligués contre lui, avec l'aval de Florus. Florus l'hypocrite qui restait muet. Et qui disait Florus disait... Daniel. Daniel qui les manipulait tous ! Lulu souffla un grand coup par le nez. Il fallait qu'il se calme ; son cerveau était en train de faire la bascule. Tout de même, la canne à pêche ! Mais qu'est-ce qu'il en avait à faire de la canne à pêche ? Il fonça sur le micro et consulta son compte à la banque. Il était si bouleversé qu'il se trompa deux fois en tapant son code confidentiel. Une fois sur le site, il ne détecta aucune anomalie. A part les 56 € débités, les autres écritures étaient sans surprise. Pour l'instant... Par la force de l'habitude, il fit un tour vers sa boite mail puis atterrit sur le Forum. Florus était toujours silencieux... Oui, Florus était toujours silencieux, le message idiot était là, un pensum sur la canne à pêche envahissait son espace vital, son avatar le dévisageait d'un air goguenard, plus personne ne commentait ses remarques. Tout cela le rendait patraque. Il n'avait aucune explication à proposer. Il vérifia son profil. Rien n'avait changé. Pour se réconforter, il passa le reste de la journée à naviguer, comme si de rien n'était, allant d'une conversation sur “ La sœur de la Marquise de Pompadour et les rumeurs qui l’entourent ” à un débat enlevé sur les “ Spéculations immobilières à l'issue des grandes batailles ”, entrecoupant ses interventions de recherches dans l'encyclopédie qui ne le quittait plus. Il revisita ainsi les époques, sans exception, de la préhistoire à la deuxième guerre mondiale. Parfois il croisait son avatar, insupportable avec sa moustache poivre et sel et son sourire en biais.

* * *

- “ Qualifier Charles Quint de “ Bourguignon ” n'a aucun sens ! ” dit le Baron de Sygure.
– “ C'était Charles Quint lui-même qui revendiquait cette ascendance. ” rétorqua Adalbéron
- “ Charles Quint était attaché à la Bourgogne. Ne s'est-il pas battu toute sa vie contre François Ier pour la récupérer ? N'a t-il pas porté jusqu'à sa mort le collier de la toison d'or ? La Bourgogne, c'était le Royaume de Lotharingie reconstitué, un pas vers l'Empire, la revanche sur la France et ses rois fourbes. ” ajouta Gustave Vasa.

Le Baron de Sygure tourna son sourcil hautain vers La Rochejaquelin et attendit une réaction de sa part. Mais l'autre, toujours prêt à épouser les causes du Baron se tint coi. “ Tu me trahis, pensa Sygure, Mais qu'importe, je n'ai pas besoin de ton aide pour mater ces jobards. ” Il se redressa. Il était grand, si grand, et majestueux ainsi drapé dans son orgueil. Il secoua sa tignasse hirsute.

- “ Billevesées ! Charles Quint rêvait d'universalité, pas d'une province. En outre le sentiment national n'a jamais existé en Bourgogne. ”

Habitués aux gesticulations du Baron de Sygure, Adalbéron et Gustave Vasa ne paraissaient pas impressionnés.

- “ Voire !... Il y avait tout de même le prestige de la lignée des Ducs de Bourgogne, Grands Ducs d'Occident pour les deux derniers... Ce n'était pas de la petite bière... et le peuple a toujours été sensible à la renommée de ses chefs. ”

Le Baron de Sygure sentit la partie mal engagée. La Renaissance n'était pas sa période de prédilection et la dernière phrase d'Adalbéron lui plaisait. Après tout, il pourrait toujours leur régler leur compte plus tard. Pour se dégager de cette mauvaise passe tête haute, il jugea habile de mêler Lulu à la conversation.

- “ Qu'en dites-vous Lulu ? Donnez-nous votre opinion, vous qui ne perdez pas une occasion pour vous parer des plumes du paon ”

Lulu sourit, satisfait du rôle d'arbitre qu'on lui donnait. Il les regarda tous les quatre l'un après l'autre. Quand il estima avoir capté l'attention de son auditoire, il prit la parole.

- “ Charles Quint était un drôle de numéro. Il n'avait pas de copain et un vilain museau. ”

Lulu ouvrit les yeux et tressaillit. Le Baron de Sygure, Adalbéron, Gustave Vasa et La Rochejaquelin le dévisageaient, incrédules. Lulu se recroquevilla terrifié. Que faisaient-ils dans sa chambre tous les quatre, costumés comme pour un bal masqué ? Comment pouvaient- ils être là ? Comble de l'horreur, Lulu aperçut un énorme visage grimaçant qui gondolait l'écran de l'ordinateur. le modérateur Erasmus, sa tête en 23 pouces qui hurlait pour rappeler les quatre membres en fuite du Forum. Il était en plein délire. Et il était sûr de ne pas rêver. Il eut le réflexe puéril de se cacher la tête sous le drap. Quand il osa le relever, Sygure s'était approché de lui

- “ Mais vous avez une araignée au plafond, mon pauvre. ” lui dit-il, la bouche plissée par le dégoût, et avant qu'il ait pu réagir, Sygure et les trois autres firent demi-tour et s'évanouirent dans l'obscurité.

Lulu resta un long moment tétanisé, à claquer des dents, yeux grands ouverts dans le noir. Quand il recouvra ses esprits, il se dit qu'il était sûr à présent de ne pas avoir de virus. Incroyable ! Il venait de voir quatre ectoplasmes se balader dans sa chambre et la première pensée qui lui venait à l'esprit était pour cette foutue machine. Cette attitude le révolta. Il écarta les couvertures d'un geste et se dirigea vers l'ordinateur comme s'il montait sur un ring. Il allait l'affronter cette réalité virtuelle, lui en mettre plein la tronche, la fracasser contre les murs, la réduire en miettes. Il alluma et se connecta au Forum. Il savait ce qu'il avait à faire. D'abord se débarrasser de son avatar, remplacer son grand-père, son exaspérant grand-père, ce bonhomme autoritaire et malfaisant par n'importe quoi, quelque chose qui puisse l'humilier, une grenouille par exemple. Lulu ricana. Ah ! Une belle baffe qu'il se prendrait là le vieux bougre. Remplacé par une grenouille ! Lulu partit dans un fou rire. Une grenouille ! A la place du patriarche ! De quoi faire des loopings dans sa tombe. Une onde de terreur le vissa à son siège. On ne proférait pas impunément des blasphèmes. Il ne fallait pas jouer avec cela. Prudemment, Lulu décida de mettre plutôt quelque chose d'apaisant, de respectueux, un paysage de forêt en automne, par exemple. Il alla dans son profil, évita de regarder son grand-père dans les yeux et s'empressa d'opérer la modification. “ Il le fallait, pensa-t-il. Je ne pouvais pas faire autrement. Demain, demain, je contacterai Daniel. Je lui expliquerai tout. Daniel trouvera la solution. ” Il sauvegarda, éteint, prit deux Halcion. Une heure après, traumatisé par les évènements de cette nuit insensée, il sanglotait encore dans la cuisine.

* * *

Un hoquet douloureux lui monta dans la gorge puis un long cri de rage. Les yeux de son avatar étaient vrillés dans les siens. Son grand-père était revenu, à la place de la forêt rougeoyante, et il lui adressait un sourire féroce. Ce matin-là, Lulu avait pourtant décidé de ne pas approcher de l'ordinateur. A peine débout, il s'était rendu dans la cuisine, la tête lourde et les jambes flageolantes. Il avait mal partout, son moral était au plus bas et il avait failli pleurer parce qu'il n'arrivait pas à ouvrir le paquet de café. Il avait essayé d'écouter la radio mais n'avait rien entendu. Et puis, les noms bien connus s'étaient mis à cogner dans ses tempes, Daniel, Sygure et Florus. Lulu, Lulu, Lulu. Il avait tout laissé en plan, était revenu dans la chambre tel un zombie, avait mis l'appareil en route, fasciné par son éclat lugubre.

Et son avatar le narguait. Son avatar qui était omniprésent. On le trouvait partout, dans tous les sous-forums et, à chaque fois, à chaque message incohérent, son sourire s'accentuait, son regard devenait de plus en plus dément. A la Rubrique Renaissance, Lulu retrouva la conversation de la nuit dernière sur la nationalité de Charles Quint, ponctuée par sa lamentable sortie. Mais, elle n'était pas la seule. Son avatar s'était fait un point d'honneur à clore les débats en cours. Le Forum était parsemé de ses inepties. “ Les Romains se vêtaient de redingotes pour abuser les Ostrogoths ”. “ Henri IV raffolait de la poule au pot, Henri III du filet mignon et Henri II n'avait d'yeux que pour les brochettes ”. “ Richelieu vendait des chaussures capables de relier les quatre points cardinaux. ” “ Guillotin était forcément marié. ” “ Les jansénistes pensaient que les gens nés sous le signe du taureau faisaient de mauvais toréadors. ” “ Jeanne d'Arc n'était pas une flèche. ” Lulu se figea. Quelqu'un lisait par-dessus son épaule. Il sentait une présence, une présence obscure, un fantôme réprobateur dans son dos. Son corps fut parcouru de spasmes. Ses mains se crispèrent sur le clavier. Il avait la chair de poule. L'épouvante l'étreignait au point qu'il était incapable d'esquisser le moindre geste, d'émettre le moindre son. Il vit dans l'écran le reflet d'un personnage raide comme un passe-lacet, assis juste derrière lui. Abandonné par sa volonté, il se ratatina dans l'attente du coup fatal.

- “ Vous nous donnez beaucoup de mal, Lulu. Vous filez un mauvais coton. Daniel est fâché. ”

Le fantôme parlait sur un ton qui n'admettait aucune contradiction. Le ton d'un modérateur. Florus !

- “ Avez vous conscience que si vous continuez ainsi nous allons être contraints de vous bannir ? Le comprenez-vous ? ”

Lulu grelottait et les larmes inondaient son visage.

- “ Vous indisposez la Communauté. Et regardez-moi quand je vous parle ! ”
- “ Regardez-nous ! ”

Lulu tressaillit, un autre Modérateur était apparu, plus grand encore que le précédent et tout aussi menaçant. Erasmus.

- “ Regardez-nous ! ”

Il secoua la tête Un troisième Modérateur était sorti de l'ombre, puis un quatrième. Lulu hurla et se jeta en avant, tête baissée vers l'écran.

* * *

C'est un lieu resplendissant où l'or borde l'azur du papier peint, où l'onyx voisine avec l'améthyste, un lieu exquis où des voix célestes se répondent, se croisent et se combinent en de subtiles harmonies. Un lieu unique qu'on croirait habité par des anges, des archanges et des fées. Un lieu où vit Lulu à présent, Lulu, costard noir, moustaches retroussées, sourire épanoui dans son cadre. Lulu respecté, Lulu aimé. Lulu qui tutoie Florus, plaisante avec Erasmus et qui échange avec Sygure des clins d'œil amicaux. Lulu, pèlerin bienveillant, qui accueille les nouveaux venus, hommes et femmes en blanc qui viennent vers lui avec un air de fête pour qu'il leur montre la voie.

Dans ce lieu suave, Lulu, élu parmi les élus, aperçoit parfois, le visage parfait d'un jeune pharaon aux yeux de velours. Et ce visage inaccessible et adorable, ce visage qu'il sait être celui de Daniel, ce visage lui sourit.
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M. Iraje · il y a
J'ai lu et relu. Bref, j'ai reLULU ...
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Benjamin Meduris · il y a
Une histoire étrange, qui se résout de façon étrange...
J'ai lu ce texte très facilement, fasciné par ce Lulu devenu complètement l'esclave de ce forum (esclave donc du moindre signe de reconnaissance qu'on daigne lui apporter). Il y a une bonne atmosphère dans ce récit grâce à ses petits éléments historiques et les passages plus mystérieux qui captivent. Son implication obstinée finit par le faire sombrer dans la folie mais lui trouve une sorte d'échappatoire...
Un texte qui aurait sa chance à un des concours de Short !

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J. Pippolin · il y a
Merci Darkhorse :o)