Milla dans la poubelle

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Qui pourrait croire qu’une poubelle soit un lieu parfait pour se recentrer, lâcher prise, méditer et… grandir ? C’est pourtant vrai 

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"Comme le tireur à l'arc dans le zen, je ne vise rien, je m'applique à bien tirer." Michel Vinaver, Écrits sur le Théâtre, 1978

Image de Nouvelles Renaissances - 2021
Image de Très très courts

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Plus elle se lève tôt, plus elle est en retard. C'est une sorte de loi naturelle. La vie de Milla est d'une étonnante complexité, parce qu'enfin, elle est jeune, elle est célibataire, elle a un travail qui lui plaît dans une jolie petite ville où, d'après les magazines spécialisés, il « fait bon vivre ». Qu'est-ce qui est si compliqué ?

Donc ce matin-là, Milla se lève tôt, ce qui la met en retard. Elle se dépêche, elle renverse son thé, elle grogne, elle perd du temps, elle prend sa douche, rêvasse, se maquille, s'habille avec la sensation désagréable qu'elle aura trop froid ou trop chaud toute la journée, elle consulte ses messages, et évidemment IL n'a pas répondu.

Milla ferme sa porte, se demande si elle a son téléphone, vérifie, c'est bon, elle dévale l'escalier avec son déjeuner, son ordinateur, la poubelle, ses clés, et son téléphone, qu'elle garde à la main, sait-on jamais, IL va peut-être appeler. Elle cherche sa carte de bus, qui est dans sa poche, claque la porte de l'immeuble, se dirige vers les grands containers pour y jeter sa poubelle, hop, voilà.

C'est arrivé. Elle a jeté ses clés avec son sac poubelle, dans le container.

Milla, ce genre de plan, ça fait partie intégrante de sa vie compliquée, donc ni une ni deux, elle se hisse à la force des poignets et hop, la tête la première dans le container, il est presque vide, le fond est trop bas, il fait trop sombre, pas le choix, deuxième hop, Milla atterrit dans le bac, et retrouve ses clés.

Voilà Milla dans la poubelle, une jeune femme plutôt jolie, sportive – il le faut pour pouvoir entrer gracieusement dans les containers. Une jeune femme célibataire, qui vient de commencer à travailler, ce n'est pas hyper drôle le droit fiscal, mais elle, elle aime bien. Donc tout va bien, à part qu'IL n'a pas répondu à ses messages, mais on a tous un IL ou une ELLE qui ne nous répond pas, et nous parvenons à y survivre.

Pourtant, Milla ne ressort pas du container. Ce n'est pas compliqué, physiquement, elle refait ce qu'elle vient de faire, et hop, elle est dehors et elle va prendre son bus, mais non. Elle referme le grand couvercle et elle s'assied sagement dans un coin, sur son propre sac poubelle, c'est une jeune personne bien élevée. Elle regarde son téléphone, et IL n'a toujours pas répondu.

Alors Milla ferme les yeux et pense à sa vie compliquée. Elle travaille. Ce qui veut dire qu'elle a un appartement, qu'elle paye son loyer et sa facture de téléphone, qu'elle doit décider de quand changer son lit et appeler elle-même le médecin quand elle est malade, et que personne d'autre qu'elle ne pensera à acheter du papier toilette. Cela signifie qu'elle est adulte. Sauf qu'elle ne s'attendait pas à cela. Quand elle était petite, être adulte signifiait : être physiquement assez grande pour pouvoir tenir un sac en plastique en main, et que le sac ne touche pas le sol. Être adulte, c'était avoir le privilège de faire ce geste : nettoyer, d'un coup de torchon, la table du petit déjeuner, et faire tomber les miettes dans sa main. Elle n'avait pas pensé que cela allait de pair avec autant de solitude. C'est ne plus compter sur personne, songe-t-elle, assise sur le sac poubelle, et c'est ne plus compter pour personne. D'ailleurs, personne ne s'inquiète. Cela fait un bon moment qu'elle est dans la poubelle, et le téléphone ne sonne pas. Ses parents sont partis en croisière en Grèce, comme toujours à cette époque de l'année. À son travail, apparemment, personne n'a remarqué son absence. Ses amis sont à leur propre travail, ou peut-être, allez savoir, dans leurs propres containers pour certains d'entre eux. Difficile de partager ce genre d'expériences, a posteriori. Comment savoir si les autres vivent la même chose que vous ? En tant qu'adultes, on se tait, et on continue d'avancer, comme si de rien n'était.

IL n'appelle pas, non plus, évidemment. Les adultes ont des relations claires et équilibrées. Voilà. Ils sont en couple, et font des choses comme se promener le dimanche, parler d'avoir un chien, ou s'engueuler sur la famille de l'autre qui ne les aime pas. Milla soupire. IL pourrait au moins faire un message, non ? En fait, IL n'a pas le temps. Peut-être qu'IL est adulte, et que c'est pour ça ? Peut-être qu'elle, elle a loupé quelque chose, une étape, un rite de passage, et IL ne veut pas d'elle dans sa vie car il lui manque ça, un passeport de maturité quelconque, oui, c'est ça, une aptitude à accepter d'être déçue en permanence.

Milla est devenue transparente. Ses parents ont cessé de parler d'elle à leurs amis, et les amis ont cessé de répondre : « Oh, déjà ? Mon Dieu, à son âge ? Le temps passe vite ! » Les amis ne demandent plus l'âge qu'elle a, d'ailleurs, elle est adulte, et entre adultes, on ne se demande pas l'âge, ce sont les enfants qui font ça, comme les chiens qui se reniflent le postérieur. Milla doit se trouver d'autres définitions, comme par exemple son métier, ça c'est fait, une case de validée, et puis son envie de procréer, indispensable mais inexistante, et, avant tout, un IL, préalable. Un IL obligatoire.

Milla est très bien dans le container. C'est calme, très doux, la lumière est apaisante. Il ne fait ni chaud ni froid. Elle n'est pas obligée de faire quelque chose. Elle est de moins en moins sûre de vouloir sortir. Le monde se passe si bien d'elle, ça ne donne pas envie d'y replonger.

Milla a toujours été une gentille petite fille. Elle travaillait bien en classe et a eu le bon goût de naître avec des dents bien alignées. À l'adolescence, elle a fumé deux ou trois cigarettes en cachette, lu en soupirant Madame Bovary, embrassé un ou deux garçons qu'elle ne connaissait pas, critiqué ses parents devant ses copines, tout en se sentant déloyale et mauvaise, et vécu des relations amicales très compliquées, les relations humaines, ce n'est pas son fort, à Milla, c'est elle, ou c'est vraiment très complexe ? Elle voudrait le demander, mais elle n'ose pas, les réponses doivent bien être quelque part, pourquoi pas dans ce container, il se peut que quelqu'un les ait jetées, quelqu'un qui n'en avait plus besoin, qui était devenu adulte.

IL n'a toujours pas répondu. Milla soupire bruyamment. Quel drôle de jeu que la vie. Les règles changent tout le temps. Et les joueurs vont et viennent, ils s'asseyent devant vous, ils jouent un moment, ils se lèvent et repartent. C'est un peu fatigant. Les enjeux changent aussi. On ne sait pas très bien ce qu'on doit faire pour gagner, ni à quel moment on doit considérer qu'on a gagné. Ou perdu. Que fait-on des joueurs éliminés ? Peut-être qu'ils se jettent d'eux-mêmes dans la poubelle ?

Bien travailler à l'école, réussir ses études, et même trouver un travail, c'était facile. Du moins, c'était dans les cordes de Milla. Sauf que maintenant, on attend d'elle des choses qui ne dépendent plus d'elle. Qu'elle rencontre quelqu'un. IL pourrait faire l'affaire, il est gentil, mignon, il la fait rire, elle s'imagine bien se réveiller dans ses bras, et discuter avec lui de « pourquoi ta famille ne m'aime pas ». Mais il faudrait qu'IL réponde et IL ne répond pas.

Milla se sent déçue et décevante. Tant pis. Elle s'étire, elle bâille, et elle ramasse ses affaires. Elle pousse le couvercle en soupirant, se hisse sur le bord, et sort du container. C'est presque le soir maintenant, il n'y a presque personne dans la rue. Sa sortie de la poubelle ne change rien, c'est très important pour elle, évidemment, mais le reste du monde continue de tourner avec nonchalance. Milla est très fatiguée de toute cette indifférence.

IL est devant chez elle. Il fait les cent pas sur le trottoir, il regarde vers sa fenêtre, il a son téléphone à la main, et quand il la voit, il lui dit : « bah, où tu étais passée, ça fait des heures que j'essaye de te joindre... » Dans la poche de Milla, le téléphone vibre sans arrêt. Apparemment, dans les poubelles, il n'y a pas de réseau. C'est une chose importante à savoir sur la vie. Une chose qui la rend un tout petit peu moins compliquée.
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Pat Vermelho · il y a
Comment dire Annabel, c'est juste impeccable, comme un vêtement qui revient du pressing, amidonné et propre tout plein. Le mots s'enchaînent, les paragraphes se succèdent, l'histoire se remplie des émotions, des remarques sur la vie, parfois de questions philosophiques voire métaphysiques, et tout ça dans une fluidité extraordinaire, presque irréelle. Cette transition de l'ex-ado mal dans sa peau d'adulte est délicieuse.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci beaucoup Pat pour votre bienveillance et tous ces gentils compliments !
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Aldo Rossman · il y a
Une pépite cette nouvelle, pas le genre à jeter à la poubelle. Milla nous inspire à la fois de la tendresse, l'envie de rire un peu et une sorte de nostalgie de l'enfance dont elle ne sait pas trop comment sortir. C'est sur le fil et constamment juste, la fin est absolument inattendue. Chapeau Annabel (je fais le tour de tout ce que j'ai raté).
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Annabel Seynave- · il y a
Je découvre tardivement votre gentil commentaire ! J'aime bien cette étape du passage à l'âge adulte, pas si facile à vivre finalement ... Merci de me suivre !
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Christian Gilabert · il y a
Je découvre ce soir Milla en ayant ouvert par hasard le couvercle du conteneur en bas de chez moi.
Bravo pour ce beau texte qui nous ramène d'une certaine manière à cette part de nous-mêmes que nous ne connaissons pas tout à fait.
C'est parfois bizarre, une rencontre. Moi c'était hier ... J'en suis tout retourné ... C'est ici :
Qui est-elle ? (Christian Gilabert)

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Phil Bottle · il y a
Encore bravo! Diogène, au fond de son amphore, a du avoir des réflexion assez proches. Mais le réseau qui ne passe pas dans la poubelle, c'est top! Je saurai désormais où le ranger quand je ne voudrais pas être déranger. Hein, il y a une fonction pour cela? Pas sur le mien, c'est un vieux filaire en bakélite noir. Et je ne peux pas débrancher la prise, le fil rentre directement dans le mur; C'est que je suis vieux, vous savez, on me l'a offert pour mon baptême et je ne m'en suis jamais séparé. Hein, non, il n'aboie pas. Et il est propre sur lui. Et sous aussi... Oui, il mord un peu . Mais comme il n'a plus de dents, il a plus mal lui que vous ... ;-)
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Annabel Seynave- · il y a
Il faut approcher la poubelle du téléphone alors ... Et le déposer délicatement pour ne pas lui faire de mal !
Bravo pour ce marathon de lecture sur mes textes Phil !

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Phil Bottle · il y a
Ce fut un plaisir. À bientôt de vous lire de nouveau...
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Soseki · il y a
Une histoire qui fait écho à ce début de la vie d'adulte que nous avons tous certainement vécu, avant d' essayer de ne pas se comparer pour trouver enfin une place qui nous corresponde.....et l'amour toujours :-)) :-))
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Annabel Seynave- · il y a
Merci pour ce regard optimiste Soseki !
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Marie Guzman · il y a
là aussi plus de commentaires pour Milla, qui ressemble à notre part d'ado qui ne veut pas devenir adulte pourquoi faire ? d'ailleurs faire des choses sans intérêt avec gravité ? bien sûr que non, enfin moi je m'en fous j'ai 20 ans ^^ un super texte qui mérite que quelques commentaires reviennent ...
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Annabel Seynave- · il y a
Merci d'être revenue sur ce texte, Marie !
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Fred Dalsas · il y a
"Les adultes ont des relations claires et équilibrées. Voilà. Ils sont en couple, et font des choses comme se promener le dimanche, parler d'avoir un chien, ou s'engueuler sur la famille de l'autre qui ne les aime pas. " Pathétique, la vie d'adulte. Mais oui, comme je la comprends cette Milla ! On a tous connu cet entre-deux assis dans un container entre l'adolescence et l'âge adulte, à se demander quels étaient les clefs pour rentrer dans cette vie "normale" et a priori très ennuyeuse...pff, restez jeune Milla, c'est bien plus marrant !
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Annabel Seynave- · il y a
Merci pour ce commentaire qui reste seul sous ce texte après le piratage du site !

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