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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Le périple de Malvina nous a particulièrement touchés. A travers sa retenue, sa résignation, et – pourtant – son absence d’amertume, c’est...

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Malvina Chastaing vient de fêter ses 95 ans. Elle vit seule dans un petit deux pièces et malgré son âge avancé, fait encore elle-même ses courses chaque jour. Bon pied, bon œil, sa longévité et sa bonne santé lui valent l’admiration des habitants de son quartier. En cette fin d’après-midi, comme d’habitude, elle dîne tôt. Il est à peine 18h30 et elle entame déjà son dessert, un yaourt nature avec un peu de confiture de fraise. La dernière cuillerée du laitage lui laisse un goût acide dans la bouche, elle envisage alors de reprendre un peu de confiture, juste un soupçon sur le rebord de sa petite cuillère pour apaiser cette aigreur. Malvina canalise bien vite son envie. Après le court moment de fierté d’avoir su résister à la tentation, viennent immédiatement la frustration et la déception. Voilà, toute sa vie est ainsi résumée, une vie de désirs inassouvis, d’envies refrénées, une vie raisonnable, une vie à ne pas se resservir...
Après avoir lavé son assiette, son verre et ses couverts, elle s’installe dans le vieux fauteuil de velours râpé. Son regard parcourt lentement la pièce. Un cadre sur la commode retient son attention. À l’intérieur, la photo en noir et blanc de Marcel, son mari, emporté par une vilaine bronchite il y a bientôt trente ans. Qu’est-ce qu’il a pu lui rendre la vie dure ! Il ne voulait rien d’autre que de la savoir confinée dans « sa » cuisine, occupée du soir au matin à faire « son » ménage, avec pour seule permission de sortie « ses » courses. Dans ce régime matrimonial à l’ancienne, pas de discussions, pas de liberté. Une fois le contrat de mariage signé, Marcel a endossé le rôle de procureur, demandé et obtenu la peine maximale pour son épouse : une vie sans fantaisie faite d’habitudes, de retenue et de soumission.
Une autre photo sur le guéridon semble plus récente, c’est Jean, leur fils unique. Il est mort au volant de sa Renault 4, écrasé contre un platane au bord de la Nationale 7 en 1973. Il venait d’avoir 21 ans et partait fièrement profiter des congés payés. Ce fils, arrivé tardivement, était vite devenu tout le portrait de son père. Elle sourit aujourd’hui en entendant parler de double peine. Avec ces deux juges complices à la maison, elle avait déjà pris perpette avant le procès... Qu’a-t-elle fait de sa vie ? Il lui reste si peu de souvenir de l’avoir vécue. Elle l’a partagée comme un gâteau d’anniversaire autour duquel se sont invités plus de convives que prévu. D’autres auraient fait des parts plus petites, elle a prétexté ne pas avoir faim pour que chacun reçoive une portion correcte. Elle n’attendait rien en retour et elle a bien fait, car elle n’a rien eu. Comme beaucoup d’autres femmes, elle a été victime de son époque et a reçu en cadeau de mariage un carcan, un bâillon et des fers aux pieds.
Mais aujourd’hui, trop de temps s’est écoulé. Ces deux-là qui se font face dans leurs cadres de plastique noir, sont devenus des étrangers. Un sentiment de honte la traverse pour oser penser ainsi à son enfant, et à ce mari qu’elle a aimé il y a bien longtemps. Elle devrait être triste, les pleurer encore mais ne ressent tout au plus qu’une vague mélancolie incapable de lui arracher une larme.
Le poste de radio posé sur le guéridon diffuse Les vieux de Jacques Brel. Machinalement Malvina monte le son, elle aime cette chanson qu’elle connaît presque par cœur mais pour la première fois, les paroles prennent un sens tout particulier dans ce petit appartement. De son fauteuil, elle aperçoit son lit par la porte entrouverte. La pendule de la cuisine est aussi dans son champ de vision. Son regard affolé fait des va-et-vient de plus en plus rapide de la cuisine à la chambre. C’est elle que l’horloge appelle. Le tic-tac est devenu assourdissant. Les dernières notes résonnent encore dans le salon qu’elle est déjà debout. Sa décision est prise. Elle qui a toujours mûrement réfléchi ses actes vient de se décider en un instant. Elle ne veut pas être celle qui ira de la fenêtre au lit, puis du fauteuil au lit et enfin du lit au lit. Elle bourre un petit sac de voyage de quelques vêtements, soulève une pile de draps et prend cinq cents euros dans l’enveloppe cachée dans les plis du tissu. Malvina évite soigneusement de regarder ce lit qui pourrait la faire changer d’avis et quitte son appartement aussi vite qu’elle le peut.
Ce soir elle dort à l’hôtel, demain elle prendra le train pour Paris. Comme par miracle, son sommeil est pur et profond. Cette situation, loin de l’angoisser, la laisse totalement sereine.
Le lendemain, elle arrive à la gare de Lyon à treize heures et prend un taxi qui la dépose rue des Bernardins. Ses pas l’amènent tout naturellement vers la brasserie « Le Quotidien ». Seul le nom n’a pas changé, les chaises design de la terrasse et l’enseigne lumineuse rappellent que le vingt et unième siècle est déjà bien entamé. Pourtant, attablé devant un petit noir, elle voit Marcel Chastaing, tel qu’il était la première fois qu’ils se sont aperçus il y a plus de soixante-dix ans. Il porte déjà cette casquette à carreaux qu’elle finira par détester. Elle ne s’attarde pas sur cette vision qui la laisse indifférente. Malvina se dirige vers le numéro 23 et s’arrête devant une double porte vitrée. Elle se voit sortir de l’immeuble, tenant par la main les enfants de ses employeurs. Elle a tout juste 20 ans et porte ces fameux souliers vernis achetés avec son premier salaire. La jeune fille accompagne les bambins vers l’école en prenant soin, avant de traverser les rues adjacentes, de regarder attentivement à droite et à gauche.
La petite vieille reprend sa marche, direction le lycée Buffon dans le 15ème arrondissement. Devant l’entrée principale, une bouffée de nostalgie la submerge, des souvenirs enfouis au plus profond d’elle-même remontent à la surface dans un maelström d’émotions. Soudain, là, c’est elle ! Sage étudiante, jupe à mi-mollets et longue tresse au milieu du dos. Les premiers émois, la première cigarette, le premier baiser à la tombée de la nuit en décembre, sous une porte cochère. Les yeux mi-clos, elle ressent à nouveau cette sensation extraordinaire et sourit en repensant à la main qui cherchait à s’insinuer sous sa jupe et qu’elle devait sans cesse repousser. Malvina reste immobile un long moment en attendant la sonnerie de la fin des cours et observe le flot des élèves d’où s’échappent ses deux meilleures amies, Corinne et Sylvie. Elles s’embrassent en riant et partent chacune de leur coté.
Mais sa journée n’est pas encore terminée, il lui faut revoir le quartier de son enfance. Un autre taxi, direction Malakoff, en passant par la porte de Vanves. Le chauffeur la dépose au bout de la rue Jean-Jacques Rousseau. Elle a 12 ans, son cartable ballotte sur son dos. Machinalement, elle compte les pas entre chaque plaque d’égout : si le nombre est pair, son vœu se réalisera, si elle estime qu’il va être impair, elle triche et fait de plus petites enjambées. Peine perdue, de tous ses vœux, aucun n’a jamais été exaucé. Elle s’arrête un instant devant la pâtisserie et dévore des yeux les palmiers luisants de sucre cristallisé. Avec un plaisir incroyable, elle entend le « ding-dong » de la clochette chahutée par la porte. La boulangère lui tend son palmier bien enveloppé. Malvina se dirige alors à cloche-pied vers le square à quelques mètres de là, ses tresses dansent la gigue autour de sa tête. Elle s’installe sur le banc en face du P.M.U. Il n’est plus en bois, remplacé par un plus moderne tout en métal. Elle saisit son gâteau à travers le papier d’emballage, une partie arrondie et luisante dépasse du sachet. Elle prend son temps pour le porter à la bouche et ferme les yeux. Du bout des dents, elle mordille un premier morceau minuscule. C’est une explosion instantanée, une machine à remonter le temps. Dans la rue les 4CV côtoient les Dauphines, les clients du P.M.U. portent des casquettes inclinées et les femmes, des robes cintrées à la taille. Elle croque de nouveau dans le biscuit, mais cette fois-ci à pleines dents. La pâte feuilletée croustillante se mélange aux cristaux de sucre. Le glaçage légèrement collant laisse quelques miettes au coin de sa bouche qu’elle essuie du bout des doigts avant de les lécher avec gourmandise. Elle sourit. Il faut qu’elle rentre, elle a des devoirs pour demain.
Tout au bout de la rue Paul Bert, elle retrouve la maison de ses parents, de son enfance, de ses jeux, de son insouciance. Son chat Moustache est à sa place, entre le rideau et la vitre, il observe la rue. La maison a été rénovée, mais on la reconnaît facilement. La grille autour du jardin, bien que repeinte en blanc, est toujours la même. Sur la boîte aux lettres, il y a marqué Monsieur et Madame Pichon, et pourtant c’est elle qui joue dans le jardin avec sa dînette en porcelaine. Elle a 7 ans. Elle reste un moment devant le pavillon, comme si ses parents allaient sortir pour l’accueillir. Le sourire qui s’est dessiné tout à l’heure sur son visage est toujours présent. Elle détache son regard de la bâtisse et se concentre sur la suite de son parcours tout en se remémorant l’anecdote si souvent entendue. L’histoire que sa mère lui a répété des dizaines de fois, celle de sa naissance. Son père, alors voyageur de commerce, sillonnait la France et s’absentait souvent. Quand sa mère ressentit les premières contractions, presque un mois avant le terme théorique, elle dut se rendre à l’évidence : il lui faudrait se débrouiller seule et prendre le train jusqu’à la gare de Malakoff, juste à côté de la clinique où elle avait prévu d’accoucher.
Malvina doit encore effectuer une dernière étape. Longeant la voie ferrée, elle reconstitue le plus précisément possible le récit tant raconté par sa mère.
Arrivée dans le hall de la gare, elle se dirige vers les voies. Elle se souvient de l’horaire exact du train : celui de 17h42. L’horloge gigantesque au-dessus de sa tête indique 17h37. Elle se tient à présent au bord du quai, les yeux rivés sur la trotteuse qui assène les secondes de son tempo régulier. 17h41. La locomotive et son cortège de wagons, ballottés au rythme des aiguillages, s’approchent en dessinant une grande courbe.
Le 18 juin 1922, sa mère terrassée par les contractions sort du compartiment, aidée le chef de gare qui la dépose devant la clinique toute proche en la transportant sur un chariot à bagages.
Le train avance lentement. La gare est quasiment déserte. Avec une agilité dont elle ne se serait pas crue capable, elle s’assoit au bord du quai. La motrice est maintenant toute proche. Malvina ferme les yeux et sans hésiter, se laisse glisser sur les voies.
Dans le wagon de queue, une femme enceinte grimace de douleur. Elle n’a rien vu de ce qui vient de se passer. En débarquant sur le quai, elle ne remarque pas non plus l’agitation à l’avant. Elle réajuste le sac sur son épaule et place ses deux mains en corbeille sous son ventre démesuré. En respirant profondément, elle se dirige à petits pas vers la clinique. Elle n’a pas souhaité connaître à l’avance le sexe de son enfant à naître, mais en cet instant précis, un prénom résonne comme une évidence dans sa tête : « Malvina ».

PRIX

Image de Automne 2018
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Hermann Sboniek  Commentaire de l'auteur · il y a
Un grand MERCI à vous toutes et tous.
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Chantal Noel · il y a
Un être meurt un autre naît et votre texte est saisissant.
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Marie-Françoise · il y a
Félicitations Hermann, je vs ai découvert il y a peu et j’en suis ravie je vote qd mm et vs invite à venir déguster mon Lapin Brun
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Cudillero · il y a
Félicitations !
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Hermann Sboniek · il y a
Merci Cudillero.
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JACB · il y a
Le jury a fait cette fois un choix judicieux, ravie pour vous Hermann!
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Hermann Sboniek · il y a
Merci JACB, je suis tout à fait d'accord avec vous :-)
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Valérie Labrune · il y a
Félicitations Hermann! (Punaise, tu vas devenir intenable sur la chronique des Michalain maintenant. Déjà que c'était pas triste avant cette reconnaissance...)
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Hermann Sboniek · il y a
J'ai malheureusement très peu de temps en ce moment pour écrire des âneries. Mais ce forum me manque, j'adore l'humour et l'esprit qui règnent. Merci pour ces félicitations :-) A bientôt.
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Pierre de silence · il y a
Récompense méritée. Bravo.
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Tasnim Taha · il y a
Félicitations Hermann !
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MissFree · il y a
Félicitations Hermann !
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Hermann, j’avais beaucoup aimé ton texte, je suis ravie que le jury l’ait distingué !
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