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Mademoiselle Pandora

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Tenter de la décrire objectivement, c’est-à-dire construire une description objective, conforme à la réalité. Décrire les faits, ou ici le corps et l’esprit, avec exactitude. Mademoiselle Pandora, c’est son nom, celui qu’elle donne et par lequel elle se fait appeler, est une parisienne nouvelle trentenaire qui a le malheur de vivre et de se consumer au XXI ème siècle alors qu’elle a tout, de la physionomie aux réflexions, pour être une figure décadente du début du siècle précédent. Grande, fine comme une liane, rousse souvent mais amatrice de perruques de toutes les couleurs, cheveux longs ou courts en fonction des besoins de ses incarnations, visage fin qui prend un grand intérêt dès l’instant qu’elle se grime pour ressembler à ce qu’elle tente d’imiter : une actrice, un artiste, le personnage d’un tableau ou la simple idée d’une inspiration.

Mademoiselle Pandora, ou Pandora tout court comme disent plus simplement ceux qui croient faire partie de son cercle privé, est une esthète qui a pour modèle infini la Casati, cette marquise italienne du début du XXème siècle, muse et mécène des grands artistes qui l’entouraient. Pandora ne travaille pas. En tout cas, pas dans le sens où nous l’entendons : elle n’est ni salariée, ni chef d’entreprise ou alors d’une entreprise qui aurait pour objet son propre être, son corps comme un jouet. Elle se déguise, se grime, se maquille, à l’excès, et se laisse prendre en photo et exposer. Pour l’amour de l’Art ! affirme-t-elle. Pour le marketing souvent, le placement de produits, pour la publicité aussi. Evidemment, comment payer un loyer à Saint-Germain des Près sinon ?

Mademoiselle Pandora n’oublie pas que Luisa Casati est morte submergée par les dettes. Les historiens parlent aujourd’hui de 25 millions de dollars à devoir. Elle ne travaille pas certes, c’est ce qu’elle dit, mais elle amasse discrètement un pécule qu’elle fait fructifier sans mot dire. Esprit, attitude, décadents peut-être ! Vie dissoute dans les performances artistiques et le désir d’être soi-même une œuvre d’art, vivante, réelle ! Mais les pieds, eux, sur terre, au cœur du capitalisme consumériste de son siècle. Incapable de s’envisager finir comme son idole dont les effets personnels furent vendus aux enchères et rachetés, en partie, dit-on, par Gabrielle Chanel. Pandora voulait bien tout emprunter à La Casati mais pas sa fin tragique. On raconte en effet qu’à Londres où elle s’était enfuie pour échapper à ses créanciers, l’étonnante Luisa avait été vue fouillant dans les poubelles pour y trouver non pas de quoi subsister mais des plumes pour décorer ses coiffures excentriques. Au cimetière de Brompton, à Londres, où elle fut inhumée en 1957, à l’âge de 76 ans, on peut lire sur sa tombe, Pandora peut réciter l’épitaphe sans jamais se tromper, ce vers de Shakespeare censé la caractériser : « L’âge ne peut la flétrir, ni l’habitude épuiser l’infinie variété de ses appas ». Elle fut enterrée vêtue d’une longue robe noire et en peau de léopard, aux yeux, des faux-cils collés. Elle partage, paraît-il, son cercueil avec l’un de ses pékinois préférés qu’elle avait fait empailler.

Pandora avait par ailleurs tant et si bien copié son modèle qu’on disait d’elle qu’elle en était la réincarnation. Elle aimait l’Art en général et ceux qui le font en particulier, les cabinets de curiosité, les sciences occultes, qu’elle pratiquait. Extravagante, théâtrale, étaient les mots qui la caractérisaient le plus souvent dans la presse où elle aimait à s’épancher tout en jouant de son mystère. Elle répétait à tous les journalistes qui voulaient bien l’écouter qu’elle désirait, plus que tout au monde, faire de sa vie une œuvre d’art.

Voilà ce qu’on pouvait dire de Mademoiselle Pandora, et finalement, c’était bien peu de choses. En tout cas, cela ne disait pas grand chose de fort définitif. Rien de sculpté. Il faut dire qu’aujourd’hui, notre langue a tant de mots -et d’acceptions pour eux- qu’il existe de variétés d’hommes et de femmes. C’est ainsi souvent curieux et étonnant que d’écouter les différentes versions données d’un même être par ceux qui le côtoient et qui composent la monographie de toute une société.

Un positif, enthousiaste et gai, de ceux qui voient toujours tout du bon côté : « Connaissez-vous Mademoiselle Pandora ? ». Il la connaissait : « Une jeune femme merveilleuse ». « Trentenaire et belle comme le jour. Un grand appartement, situé rue du Bac, que, dit-on, son père lui a laissé tous frais payés avant de partir vivre à l’étranger. Je n’y suis jamais entré mais tout le monde le connaît. Un cabinet de curiosité sublime, décoré d’un autre temps avec au mur des tapisseries rouges en guise de papier peint et des cadres en laiton doré protégeant des gravures de la Belle Epoque. Partout des plantes d’intérieur et de nombreuses orchidées. Dans le salon où elle reçoit, il y a une méridienne en velours violine avec posés nonchalamment dessus, des capes brodées et un boa en plume d’autruches. Au sol, une accumulation de vases chinois, des masques vénitiens et des cannes de bois dans un coin. On raconte qu’une soirée chez elle a toujours lieu à la chandelle ! Jamais d’électricité ». Ne lui en demandez pas davantage, il ne sait rien sinon qu’être invité là-bas est un sésame très convoité. Il précisera simplement : « Le champagne, paraît-il, y coule toujours à flots et si besoin, il y a plusieurs chambres d’amis, qu’elle prête volontiers. La fille est douce et gentille et ne manque de rien. Ses parents remplissent son compte en banque à distance et elle peut faire exactement tout ce qui lui plaît ». Les positifs expliquent tout et règlent tout par l’argent. Les chiffres et les biens sont les mots favoris de leur lexique.

Tournez à gauche, voyez cet autre qui sort justement de chez Mademoiselle Pandora alors que le jour vient doucement de se lever, le dandy des temps modernes, attitude nonchalante et ambition artistique et financière débordante, médias ou monde de l’art comme terrain de prédilection. Ce matin, fatigué, chaussures pointues mal-lacées et cheveux ébouriffés : « Pandora ? dit-il la langue endormie, oui, oui, je la connais, je sors justement d’une de ses soirées. Cet immeuble, c’est l’endroit où il faut être le jeudi soir et jusqu’au lever du soleil tous les vendredis matin. Tous les gens qui font l’entreprenariat parisien, tous les futurs pontes de la publicité et de l’art marchand s’y trouvent généralement. Manquer une nuit ici, c’est manquer des contrats et rendre doucement obsolète son carnet d’adresse ». Il rit et déjà Mademoiselle Pandora et sa volonté de n’être rien d’autre qu’une œuvre d’art se transforme en nuit, en événement à ne pas manquer, en soirée événementielle à haut potentiel. Le nouveau dandy aux dents aiguisés, toujours plein d’esprit, garçon rebelle mais qui ne peut pas faire oublier qu’il vient d’une très bonne famille, continue : « Je n’ai jamais vu Pandora dans une relation sérieuse avec quiconque. Parfois, on voit bien qu’elle finit ces soirées en entraînant un garçon dans son lit mais ce n’est pas souvent et ce n’est jamais le même. Elle dégage une certaine classe qu’elle protège. Elle a d’excellents vins et s’avère très fidèle. Une fois admis chez elle, c’est assuré qu’elle vous aime bien. Il est difficile d’y entrer mais une fois accepté, plus aucune raison que vous en sortiez contre votre grès. Elle nous choisit en somme. Elle choisit bien ! Les gens les plus créatifs de Paris et les plus fourmillants d’idées composent notre cercle restreint. Vous verriez toutes les idées qui fusent dans ce type de soirée en une seule nuit ! ». Puis le nouveau dandy prend soudainement le temps de vous dévisager de la tête aux pieds et sourit en coin, la tête un peu penchée sur un côté, comme pour expliquer que votre attrait suffit à l’assurer que vous n’entrerez jamais dans ce cercle fermé. Il a un mouvement de recul soudain -son esprit encore embrumé réalise à qui il parle, un inconnu lambda et banal, depuis maintenant un long moment- et s’excuse enfin d’avoir beaucoup à faire, confirmant par son attitude et ses derniers mots que si vous espériez vous faire aider par lui pour être introduit, c’est chose insensée.

« Que veux-tu donc aller faire chez Mademoiselle Pandora ou je-ne-sais-quoi ? Mais l’on doit s’y ennuyer autant que devant une émission de télé réalité. A quoi te sert d’avoir de l’esprit et une pensée riche et fournie si ce n’est à éviter ce genre de lieu à la mode où l’on croit parler d’art alors qu’on ne parle que d’argent ? ». Vous avez questionné une connaissance, intellectuel renommé, professeur de littérature à l’université. Pédant un peu, mais surtout refusant catégoriquement qu’on puisse penser autrement que comme lui qui détient, à n’en point douter, la Vérité.
« Oh la la ! Miss Pandora ! Je ne l’ai approchée que de loin et en journée. Je n’en sais rien ou presque, on dit qu’elle se révèle la nuit venue et qu’elle se promène dans son appartement, un verre de Whisky à la main et un véritable boa autour du cou. Le genre de fille qui fait qu’on pardonne la nature pour toutes les laides qu’il faut quand même côtoyer. Si je pouvais te l’avouer, je te dirais que j’enrage de ne pouvoir la baiser que dans mes rêveries ! ». Lui, c’est un stagiaire photographe dans une agence qui travaille avec l’objet de toutes ses convoitises. Il a vingt ans à peine, lycéen encore hier, il lui faut des fantasmes pour se construire et définir son identité. Il a choisi l’excentricité : la femme envoutante et dérangeante de cabaret.
« Mademoiselle Pandora ? On en fait beaucoup pour si peu ! Une maquilleuse que je connais et qui a eu l’occasion d’officier auprès d’elle m’a raconté qu’une fois ses lentilles de contacts ôtées et ses lunettes fichées sur l’arrête fine de son nez, la fille louchait ! Et pas qu’un peu ! Elle se grime sans doute parce qu’au naturel elle manque d’intérêt ! Vous perdriez votre temps à tenter de vous en faire une amie, je vous le dis », affirme encore un ancien élu qui, personne ne sait vraiment pourquoi, n’est plus le bienvenu aux soirées du jeudi. Peut-être une bagarre alcoolisée ou un propos déplacé. On raconte même que le présomptueux aurait un matin, aux aurores, tenté de déposer un baiser sur les lèvres endormies de la belle rousse qui aurait réagit en le giflant violemment et en le jetant hors de son appartement. Les plus inélégants sont souvent des amoureux éconduits.
« Si vous avez l’occasion d’admirer son travail, n’hésitez pas un instant ! Elle se travestit si merveilleusement qu’on se croit projeté dans le tableau ou le siècle qu’elle veut mimer. Un jour en nymphéas au musée de l’Orangerie, en papesse exprimant la solitude telle l’arcane de divination, en Baba Yaga, en héroïne Art nouveau, en Brigitte Bardot, l’autre en déesse antique, muse baroque, égérie des années soixante-dix. Elle transmet d’autant plus qu’elle livre en parallèle de ses images, ses inspirations, souvent cinématographiques et toujours pointues. Un délice d’érudition et de beauté. Mademoiselle Pandora est, je trouve, fatale ». Vous vous êtes adressé au genre amateur. L’individu vous quitte pour aller voir Sophie Calle au musée de la Chasse et de la Nature et Degas à Orsay.
Une femme : « Mademoiselle Pandora ? Ne t’en approche pas ! ». La sentence tombe en très peu de mots, implacables. Pandora causerait des nuits blanches à toutes les filles qui voudraient garder leurs maris. Une femme dangereuse ! Irrésistible et libre !
Un très vieux professeur à la retraite : « Pandora ? Mais ce n’est pas son vrai nom, voyons. C’est une joueuse : elle grimera jusqu’à son identité. Je me souviens d’elle il y a une quinzaine d’années. Elle passait le baccalauréat littéraire et je la comptais parmi mes élèves de terminale. De bons résultats mais elle ne brillait pas. C’était une fille rousse et maigre, aux cheveux longs qu’elle gardait toujours devant sa figure fort blanche. Elève discrète. Maladivement timide. Elle bredouillait dès que je l’interrogeais ! J’ai une mémoire de mammouth, je me souviens de tous mes élèves, sans cela, je l’aurais oubliée en premier : elle était, finalement, assez transparente et sans intérêt ».
Un boucher, sur le boulevard Saint-Germain : « Mademoiselle qui ? Pandora ? Connais pas. Encore une nouvelle végétarienne ! ».
« Mademoiselle Pandora ? Une fille de joie ? Fille facile qu’on croise dans toutes les soirées bobo du quartier et sur qui tout le monde est passé ? », assure avec une question rhétorique celui du genre des Niais, trentenaire qui aimerait bien faire partie du monde à la mode de sa génération mais qui déjà à l’école était celui qu’on trouvait décalé, vieux avant l’âge et binoclard ennuyeux. Aujourd’hui informaticien à son compte, il n’a pas su, à son grand regret, devenir un mondain. Comme tous les niais, il veut avoir réponse à tout et calomnie toujours dès qu’il ne sait rien du tout. L’ignorance produit chez eux venin et fausses rumeurs.
Un vantard : « Pandora ? Je l’appelle mon oiseau et elle chante à mon oreille dès que je siffle un peu haut. Je connais la disposition et l’élégante décoration de sa chambre. Je te défie d’en trouver un autre qui te dirait la même chose ».
Un trentenaire rêveur ayant pris le parti de s’amuser de tout pour éviter d’en pleurer et appartenant par conséquent au genre des observateurs : « Vous irez chez Mademoiselle Pandora, vous trouverez, tout le long de la journée et toutes les soirées aussi, des gens, nouvelle vague d’hommes et de femmes créateurs d’art et d’entreprises, entrepreneurs ayant su prendre en marche le train de leur génération, assis ça et là, débattant en duo ou en groupe de choses très à la mode, écologie et auto-suffisance, fabrication française, sans gluten, refus de procréer, polygamie moderne, régime flexitarien. Puis quand ils seront satisfaits d’avoir tous acquiescés aux paroles modernes de leurs camarades, incapables de réaliser que pour qu’un débat soit réellement un débat, il faut de temps à autre, ne pas être d’accord avec son interlocuteur, quand ils se seront complus dans leurs avis similaires, heureux et fiers d’être entourés d’hommes et de femmes qui leur ressemblent, d’amis sincères et apparemment intelligents, ils se donneront des rendez-vous, le photographe pour mettre en avant les créations de la styliste qui enverra les photos au graphiste pour la création d’un catalogue qui sera transmis au journaliste dans l’espoir d’un article bien placé dans un journal papier et d’une chronique sur telle chaîne de télé. L’avantage des microcosmes c’est qu’on joue toujours donnant-donnant et qu’ainsi on propulse l’autre qui pense comme soi en même temps qu’il nous propulse ».
Finalement, tous les gens en vue pensent à l’identique et avec eux, la société tout entière. « Imaginez-vous qu’au final, tout cela n’est décidé que par une fille qui se déguise et se maquille, présente un décolleté plongeant et sourit tout le temps en se pavanant, quand elle n’est pas chez elle à donner réception, devant les toiles des plus grands dans tous les musées de la Capitale ! La vie ne tient qu’à un fil et c’est toujours surprenant de découvrir qui le tire ».
Enfin, un homme qui habite l’immeuble en face du sien, qui dit tout voir mais qui n’entend rien : « Mademoiselle Pandora ? Une sotte qui ne sait pas parler de ce qui la met dans de tels états. Elle dit aimer l’art au-delà de tout mais n’y connaît rien. Elle ne sait que jouer à la poupée et se laisser coiffer et maquiller par d’autres pour vendre sans qu’elle ne s’en rende compte des bijoux, des vêtements, du parfum ou des chaussures hors de prix à des filles encore plus idiotes et abruties. Sa cave à vin que tout le monde vante ? Celle de son cher papa, parti refaire sa vie on ne sait où. Les tableaux hors de prix qu’on dit accrochés dans son salon ? Même provenance, même origine. Fille à papa qui ne sait que minauder ». Le voisin est du genre envieux, vous l’aurez compris. Ils sont nombreux.

Les gens du monde, les gens de lettres, les gens honnêtes et les gens de tout genre répandaient sur Mademoiselle Pandora tant d’opinions différentes qu’il serait fastidieux, et sans fin, de toutes les consigner ici. Il est simplement intéressant de constater combien, quelqu’un désireux de la connaître et qui ne pourrait se faire sa propre opinion en se rendant chez elle ou en ayant une véritable conversation avec l’intéressée, aurait alors l’occasion d’obtenir autant de points de vue que de personnes avec qui échanger. Il n’aurait plus qu’à piocher. Intelligente ou idiote, belle et laide, femme d’affaire avisée contre rentière paresseuse, fille facile ou amante regardante ; la Pandora était tout cela à la fois : tout et son contraire. Autant de portraits d’elle que de groupes dans la société. La révélation est effrayante ! Car ce qui va pour Miss Pandora va aussi pour vous ou pour moi. Nous sommes tous comme des oignons dont chaque couche représenterait une copie tirée par la médisance de l’originale. A celui qui nous rencontre le rôle d’en trier le vrai boitant et le mensonge croustillant de l’apparence.

(Inspirée par « Madame Firmiani », d’Honoré de Balzac.)
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Saint Sorlin · il y a
Pandora un jour Pandora toujours. Et miss sac à main, je la connais bien ! :-))
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