Lorsque l'amour, ce rat mort

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Image de Été 2020

En 1980 et quelques, on enterrait la veuve Miležić dans la petite église de la Dormition Marie. Il n’y eut pas de cérémonie, car il n’y aurait eu que des fantômes pour y assister. En la rappelant ainsi à Lui, le Seigneur épargnait à la vieille femme de subir plus tard une énième guerre civile. Elle n’assisterait pas non plus, dans une moindre mesure, à la transformation de son paisible village natal en une ville de banlieue qui ne lui aurait pas plu et dont elle se serait plainte constamment. En somme, la mort de Bojana Miležić n’était pas triste, mais on ne le savait pas encore.
Le jour même de l’enterrement, une femme à l’accoutrement sophistiqué et inadapté à la montagne vint gratifier le fils endeuillé de sa présence. C’était une étrangère, une amie plus jeune, mais néanmoins de longue date de la veuve Miležić. Trébuchant sur les marches de l’église, elle s’était agrippée comme une tique au cou de « son Zlatko » et lui avait présenté ses condoléances (de manière peu orthodoxe, certes, mais avec ce bel accent indéfinissable qui aurait pu faire passer des insultes pour de la grande poésie).
Zlatko était habitué aux visites ponctuelles de cette dame au chevet de sa mère. Malgré les médisances à son sujet, il avait toujours éprouvé de la sympathie pour cette exubérante qui se faisait appeler « la comtesse Dara de Blancherive ». Elle avait grandement égayé les dernières années de sa vieille maman, alors quand bien même elle ne serait qu’une menteuse et une pique-assiette comme toutes les filles de sa race, Zlatko lui témoignait de son affection et de sa gratitude en commençant par ne jamais lui poser de question, en particulier sur son improbable titre de noblesse français.
Ce jour-là, elle apportait une lettre :
« Monsieur le notère,
Je suis Bojana Miležić épouse de (bla bla bla) Mon mari il et mort comme vous saver (bla bla, on enchaine)
On na l’argent de la banque et aussi la maison et le chan c’est pour mon fis. L’argent de la banque je c’est pas conbien il y en na mes il faux céparé en 5 partis égales pasque on na 3 filles mes il y a aussi une parti pour le batar de mon mari qui s’apelle Zlatko Anatoli c’est le fis de Nadija Anatoli qui vien d’Arabie (ah bon ?)
Siniature oficielle (bref) »
L’interrogation légitime aurait été de savoir pourquoi le testament de sa mère s’était retrouvé entre les mains de son énigmatique amie, mais Zlatko comptait déjà par centaines les questions qu’il n’avait jamais posées, toutes situations confondues.
— Qu’est-ce que tu en penses ? s’inquiéta la jeune femme.
— Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, Dara ? Mes sœurs et leurs maris respectifs n’oublieront pas de venir chercher leur argent. Par contre, le bâtard, qu’est-ce que j’en sais...
Malgré son détachement apparent, un détail le gênait profondément : en prenant connaissance de cette lettre, il apprenait du même coup le nom d’Anatoli. Il était bien au courant de l’existence d’un bâtard, parce que les secrets n’existaient pas. En revanche, bien que feu sa mère se soit entêtée à verser une pension à cet inconnu pendant vingt ans, elle ne lui avait jamais mentionné comment il s’appelait.
À peine eut-il replié le papier qu’une question s’imposa comme celle qui allait le distraire de son deuil : cet enfant illégitime, dont il savait à présent qu’il partageait le prénom en plus de la moitié des gènes… comment il était ?
Sans doute, s’il le lui avait demandé, Dara aurait raconté tout ce qu’elle savait au sujet de ce garçon. Mais cela comprenait un risque : celui de devoir admettre, une fois sa curiosité satisfaite, que son chemin et celui de ce mystérieux demi-frère n’auraient aucune raison de se croiser. Or, il tenait à conserver ce prétexte magique d’en juger par lui-même.
— Vous savez à quoi il ressemble ? se renseigna-t-il néanmoins, pour des raisons pratiques.
À ce moment-là, son amie haussa les épaules.
— Il est… blanc, fit-elle avec une moue incertaine.
— Ça je m’en doute, je croise pas souvent des Africains par ici.
— Nan, je veux dire : il est anormalement blanc. Il est albinos. Mais je l’ai jamais vu, c’est Bojana qui m’a raconté.
— Albinos, comme les rats ? C’est possible, ça ?
— Oh, je sais pas non plus à quoi ça ressemble, un humain albinos. Ça doit avoir les yeux rouges, nan ? Si ça se trouve, avait-elle dit en souriant, Anatoli, c’est le même que toi dans une autre couleur !

Les Zlatko Anatoli et Miležić finirent par se rencontrer, en effet, et ce quelques semaines plus tard : leur premier contact fut l’opinel du premier contre la carotide du second.
Miležić, se montrant désireux de régler cette affaire d’héritage au plus vite, avait entrepris de retrouver le bâtard par lui-même. À présent, au milieu du terrain du vague qui s’avéra être sa seule adresse connue, il réalisait que « vite » ne rimait pas automatiquement avec « simple ».
Si, en passant devant ce campement paumé où ne se battaient précédemment en duel que deux caravanes, il n’avait pas senti son cœur comme ligoté par l’élastique d’un jokari qui l’aurait attiré vers le centre de gravité de tout l’univers, il ne l’aurait pas vu. Il avait eu un mouvement de recul en apercevant le gitan, en croisant pour la première fois son regard étrange, car ce jeune homme hargneux avait les yeux bleus, encadrés de longs cils blancs, anormaux et Zlatko n’avait tout bonnement jamais vu d’yeux bleus. Mais ce n’était pas de la peur, c’était plus imbécile que ça : il eut la pensée à la fois évidente et tout à fait irrationnelle que c’était lui, Anatoli, le centre du monde. Étaient-ce là les premiers effets de la malédiction des yeux bleus ? Cette vieille superstition contre laquelle on mettait toujours en garde ?
— Bon, on dit que tu as 60 secondes avant que j’aille chercher mon Beretta ? menaça le gitan en éloignant son couteau du cou de sa victime.
Miležić ne put réprimer un sourire, tant il ne se sentait pas en danger face à ce gamin qui voulait jouer aux durs. Il chassa de son esprit l’image des gros films américains aux dialogues absurdes de virilité qui s’y était imposée une seconde, tandis qu’il saisissait fermement le poignet de son assaillant pour l’empêcher de recommencer.
— T’as pas besoin de sortir une arme. Dis-moi seulement que tu veux plus me voir trainer ici et je reviendrai pas.
— Tu as pas peur de t’approcher autant du mauvais œil ? demanda le garçon albinos sur un ton de défi.
— Non, répondit-il avec toute la sincérité du monde. Je m’en fiche si tu me portes malheur. Tu peux m’abimer, moi, je crains pas.
Cette fois, Anatoli était désarmé pour de vrai.

Ils étaient effectivement loin d’être, comme le suggérait Dara, les mêmes en couleurs différentes. Bien qu’il ne soit pas beaucoup plus jeune, l’albinos avait un visage fin et une expression adolescente, accentuée par ce corps frêle et cotonneux qui ne rencontrait jamais le soleil. À côté de son prétendu frère, brun comme la terre et droit comme un arbre, dont on devinait qu’il ne chômait pas dans son emploi agricole, Zlatko Anatoli avait l’air d’un enfant.
— Je suis pas sûr que ça m’intéresse, en fait, de savoir si on a de l’ADN en commun.
— Moi non plus. Je m’en tape.
Une question le démangeait, quand même :
— Mais t’es vraiment « blanc »… je veux dire, comme les rats ?
— Ouais. C’est pour ça je vis dans un trou, aussi.
Puis celle de l’héritage fut abordée, bien sûr. Le gitan avait insisté sur le fait qu’il ne voulait pas tout l’argent d’un coup, sans doute par peur qu’on le lui vole. À vrai dire, c’était surtout un prétexte facile pour s’attirer la compagnie de son nouveau pote régulièrement. Il n’y avait personne d’autre à vivre sur ce terrain vague (soi-disant parce que les yeux bleus effrayaient tout le monde). Et puis c’était minuscule chez Anatoli, comme si tout son univers pouvait tenir dans le creux de la main.
Tout cela se prêtait bien au secret et Zlatko ne jugea pas opportun de mentionner à la comtesse Dara ses récentes soirées plus ou moins facultatives à la caravane de l’albinos. Il lui avait d’ailleurs affirmé, le jour même, qu’il n’avait trouvé personne à l’adresse indiquée. Madame de Blancherive (qui venait de défaire valise chez lui en prétextant qu’elle avait fait un long voyage, comme à chacune de ses visites impromptues depuis dix ans) dût s’en contenter.
— Ah merde… avait-elle répondu avec une expression penaude et compatissante, mais qui fut bien vite balayée par : l’argent est pour toi, du coup ! C’est peut-être pas plus mal. J’ai toujours dit à ta mère que c’était de la folie, cette pension…
Zlatko avait acquiescé, tâchant de paraitre, comme elle, désolé, mais pas trop. Elle accepta le mensonge. Sans doute, dans un souci de réciprocité, elle faisait preuve de la même discrétion au sujet de ses affaires qu’il l’avait fait pour elle au sujet de son titre de comtesse.

— Avec mon Antoine aussi, on aimait marcher vers le barrage, songeait-elle parfois, à voix haute, tandis qu’elle nettoyait des chaussures de son hôte la boue orangée du terrain vague où il n’allait pas.
— Je crois que je suis assez grand pour décrotter mes chaussures tout seul.
— C’est ce que disent tous les hommes qui sortent avec des pompes dégueulasses !
Ça ne valait pas la peine d’argumenter avec elle. Était-ce d’avoir fréquenté madame Miležić durant tant d’années qui incitait la jeune femme à materner son petit garçon de trente ans de la sorte ? Dans l’immédiat, ce n’était pas un débat que Zlatko avait envie de lancer.
— Il vous manque, votre mari ?
— Plus maintenant, répondait Dara avec un sourire mélancolique chaque fois qu’elle parlait de lui.

Au fil des semaines, Zlatko fut forcé de constater que la superstition des yeux bleus n’était pas totalement infondée. Rien de grave, évidemment : il n’allait pas en tenir un registre ! Mais il fallait admettre que cet Anatoli lui portait malheur quelques fois. Il ne se plaignait pas cependant, il ne faisait que redoubler de vigilance, quitte à passer pour un abruti de paranoïaque auprès de Dara et des autres.
— Je m’en fiche si tu m’abimes, rappelait-il d’ailleurs à l’albinos, aussi souvent que possible.
Il s’était blessé le bout des doigts, il avait perdu de l’argent, il avait dû régler leur compte à quelques voisins… Rien de tout cela ne justifiait de se séparer d’Anatoli, de même qu’une quinte de toux ne justifiait pas d’arrêter de fumer.
— Dis pas que tu t’en fiches, soupirait le garçon aux yeux bleus.
— Pourquoi ? C’est la vérité.
Un jour, lors d’un énième remake de cette conversation, Anatoli avait soutenu son regard quelques secondes puis avait attrapé sa main, pour l’embrasser d’abord, pour y écraser sa cigarette ensuite. La brûlure fut vive, longue, douloureuse et laissa à jamais une marque ronde entre le pouce et l’index.
— Et là, tu t’en fous ?
Zlatko avait acquiescé dans un moment d’inconscience hypnotique. La compagnie de son ami, même à ce moment-là, lui était plus précieuse que son épiderme.
Pour lui, cet homme-là avait quelque chose d’un ange (ou, si c’était blasphème, de Dieu sait quelle autre créature céleste incandescente). En dépit de ressembler à une toile blanche qui n’attendrait que les couleurs d’un pinceau, il émanait d’Anatoli quelque chose d’extraordinaire qui allait au-delà de sa particularité physique. Et lorsqu’il regardait son ange boutonner son manteau jusqu’en haut pour se cacher du soleil et des superstitieux, Zlatko était fier à l’idée de sortir clandestinement avec cette espèce d’alien emmitouflé dans une couverture ou de princesse incognito, comme dans les films.
— Tu sais à qui tu me fais penser ? E. T. l’extraterrestre !
— Te fous pas de ma gueule, s’te plait.
Comment pourrait-il un jour se lasser d’Anatoli ?

Un soir, à la fin de l’été, il trouva la caravane fermée, conformément la mauvaise habitude de son propriétaire d’oublier les rendez-vous. Après avoir visité tous les endroits que le gitan avait l’habitude de hanter (la grange, le tabac-presse, l’ancien chemin de fer), il finit par apercevoir sa blancheur au loin, en haut d’une bute de terre. Il n’y avait que des champs détrempés par là-bas, Zlatko n’y allait jamais.
— Tu m’as cherché ? s’étonna l’homme-fantôme, cigarette non homologuée aux lèvres, en le voyant arriver en contre bas.
— Disons que quand je suis parti, il faisait jour.
Anatoli ne répondit pas. Quelque chose semblait l’intéresser de l’autre côté de la butte.
— Tu veux pas descendre ?
— Monte, toi. S’il te plait.
Zlatko obéit, non sans un profond soupir. Mais ce qu’il croyait être une butte de terre s’avéra être une construction cylindrique (probablement un genre de citerne) sur laquelle l’herbe avait poussé. Il se figea. À environ cinq mètres en dessous d’eux tourbillonnait la rivière.
— Putain, on est au-dessus du barrage, là ?
— J’y viens des fois…
Ils regardèrent en bas, tous deux troublés mais pas pour la même raison.
— Je… J’aime pas être au-dessus de l’eau.
— Moi non plus, souffla Anatoli, nonchalamment fasciné par les tourbillons du courant.
— On descend ?
— Une fois, dit-il en ignorant la question, quand j’étais petit je suis tombé du barrage.
— Ouais, moi aussi, c’est pour ça que je voudrais qu’on descende.
Soudain, les grands yeux bleus l’admiraient comme s’il venait d’annoncer avoir combattu un dragon.
— Tu me sauverais si je tombais ?
— Évidemment que je te sauverais… répondit le plus âgé par quasi automatisme, sans parvenir à détacher son esprit de l’eau agitée.
Comme si détourner le regard du vide allait en faire surgir un monstre, Zlatko cherchait à l’aveugle la main de son ami afin de les soustraire tous les deux à cette dangereuse contemplation.
Un bruit explosif d’un corps qu’on balance à la flotte l’en extirpa immédiatement : ce connard venait de sauter !
La seconde la plus longue de sa courte vie fut celle où il dût évaluer approximativement la hauteur qui séparait encore sa personne de l’eau verte de la Spreča et accepter la probabilité que celle-ci s’infiltre en grande quantité dans ses poumons jusqu’à lester son corps et l’entrainer au fond parmi les serpents de mer et les tessons de bouteilles après quoi le sol en béton se déroba sous ses pieds alors qu’il se jetait dans le vide à son tour.


— Pourquoi t’as fait ça, putain ?!
Il se battait pour respirer, genoux à terre sur la rive, recrachant toute l’eau rance qu’il avait avalée dans sa noyade. À un mètre de lui, par terre, son salopard de pote avait l’air ravi : il riait presque, malgré le filet de sang qui coulait de son nez.
— T’as failli nous tuer !
— Je voulais voir si tu me sauverais.
— Mais c’est pas vrai, t’as 13 ans d’âge mental !
L’insulte n’eut pour effet que d’alléger son sourire. Les joues à peine rougies par leur combat sous les mers, il cachait vainement son hilarité derrière ses mains blanches, étalant au passage le sang sur sa bouche et son menton. Un vampire. Une putain de sangsue.
— T’es qu’un p’tit con, Zlatko Anatoli ! Je te déteste !
Cet idiot essuyait les larmes provoquées par son fou rire irrationnel, incapable de se relever.
— Je t’aime, Zlatko, lui dit-il à moitié étouffé en s’efforçant de ne plus rire du tout.
— Tu m’emmerdes !
Trempé jusqu’aux os, Miležić reprit aussitôt le chemin du village, laissant son malade mental de bâtard de demi-frère se rouler dans la boue comme le rat mort qu’il aurait dû être depuis le début.

La comtesse de Blancherive, malgré l’heure avancée, était toujours occupée à la cuisine, lumières allumées. Elle avait entrepris de recoller toutes les anses de toutes les tasses cassées de la maison, en se disant que si son Zlatko ne rentrait pas assez tôt, le résultat de son travail serait là pour lui témoigner de sa veillée tardive à l’attendre. Une habitude qu’elle avait prise avec son Antoine…
Le grincement familier de la porte résonna finalement dans la maison, mais le sourire de la comtesse disparu aussitôt qu’elle le vit tout dégoulinant de l’eau poisseuse de la Spreča. Zlatko lui adressa un regard exténué et un soupir symptomatique des situations qui se passent de commentaires.
— Dara, j’ai une seule question à vous poser : est-ce que vous pouvez m’affirmer qu’Anatoli est mon frère ?
Elle parut soupeser l’impact de sa réponse avant de négativement secouer la tête.
— Non. Je peux pas te l’affirmer.
Elle hésita un instant, malgré le regard interrogateur qui pesait sur elle, car elle se demandait si l’inquiétant silence de son interlocuteur ne valait pas mieux que son hypothétique colère. Elle n’était pas certaine de correctement évaluer de la gravité de ses propos sur l’échelle de Richter des disputes, mais, par honnêteté, elle choisit de poursuivre :
— C’est ta mère qui m’a fait jurer sur la Bible de retrouver le bâtard, mais on savait rien de lui. Je l’ai cherché et j’ai trouvé un gamin sans père, avec le bon âge et le même prénom que toi. Ça collait. J’étais pas sûre du tout, mais ça faisait plaisir à Bojana… On n’a jamais su. Je peux pas du tout t’affirmer que cet albinos soit le fils de ton père, non.
Alors qu’elle s’attendait à recevoir les foudres de « son » Zlatko, celui-ci fut étrangement pris d’une euphorie semblable à celle qui avait alcoolisé l’autre espèce de rat mort à la sortie de la rivière. Il n’en fallut pas plus à Dara pour transformer sa crainte en déception :
— Tu l’as rencontré, en fait ! Il t’a pas plu, t’as trouvé que vous vous ressembliez pas et maintenant t’es content de pas lui devoir de sous, c’est ça ! Écoute, je peux pas te laisser faire ça. C’est la volonté de ta m... Hé, où tu vas ?

Il rejoignait la caravane d’Anatoli. Il ressentait l’urgence de lui parler ou de lui mettre son poing dans la gueule ou quelques autres options qu’il départagerait plus tard. La nuit était complètement noire à présent et il traversait la campagne en sens inverse, toujours dans ses fringues mouillées.
La seule vue de ce garçon aux yeux bleus qui fumait sereinement dans son khan réveilla la rancœur qu’il avait accumulée durant tout ce temps passé avec lui. Maintenant, au milieu du terrain vague qui n’avait plus rien de surnaturel, à peine éclairés par la lumière sale de la caravane, les deux Zlatko avaient juste l’air de deux cons.
La première gifle fut quasiment esquivée par l’albinos et n’eut pour effet que de lui recogner le nez et de faire tomber son mégot.
— Celle-là, c’est pour avoir voulu me noyer avec tes conneries !
La stupeur sur le visage d’Anatoli s’estompa bien vite pour laisser place à… une sorte de compréhension insolente ? Il n’esquiva pas la deuxième.
— Celle-là, c’est pour m’avoir écrasé une cigarette sur la main.
Il acquiesça silencieusement ; une troisième.
— Pour être allé me voler de l’argent dans les poches alors que tu aurais pu demander.
Il en compta une quatrième, pour lui avoir mordu la main, une cinquième, pour avoir insulté sa Française, une huitième, pour lui avoir mis le couteau sous la gorge de façon intempestive, etc.
Après l’orage, Anatoli essuya le sang de son nez, sans rire du tout cette fois. Ils se regardèrent dans le rouge des yeux un instant avant que Miležić, à présent relativement calme, ne reformule la question avec des mots :
— Pourquoi tu m’as fait ça ?
— Je voulais que tu t’en ailles, avoua faiblement l’albinos.
— Tu pouvais pas le dire dès le début, espèce de con ?
— J’avais envie que tu restes… mais j’aurais préféré te voir partir tout de suite parce que je t’aurais fait peur ou que je t’aurais saoulé, plutôt que tu t’en ailles au bout d’un temps, quand tu te serais rendu compte que tu m’aimais pas assez pour rester.
— Mais c’est pas possible, t’as vraiment 13 ans dans ta tête ! C’est ridicule. C’était quoi, un genre de rite initiatique ? Voir si je suis assez maso pour mériter d’être ton frère ?
Zlatko crut entendre chuchoter un « non » avant qu’Anatoli ne vienne poser le front sur son épaule. Ce type avait définitivement 13 ans d’âge mental, si ce n’était moins.
— Je voulais pas être ton frère… fit-il doucement dans le creux du cou du plus âgé, sur lequel il regrettait d’avoir promené son opinel.
— Ah ? Bah va te faire foutre, alors.
Il repoussa brutalement son petit emmerdeur contre le mur de tôle, lui cognant la tête au passage, plus ou moins volontairement.
— Attends, c’est pas ce que je voulais dire !
Anatoli se rattrapait vainement puisque Zlatko n’était plus ému par ses caprices. Il allait quitter cet endroit pour ne jamais y refoutre les pieds, lorsqu’il entendit dans son dos un cliquetis qui ressemblait dangereusement à une arme chargée.
— Reste !
Ok. Était-ce la lassitude qui venait de lui faire ouvrir les bras en croix pour se tourner lentement vers son assaillant, affichant le visage le plus blasé du monde ? Possiblement. Les yeux d’Anatoli brillaient comme ceux d’un enfant ayant cassé tous ses jouets. Zlatko, lui, affrontait la mort avec la nonchalance d’un balayeur municipal.
— T’es pitoyable, frère. Tue-moi ? Tu m’enterreras sous ta caravane.
Oh, est-ce qu’il pleurait pour de vrai ? Anatoli tremblait. Il était lamentable, avec son doigt toujours sur la gâchette, mais le dos de la main faisant pression contre ses lèvres, comme pour éviter une émotion trop forte d’en sortir. Il enjamba les quelques mètres qui les séparaient à la vitesse d’un chat qui prendrait l’élan de sauter sur un arbre et il s’accrocha à Zlatko avec toute la tristesse dont il était capable. Ce dernier se laissa faire, malgré la désagréable sensation de froid qui imprimait la forme du pistolet entre ses omoplates.
— Excuse-moi !
— Ouais, mais lâche ce flingue, par contre.
— Ah, pardon !
Miležić avait encore la chemise toute gluante de l’eau verte de la Spreča. Une grande tache de sang chaud dilué dans des larmes y serait visible dans l’encolure au matin.
— Bon, on dit 60 secondes avant que je me tire ?
L’albinos se cramponna soudain avec tellement de cran qu’il griffait presque. Passé le vif déplaisir d’avoir son dos lacéré par ses dix doigts simultanément, Zlatko serra fort Anatoli en retour, un très court instant, parce qu’il avait décidé que ça serait la dernière fois. Seulement, ce gamin s’accrochait à lui comme on s’accrocherait à un arbre duquel on va tomber. Comme un rat qui aurait peur de tomber dans l’eau glacée de la rivière… Est-ce que les rats ressentent la peur ? Est-ce que ça nage, les rats ? Combien de chances de survie pour un rat qui tombe dans une rivière… ?
Ces questions-là ne surviennent jamais au moment opportun. Mais peu importe, Zlatko en fut bien vite détourné lorsqu’Anatoli venait de l’embrasser une fois au coin des lèvres, puis deux, puis trois…
— Arrête ça.
Il l’embrassa encore, plus intensément, comme on doit embrasser la gonzesse qu’on doit amener à l’église.
— Arrête, putain !
— Pourquoi ?
— Mais parce que ! C’est dégueulasse. Ça se fait pas.
Il baissa les yeux, désolé.
— Je croyais que ça se faisait.
Nan. Et c’était uniquement parce qu’il lui avait déjà collé son poing dans la figure dix minutes plus tôt que Zlatko renonça à réutiliser cette pédagogie violente.
— Écoute, je sais pas comment on fait les choses-là d’où TU viens, mais PARTOUT sur Terre, ça se fait pas. Tu peux pas aimer un homme pareil qu’une femme, c’est… ça se peut pas. Ça existe pas. Ce que tu fais, c’est juste sale. Oh et puis merde, c’est pas à moi de t’expliquer la vie !
Il aurait déjà dû être barré depuis longtemps. Anatoli le retint par la manche.
— Tu veux pas faire semblant que ça existe ?
Il ne prit même pas la peine de lever les yeux au ciel en pensant qu’ils avaient bien fait semblant d’être frères.
— Ça fait plus de 60 secondes.
Anatoli tenait si fermement le bout de sa chemise que Zlatko se résolut à en défaire les boutons avec sa main libre, laissant l’albinos aux yeux porte-malheurs au milieu de son terrain vague, seul avec ce linge mouillé au bout des doigts.

Il ne revit jamais la caravane d’Anatoli. Dara, qui s’y était rendue d’elle-même peu de temps après, lui apprit que l’endroit était aussi désert qu’il le lui avait précédemment assuré et, confuse, s’excusa platement d’avoir douté de lui. Elle était merveilleuse, Dara.

La guerre commença en avril, deux années plus tard, un lundi… une guerre qui, me dit-on, ne se raconte pas.
Zlatko aperçut quelques fois, alors, le garçon qu’il avait furtivement appelé « son ange ». Il le vit à terre, à cinquante mètres, blessé aux jambes sous les tirs des snipers. L’homme aux cheveux blancs rampait, trainait son propre cadavre hors d’atteinte des balles. Il fut secouru par les camarades et allongé à l’arrière d’une voiture, alors seulement son visage se précisa : ce n’était pas l’albinos. Zlatko eut honte d’être heureux.
Une autre fois encore, il l’aperçut au loin, fusil à l’épaule sur une barricade en compagnie d’autres résistants. On n’aurait certainement pas confié un fusil au vrai Anatoli, où qu’il soit : il y voyait trop mal pour s’en servir. Mais cet Anatoli-là, à la silhouette floue et impersonnelle, armé et vivant, était une illusion plaisante.
Il vit Anatoli des dizaines de fois, enfin, face contre terre, mutilé, déchiqueté, tandis qu’on débarrassait les chaussées des centaines de cadavres de civils sans nom, massacrés en plein jour dans des rues familières et que les soldats de l’ONU avaient regardés mourir.
Un jour, au cul d’un camion, un de ces types en casque bleu leur avait… quoi, donné des consignes ? Mis en garde ? Insultés ? Dans une langue qu’ils ne parlaient pas. La foule avait commencé à s’agiter, de désespoir. Ce militaire pacifiste avait fini par exhiber son flingue pour les disperser, mais ça n’avait pas marché : des flingues, ils en avaient déjà vu.
Une voix masculine s’était alors élevée dans la foule, interpelant l’orateur dans un français très acceptable :
— Ils viennent de vous traiter de collabo.
— Qui a dit ça ? Qui parle français ?
Étonnament, c’était ce quidam de Zlatko Miležić qui avait levé la main.
— Je traduis, monsieur.
— Où t’as appris ça ?
— Ma femme parlait français, monsieur.

La guerre durait depuis 287 jours et la Jeep bleue des Nations Unies sillonnait les villes. À son bord, deux français, un anglais et leur nouvel interprète de fortune, dont la nationalité importait moins que sa surprenante aptitude à traduire la langue de Molière.
— Ma femme parlait français, donnait-il pour toute explication.
La consigne était de ravitailler l’armée majoritaire de chaque territoire. Ils étaient accueillis en héros par certains, caillassés par d’autres, on leur crachait à la gueule aussi. On demanda à Zlatko de ne plus traduire que du serbe vers le français, pour les renseignements : on manquait de temps pour offrir la réciproque.

Un matin d’hiver, très tôt, l’équipe fut appelée en renfort dans une zone montagneuse enneigée. Plusieurs voitures de l’ONU avaient fait escale dans un de ces villages cruellement ordinaires et pourtant anéantis. Quand la leur arriva sur place, des militaires étaient déjà en train de déblayer les morts. Quelques mourants furent repérés et transportés dans un campement précaire : on aviserait dans les 24 heures pour les éventuels survivants.
— Tu connais bien les environs, nan ? constata l’un des hommes.
— J’habitais là, répondit Zlatko que la mort n’émouvait plus.
Devant les ruines de l’église de la Dormition Marie, là où les casques bleus trainaient les corps des seuls survivants de ce massacre, Miležić aperçut pour la dernière fois un Anatoli : un homme, jeune, dont les cheveux clairs recouvraient le visage ensanglanté. Il se signa comme le veut la coutume lorsque l’on passe devant un édifice religieux. Il ne croyait pas en Dieu, mais qu’importe : il ne saluait pas réellement le Seigneur, il saluait le souvenir de cette église debout.
« Gospode (Seigneur) spasi duše naše (sauve nos âmes) »
C’étaient les premiers mots qu’il prononçait dans sa langue depuis une dizaine de jours. Il se pencha sur le blessé à terre qui respirait difficilement. Celui-ci avait des brûlures aux mains et aux pieds et la partie basse de son visage était couverte de sang noir et de neige boueuse.
— He’s dying, annonça neutrement une femme en blouse bleue.
— Ils leur ont tous coupé la langue, précisa l’un des soldats en incitant l’interprète à s’éloigner des malheureux.
Il allait partir, en effet, lorsque ses doigts finirent machinalement de dégager les longues mèches de cheveux du visage collant de cet homme qui ressemblait tant à Anatoli. À ce contact, le mourant avait lourdement ouvert les yeux…
Ses beaux yeux bleus. Ses deux porte-malheurs !
— Je le connais. J’ai déjà vu cet homme, dit Zlatko pour interpeler les militaires. C’est un Français.
— Vous êtes sûr ? Qu’est-ce qu’un Français ferait ici ?
— C’est une connaissance de ma femme. Il visitait parfois de la famille en Bosnie.
— Comment il s’appelle ?
L’albinos semblait lutter pour ne pas refermer ses paupières. Il ne bougeait pratiquement plus, mais son regard criait : « Reconnais moi. Ne me laisse pas ici. » Zlatko prit une grande inspiration. Il espérait que, malgré la barrière du langage, Anatoli comprenait ce qu’il était en train de faire.
— Blancherive. Antoine Blancherive, il s’appelle.
Étonnés, les deux compatriotes des Nations Unies se concertèrent quelques mètres plus loin. La femme en bleu s’agenouilla près du corps vivant d’Anatoli, tandis que Zlatko posait la main sur son front.
— Antoine, razumete ? répétait-il comme s’il voulait le garder éveillé, mais présumant que, si le jeune homme venait de refermer les yeux, c’était parce qu’il avait compris.
Le blessé fut chargé dans un véhicule de l’ONU. Le hasard, dans son ironie, choisit de faire s’éloigner le convoi par la route longeant la rivière Spreča. Tout était là ! La bouche ensanglantée d’Anatoli. L’eau verte. À présent, au bout de trois années, Zlatko se sentait enfin le courage de regretter. Si la vie lui autorisait un jour de rencontrer, au pays de sa chère Dara, le chemin d’un homme aux yeux bleus, muet et nommé Antoine, alors il serait prêt à faire « semblant que ça existe ».

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Nelson Monge · il y a
Une ambiance exceptionnelle et violente parfaitement reconstituée par l'écriture.
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Mireille Bosq · il y a
La guerre de Bosnie n'est qu'une toile de fond. Il s'agit bel et bien d'une poignante histoire d'amour rendue impossible surtout à cause de préjugés lents à s'effondrer.Le personnage de l'albinos est bouleversant. Je vote et je m'abonne
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Cahier Caché · il y a
En 30 000 caractères il faut bien faire des choix ! j'aurais aimé pouvoir développer certains aspects, comme le contexte historique ou le personnage de Dara, mais l'essentiel reste, à mon sens, l'histoire d'amour. C'est une histoire réelle et, lorsqu'on me l'a racontée, on insistait sur la guerre, la misère de l'époque, le souvenir des absents, etc. On omettait très souvent l'histoire d'amour en elle-même, en disant que ça ne "se raconte pas". Au contraire, j'ai estimé qu'elle méritait amplement d'être racontée, quand bien même elle reste peu acceptable pour beaucoup de personnes. Votre commentaire me laisse penser que j'ai réussi à rendre honneur à cet amour, ça me fait plaisir :)
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Mireille Bosq · il y a
Moi aussi je n'ai usé que de peu de mots pour vous dire combien ce texte m'a touchée
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Ombrage lafanelle · il y a
Récit insolite. Et surtout j'adore le titre, c'est ce qui m'a donné envie de lire votre texte🙂 De plus, votre écriture est agréable
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Cahier Caché · il y a
C'est comme ça que je comprenais les paroles de "L'été indien" étant enfant ! Merci :)
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M. Iraje · il y a
Un bien étrange texte qui nous renvoie dans une guerre presque oubliée. Le temps est cruel.
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Cahier Caché · il y a
Le temps est cruel, sans doute. Les histoires individuelles se laissent oublier au profit des événements plus récents, plus proches, etc. À mon humble niveau, je n'ai pas envie de laisser disparaître celles que l'on a pris la peine de me raconter. Cette histoire-là est étrange, certes, mais elle est vraie. (Du moins, aussi vraie que je puisse la retranscrire : je n'y étais pas ce jour-là.)

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