L'or de la Tolérante

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Trois étapes dans ma vie de fonceuse: Les métiers de l'habillement: une passion. Puis la réalisation d'un rêve: des études universitaires avec une licence d'Histoire à la clé. Enfin, les  [+]

Image de Été 2020

En attendant le passage du 19, sur le banc de l’abribus, j’ai ramassé un journal. Il relatait ce matin-là une nouvelle moins habituelle, l’échouage d’une péniche sur le canal du Midi. Il était même illustré par une assez bonne photo. Enfin, tout au moins pour le genre qui ne demande pas trop de détail, soit une masse sombre prise entre deux nappes plus claires.
Je suis payée pour trouver ce genre d’info. Un petit malin était passé avant moi. Il restait peut-être encore à gratter. Le sujet me paraissait plus prometteur que les comptes rendus d’associations ou l’annonce du gala de fin d’année des joueurs de boules. Je suis allée voir du côté de la capitainerie. J’ai obtenu sans mal l’emplacement du naufrage.
J’ai franchi les barrières supposées en circonscrire le périmètre. Le bâtiment en question, une grosse barcasse, gisait encore à moitié immergée. Je me suis un peu tordu le cou pour lire son nom sur la coque : la Tolérante.
Un grand bonhomme taciturne, un cigare au coin des lèvres, observait les travaux de renflouement. Comme il portait la coiffe des bateliers du canal, je l’ai abordé. Oui, le culot nous permet de remplir nos maigres colonnes pour d’assez maigres revenus.
— Elle est à vous capitaine ?
— Si elle flotte encore…
Je l’ai vu se tasser un peu plus, retourner dans ses rêves. Malgré ma courte expérience, je sais que dans ces circonstances, avec ce genre d’homme il faut « y aller. »
— Vous tenez tant que ça à la renflouer, elle transporte une cargaison en or ?
— Tu ne crois pas si bien dire. De là à le comprendre…
— Ça arrive quand on m’explique.
— Je peux même te faire un dessin. Tu payes bien ?
Il a éclaté de rire. Puis avec un vrai talent de conteur, il a enchaîné.

— Il faisait beau ce matin-là au niveau du port Saint-Sauveur, une prédestination en somme ! Et assez doux, vu l’heure. Simone, comme toujours sur le pont dès l’aube les jours où elle appareillait, démarrait sa journée de bon matin…
— Simone, votre femme ?
Il a émis un ricanement puis il a repris.
— Elle arrosait ses géraniums et s’apprêtait à déguster son café. Il passait et elle redescendait le boire quand elle a entendu ce gros « plouf ». Ce bruit lui a fait faire de la bile, elle craignait toujours la chute d’un pot de fleurs, de son vélo… elle est remontée à toute vitesse. Là, elle a eu du mal à en croire ses yeux. Un type à l’air ahuri, moi, s’accrochait à son échelle. Il venait de prendre un bon bain sans même avoir perdu sa casquette.
Il la soulève un instant.
— Tu vois, tous les bateliers la portent. La femme m’a interpellé en se foutant de moi, mais j’étais incapable de lui répondre, car tétanisé. Elle ne savait pas trop par quel bout m’attraper !
— Donc vous naviguiez déjà à ce moment-là ?
— T’occupe pas de ça et écoute si ça t’intéresse…
« Plutôt costaud le mec, » elle bougonnait, mais elle ne pouvait pas me laisser me débrouiller ainsi faisant le grand écart entre la berge et son embarcation. Elle est d’abord descendue arrêter son engin, le départ était différé de toute façon. Elle a envisagé un moment d’appeler les pompiers, mais elle a jugé urgent de remonter illico « t’as vraiment besoin d’un coup de main. »
Voilà comment la patronne de la Tolérante m’a raconté notre première rencontre et mon sauvetage.
— Mais comment étiez-vous tombé à l’eau capitaine ?
— Commence par laisser tomber le vous et le capitaine. Je voulais régler un problème. Peu importe la raison, le déclic est toujours le même : c’est la colère…
Pendant un moment, il est resté silencieux. Comme il parlait bien et que je ne suis pas débordée, sans qu’il m’y ait invitée, je me suis assise à côté de lui et j’ai sorti mon carnet. En guise de permission, j’ai juste relevé un sourcil. Il a acquiescé. C’était parti entre nous deux. Pour une fois, je tenais un sujet. La curiosité professionnelle me titillait. Même si j’exerce le journalisme à l’échelon le plus bas, car débutante, j’aspire à autre chose. Cet homme-là, dont je ne connaissais toujours pas le prénom, venait de me donner ma chance et sans doute plus encore.
Et j’aimais déjà l’arôme de pain d’épice de son cigare.

Il a continué.
— Je pensais que tomber à la flotte m’offrirait le moyen le plus radical pour m’aider à en finir, mais j’ai loupé ma noyade.
Il émet une sorte de rire puis enchaîne.
— Plus tard, la patronne m’a appris que le mouillage…
Moi : ?
— La hauteur d’eau si tu préfères. Au niveau des berges, elle atteint à peine un mètre quatre-vingt. Coup de bol, je mesure un mètre quatre-vingt-deux. J’avais encore pied. La Simone semblait disposée à m’aider à la condition de me voir commencer par moi-même…
— Tu peux m’expliquer un peu ?
— C’est la première chose que j’ai comprise d’elle malgré la confusion de mes idées alors qu’à première vue, elle ne correspondait guère à un modèle compassionnel. En premier, elle m’a sorti un chapelet de ses expressions les plus fleuries.
Elle a vite retiré « poivrot » après le constat de la neutralité de mon haleine. Elle en a déduit « Si t’es pas bourré, t’es con ». Une fois dans le carré elle m’a demandé de me désaper. « Tout a-t-elle dit, j’ai déjà vu le cul d’un mec enfin, je m’en souviens encore après trois maris ! » Et là-dessus, elle m’a envoyé une cotte sur la tête.
« Tiens, mets ça. »
— Bon enfin, le truc qu’elle venait de me balancer c’était ma taille. Elle m’a préparé du café. J’ai pleuré, pleuré, des heures il me semble, pendant ce temps elle me bourrait de tartines. Le ventre vide depuis la veille, le chagrin ne me coupait pas l’appétit. Une fois rassasié, curieusement, je trouvais là une forme de consolation. Je me suis mis à la regarder en douce.
On ne pouvait pas lui donner un âge. Elle restait droite en tout cas. Sous son tee-shirt complètement délavé, ses gros seins étaient libres, mais ne ballottaient pas. Je remarquais à son avant-bras une profonde blessure qui semblait déjà ancienne et mal guérie. Dans sa drôle de tignasse où un peigne ne passait plus depuis au moins une année, des coulées blanches mélangées à des serpentins comme rouillés. À ses pieds calleux, des savates. Mais elle sentait le propre, imprégnée par une odeur de savon.
Une fois de plus, je me retrouvais à la rue et, cette fois-ci, pour l’heure, à poil. Simone a fait sécher mes habits…
Je l’ai interrompu.

— Je connais le nom de la patronne, et le tien ?
— Tout le monde le sait au bord du canal : Manu.
Bon, tu me laisses continuer ? Marchande ambulante, elle vendait sur les marchés tout le long du parcours. Elle commençait sa tournée en retard sur son circuit hebdomadaire, à cause des pannes de plus en plus fréquentes de l’embarcation.
À la fin de la matinée, après les adieux, elle a roulé mes frusques et m’a tendu le ballot, « au cas où tu aurais envie de les récupérer. » Elle s’est à nouveau préparée à appareiller. Dans un boucan de vieille locomotive, je l’entendais pester et invectiver la Tolérante. Je rigolais pour la première fois de la journée tout en descendant les marches menant à la salle des machines. En comparaison de ce que j’avais vu de l’installation, assez rudimentaire, mais propre, il régnait un vrai bordel.
Elle me regardait arriver avec méfiance. Après avoir ouvert la trappe d’accès à la turbine, j’ai compris la raison de sa blessure au bras, elle se brûlait régulièrement, puis la cause de la panne. Il suffisait de changer le liquide de refroidissement. « Vous ne pourrez pas partir tout de suite capitaine, on va en profiter pour nettoyer l’échangeur ».
Quand nous avons entendu, en fin d’après-midi, les premiers « teufs-teufs » si doux lorsque l’on sait parler à un moteur, nous sentions tous les deux que nous allions tracer un bout de route ensemble. Je lui avais brossé un état des lieux. Si une sérieuse révision ne se faisait pas rapidement, je ne donnais pas cher du… il ne fallait surtout pas dire rafiot !
En raison de l’heure, elle ne pouvait plus partir.
— Pourquoi, il faisait nuit ?
— Non, mais il existe une grille horaire à respecter pour le passage des écluses. Elle comptait tout de même se trouver sur place le plus tôt possible le surlendemain. Comme elle avait manqué le jour de marché de Castelnaudary, elle voulait arriver de bonne heure à Carcassonne.
Elle ne m’avait rien demandé, et moi non plus je ne lui avais pas posé de questions. Elle partait de Toulouse et pour l’instant ça m’allait. Je venais de lui démontrer mon utilité et l’idée de ma compagnie ne lui déplaisait pas. Cela représentait, en gros chez elle, une forme de sentimentalité. Elle m’offrirait plus tard l’occasion de comprendre qu’elle savait cacher son cœur sous ses frusques et ses énormes seins.
(Il rigole et il mime les formes avec ses mains.)
C’était le printemps, les beaux jours s’annonçaient. J’allais réfléchir.
Enfin, lorsque les bavardages de Simone m’en laisseraient le temps.
Son genre d’encouragement ça donnait :
« Pauvre cloche, tu as un fils et tu te fous à l’eau. » (Il rit) elle me balançait ça.
« Tu lis dans mes pensées toi ? Et comment tu le sais que j’ai un fils ? »
« Tu n’arrêtes pas de répéter ça depuis une heure, mon fils, mon fils, c’est mon fils, mon petit, mon petit… et il est où ce fils ? » Elle ne m’a pas raté dès le premier jour et la première heure.
Pendant les deux années de notre cohabitation, elle m’a mis au carré. Je me suis laissé emporter au fil de l’eau.
Tout a été passé à la soude de son esprit clairvoyant et sur ce qui surnageait, de positif à ses yeux, je suis reparti à neuf.
Ce printemps-là, plus pauvre que jamais, en flottant sur le canal avec la Simone, je suis retombé en enfance auprès d’une mère costaude, exigeante, bosseuse, opiniâtre… un vrai pilier.
— Des qualités aimables !
— Pas son rayon ça, mais observatrice et… généreuse sans le montrer. Elle en avait tellement bavé, elle avait du mal à baisser sa garde. Quand j’ai compris le truc, assez vite d’ailleurs, je me suis marré, ce qui ne signifie pas que je me fichais d’elle…
Bon, revenons à l’instant où je reprenais mes esprits au sec, dans un abri provisoire, sur ce que sa propriétaire appelait une péniche puisqu’elle voguait en eau douce…
— Depuis longtemps ?
— Non, elle en avait eu l’idée de l’acheter en se baladant.
— Mais où était-elle allée la pêcher ?
— Par hasard, à l’intuition comme tout ce qu’elle entreprenait. Elle a décidé de retaper ce rafiot, terme interdit en sa présence, qui flottait, semblait habitable et lui assurerait un gagne-pain.
— Tu as parlé d’un gagne-pain, en quoi cela consistait-il pour elle ?
— Après examen des lieux, la cale lui a paru offrir un espace intéressant. Elle a réussi à cultiver des champignons et des endives et y élever des poissons exotiques. Elle stockait les marchandises qu’elle plaçait sur les marchés limitrophes du canal une bonne partie de l’année. Elle se tuait à la tâche quand elle m’a repêché.
— Tu as été l’homme de la providence en somme…
— Disons qu’elle a su nous apparier.
— Et où habitait-elle en dehors de sa tournée ?
— À bord pardi ! Dans le roof, c’est la zone où l’on vit, le logement si tu préfères. Il restait, entre le carré et la timonerie, un espace assez grand pour abriter la couchette dont je me suis contenté. Nous avons tout de suite négocié le prix de ma pension.
Ma présence allait la priver du petit supplément de recettes procuré par les promeneurs à vélo qu’elle convoyait lorsqu’après un périple ils redescendaient vers leur ville de départ. Son circuit de navigation s’établissait au gré des jours de marché, de Toulouse à Castelnaudary, Carcassonne, Narbonne, Béziers, Agde et retour, en tout une semaine.
J’ai vite trouvé de la compagnie au cours de nos étapes. Dans certains ports, les clients montaient à bord prendre livraison de leur commande hebdomadaire. Je donnais un coup de main pour descendre à quai les plantes en pot, les caissettes de champignons, et les petits poissons. D’autres fois, quand elle plantait ses tréteaux, je l’aidais au déchargement et à l’installation de son parasol. Une fois la mise en place terminée, il me restait du temps libre jusqu’à une heure, moment où je retournais plier. J’ai pris mes habitudes en moins de deux dans les troquets du coin, puis au bar restaurant « le Timonier » à Carcassonne. L’hôtelière, une jolie femme…

— Je la sentais venir celle-là, une dans chaque port autrement dit ?
— Merci, tu me flattes, non pas dans chacun, mais avec celle-là, nous sommes vite tombés d’accord. Quelquefois, je restais la nuit. Je me débrouillais pour revenir à l’heure à l’escale suivante de la Tolérante où la patronne ne me déroulait pas le tapis rouge ! Elle mouillait un torchon, faisait des moulinets (Manu mime la scène) et me le balançait à la figure, furieuse. J’avais l’impression qu’elle me prenait pour un de ses gamins de retour de cuite. (Il s’esclaffe) En fait, elle était jalouse. Pas de savoir que je couchais avec une femme, non, mais par peur de perdre mes services.
— Tu aimes ça, hein, te raconter. Je parie que tu lui as tout dit à ta Simone…
— Oui. On se passait de télé ! À l’heure de la détente, elle s’occupait aussi mal, propreté mise à part, de son corps que du système de propulsion de la Tolérante.
J’en ai pris soin, je le lui ai fait découvrir. De lui, elle ne connaissait que deux choses : la sexualité ou la violence. J’ai d’abord pansé son bras brûlé et purulent, puis ses pieds déformés. Il m’a fallu ruser, et supporter ses insultes, elle se demandait si je ne voulais pas passer à autre chose, cela découlait de son expérience. Un jour, elle a perdu une de ses savates. J’ai attrapé son pied pour la lui remettre. Elle a commencé par me le balancer dans la figure, mais j’ai su esquiver ! Petit à petit, à force d’approches prudentes, de moyens de l’amadouer, de ses pieds de bête de somme, de ses jambes lourdes, j’ai arraché la fatigue. Le rituel s’est installé. Après sa journée, de cinq heures du matin à onze heures du soir, ses défenses tombaient avec ses paupières.
Je commençais par masser ses chevilles, puis je remontais en respectant une frontière symbolique afin de ne pas créer d’ambiguïté…
— C’était limite amoureux quand même ?
— Pourquoi, tu penses t’y connaître toi en matière d’état amoureux ? Tu n’es même pas capable de comprendre la tendresse !
— Continue. Pendant que tu lui tripotais les jambes…
— Ouais. Ou les cheveux. J’étais arrivé à les lui démêler. D’une façon ou d’une autre, je la caressais et je lui parlais.
Avec une voix douce, je lui racontais les choses bizarres qui ont fini par me jeter à la rue.
« Je suis tombé amoureux. »
Simone :
« Oui, c’est banal. »
Voilà comment elle me répondait.
Et je lui expliquais :
« Tout dépend des circonstances. Elle m’a donné un fils et me l’a repris… »

Moi :
— C’est ce qui t’a amené à te jeter à l’eau ? Allez, on continue à partir de tes premiers jours à bord.
— La Tolérante, représentait son avoir au soleil, et encore plus. Un gagne-pain, une maison, une fonction sociale même. Elle jouissait d’une jolie réputation sur le parcours en vous pesant au-delà du poids, ses champignons alors qu’elle peinait à joindre les deux bouts. Il faut dire que l’état du bâtiment, vu le manque de révisions régulières, lui coûtait la peau des fesses. Tu peux imaginer que ma réparation du premier jour a prêché en ma faveur.
— Tu en savais quelque chose sur les moyens de propulsions ?
— En tout cas, suffisamment sur les chaudières ! Cela m’a permis d’anticiper sur les pannes. Les Diesels sont endommagés par la moindre surchauffe or, sa machine y était tout le temps ; en plus, elle se produit plus rapidement sur ce type de moteur et ils résistent moins que ceux à essence.
— Je vois que tu en connais un rayon !
— Oui. Mes dernières économies y sont passées ! J’ai tout rénové à bord. L’investissement s’est avéré bon.
— Ah ! nous y voilà.
Hors sujet a murmuré Manu.
— Tu en attendais bien un ou plusieurs avantages ?
— Là, je ne comprends pas ta question…
— Je me demande ce que tu espérais en retour ?
— Triste remarque à ton âge. Tu n’as jamais connu des exemples de choses faites gratuitement ?
— Mais tu m’as dit être ingénieur, tu aurais pu gagner correctement ta croûte, en apparence tu parais sain d’esprit, quoique… enfin, je te charrie. Où se situe la logique là-dedans, tu comptais toi aussi t’établir à ton compte ?
— Parce que je me sentais à la fois libre et responsable. Voilà, la vie avec elle me plaisait.
— Mais elle présente quelques traits un peu acariâtres tout de même comme idéal féminin ?
— Dans ce domaine, mes choix ont été plutôt à côté de la plaque. Elle m’apparaissait comme une mère fort acceptable. Elle me considérait comme le dernier de ses sept autres rejetons.
— Sept ! Et maintenant que sont-ils devenus ? Viennent-ils à bord ?
Dans ces cas-là, j’ai appris à le connaître, il pousse un de ces ricanements rageurs.
— Elle ne les voyait déjà plus beaucoup… avant.
— Avant ?
— Qu’elle ne repose entre les clous de son cercueil !
— Elle a eu un mari ?
— Oh ! elle avait plus de tempérament que ça ! elle en a eu trois. Deux abrutis et un incapable
— Comment avait-elle pu l’acheter la Tolérante ?
— Quand le troisième mari est mort, les descendants de celui-là l’ont fichue dehors. Mais elle avait réussi à économiser ! Elle se retrouvait à la rue, mais avec un métier…
— Lequel ?
— Fleuriste et qualifiée avec ça. Elle possédait un petit étal place du Capitole. Elle y avait gagné sa vie, et bien. Après vingt ans, elle s’était constitué une pelote.
— Je voudrais que tu m’en dises un peu plus long sur la façon dont tu es devenu propriétaire de la péniche ? Elle te l’a léguée ?
— Léguer le Tjalk*, Simone ? Elle avait sa forme de générosité, mais laisser son acquis le plus sacré à son matelot ça jamais ! Chaque sou mis de côté, c’était pour ses petites et comme elle a trimé dur pour le payer elle envisageait soit une cagnotte pour ses vieux jours soit un bien pour sa tribu.
À son décès, l’aînée, munie d’un pouvoir, est venue en prendre possession aux noms de ses frères et sœurs. Je peux te dire que je les attendais de pied ferme les héritiers ! Le jour des obsèques, une foule se pressait, toute la confrérie du canal plus des forains, des maraîchers, des cafetiers. Par contre, sur les sept enfants, seule sa première fille y assistait. Les autres ont payé la couronne traditionnelle « À notre chère maman » et basta. J’étais fou de rage. Je les aimais, Simone et son Tjalk, à ma manière. J’ai demandé à voir l’aînée afin de l’informer. Elle n’avait jamais posé le pied à bord, et n’avait aucune idée du fonctionnement des machines.
J’ai réussi ma mise en scène. À son arrivée, je m’étais posté au milieu d’un amas de boulons et de ferrailles, je tirais un masque de six pieds de long. D’après moi, le Diesel venait de rendre l’âme. J’ai prétendu avoir passé la matinée à « tenter » de le relancer. J’ai fini par lui annoncer que ce ne serait pas pour ce jour et promis de tout engager pour le réparer. Il faudrait commander des pièces, mais j’allais m’en occuper. Je lui dirais de rappliquer lorsque elles seraient remises en place.
Elle est revenue, oui. Ce jour-là, je lui ai « appris » que la machine était nase. Qu’il s’imposait de remplacer le moteur et je lui en ai donné le prix ! Elle a failli tourner de l’œil.
— Et j’imagine la suite…
— Eh oui, elle a accepté de me revendre la Tolérante pour trois sous.
Et de matelot, je suis passé capitaine.
— Tu l’as bel et bien escroquée.
— Non, j’ai sauvé la Tolérante
— Et elle est devenue ton idée fixe. C’est pour cette raison que tu veux la renflouer ? Tu pourrais juste la faire remorquer ? Elle pourra encore naviguer ?
— Pas cette fois-ci. Elle est bonne pour la casse. Mais elle n’y partira pas seule, même si je dois y laisser mes derniers sous.
***
Je dois l’avouer, j’étais tombée sous le charme de ce drôle de bonhomme. De ce mélange de mélancolie et de dérision… De son esprit incisif si bien camouflé sous son physique un peu lourd. De son reste d’accent parfumé d’Espagne. Et je me sentais bien au port dans les effluves de marée et de carburant.
Il m’a invitée à quai pour le jour où, renflouée, la Tolérante partirait pour être désossée.

Sur le point d’appareiller, le capitaine détachait le câble d’amarrage.
Il m’a vue arriver.
Il me guettait, je pense, comme d’habitude un cigare Navarre à la main.
Avec nonchalance et compétence j’apercevais Manu tantôt arrimant son cigare à ses lèvres, tantôt enroulant un bout de corde, tout en me lançant, par intervalles un regard, il allait lever l’ancre et, je le devinais, ne pas m’attendre. Au moment où je m’apprêtais à tourner les talons, l’attache dénouée, la péniche commençait tout doucement à s’éloigner du quai. Avec cérémonie, il s’est incliné, m’adressant un profond salut, puis il a soulevé sa casquette, l’a portée à son cœur, a croisé les bras sur sa poitrine avec cette manière si espagnole, et l’a jetée par-dessus bord. La Tolérante prenait de la vitesse.

— Tu n’avais pas compris ? L’or de la Tolérante, c’est l’âme de Simone.

La coiffe flottait encore, je l’ai regardée longtemps dessiner des ronds dans l’eau.
Je crois que j’aurais donné cher pour la repêcher.


*Tjalk : le type de la péniche de Simone.

J’ai fait beaucoup de recherches pour écrire ce texte qui m’a permis de faire connaissance avec Pierre Paul Riquet, l’ingénieur qui a conçu le canal.

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Un petit mot pour l'auteur ? 179 commentaires

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Mireille Bosq  Commentaire de l'auteur · il y a
Jamais le niveau des commentaires concernant mes histoires n'avait atteint un tel degré d'attention, de précision, n'avait révélé un tel degré d'attention et de compréhension de l'intrigue. Je ne suis pas en finale, mais sachez que chacun de vos petits mots me restera en mémoire. Merci et encore merci!
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Patrick Gibon · il y a
un reportage d'une tranche de vie pas passée au grille-pain, du sec, du rude mais jamais rassis, de la gouaille de la vitalité d'une aventure au fil de l'eau et des années qui se terminent, comme la vieillesse en naufrage mais normal ?
en bref du bel ouvrage!

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Mireille Bosq · il y a
Ah! merci. C'est fou ce que
J'apprécie de rencontrer encore des lecteurs et des commentaires. Trop tristes, les textes oubliés.

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Amandine B. · il y a
Très belle histoire, des personnages haut en couleurs, attachants, dont le vécu nous est livré avec bienveillance, tendresse, et espièglerie. Vraiment j'ai passé un super moment. Merci !!
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Mireille Bosq · il y a
Il est peu de dire combien me touchent ces commentaires maintenant que les jeux sont faits. Merci!
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Aubry Françon · il y a
Profondément humaine et très immersive, une histoire simple au bon sens du terme, authentique et touchante. J'ai voyagé avec Manu et Simone, les ai vu entre vos lignes, ils ont pris forme dans mon esprit comme des êtres familiers. Un texte qui aurait mérité une finale.
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Mireille Bosq · il y a
Je partage votre avis quant à l'éventualité d'une finale ! J'avoue avoir été surprise et d'autant plis touchée par votre commentaire.
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Amandine B. · il y a
Oh oui il aurait totalement dû être en finale !!
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo 'pour ce beau texte ! Vous avez mes voix.
ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏
*Le lien du vote*..'
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https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-village-doukourela

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Mireille Bosq · il y a
Merci pour le compliment et j'accours chez vous.
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Cyrille Conte · il y a
Bravo Mireille, on est vraiment embarqué par ces personnages hauts en couleur et la gouaille de Manu. Vous nous faites découvrir la navigation sur le canal du Midi et cette histoire est une très belle leçon de tolérance.
J'ai envie de vous convier à une évasion pour la finale de short-paysages: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-promesse-d-evasion
Au plaisir de vous lire à nouveau.

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Mireille Bosq · il y a
Vous avez bien lu et bien senti. J'aime ça! je viens vous voir.
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Alberto Trentinher · il y a
Une longue belle histoire bien écrite et fascinante, on reconnaît les écrivains, normalement j'aime plutôt les ttc ou les poèmes ou les bd, bravo Mireille et merci de la lecture, tu as déjà gagné ton Grand Prix !
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Mireille Bosq · il y a
Voilà ma réponse! 😊
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Tess Benedict · il y a
Une histoire qui fait découvrir un monde peu connu à travers des personnages très bien décrits. Le récit gagne en vivacité grâce aux dialogues et aux voix bien rendues. Je vous donne volontiers un cœur de plus, même si nous sommes en concurrence pour le même concours.
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Mireille Bosq · il y a
C'est d'autant plus généreux et vos commentaires bien pesés me touchent beaucoup. Merci
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Tess Benedict · il y a
Si vous avez dix minutes, lisez mes nouvelles. 😉
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Mireille Bosq · il y a
Mais c'est fait!
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Willy Boder · il y a
Très belle histoire au fil de l'eau. La journaliste pigiste est-elle montée en grade après avoir gratté ?
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Mireille Bosq · il y a
Ça, je ne l'ai pas imaginé, mais je pense, qu'à la fin elle était un petit peu amoureuse de Manu . Merci pour votre passage, les lectures s'endormaient un peu...
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Ikouk OL · il y a
Belle histoire et Toulouse...!
J’aime

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Mireille Bosq · il y a
Merci pour cette positive visite!

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