L'or de la Tolérante

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En compétition

Trois étapes dans ma vie de fonceuse: Les métiers de l'habillement: une passion. Puis la réalisation d'un rêve: des études universitaires avec une licence d'Histoire à la clé. Enfin, les  [+]

Image de Été 2020

En attendant le passage du 19, sur le banc de l’abribus, j’ai ramassé un journal. Il relatait ce matin-là une nouvelle moins habituelle, l’échouage d’une péniche sur le canal du Midi. Il était même illustré par une assez bonne photo. Enfin, tout au moins pour le genre qui ne demande pas trop de détail, soit une masse sombre prise entre deux nappes plus claires.
Je suis payée pour trouver ce genre d’info. Un petit malin était passé avant moi. Il restait peut-être encore à gratter. Le sujet me paraissait plus prometteur que les comptes rendus d’associations ou l’annonce du gala de fin d’année des joueurs de boules. Je suis allée voir du côté de la capitainerie. J’ai obtenu sans mal l’emplacement du naufrage.
J’ai franchi les barrières supposées en circonscrire le périmètre. Le bâtiment en question, une grosse barcasse, gisait encore à moitié immergée. Je me suis un peu tordu le cou pour lire son nom sur la coque : la Tolérante.
Un grand bonhomme taciturne, un cigare au coin des lèvres, observait les travaux de renflouement. Comme il portait la coiffe des bateliers du canal, je l’ai abordé. Oui, le culot nous permet de remplir nos maigres colonnes pour d’assez maigres revenus.
— Elle est à vous capitaine ?
— Si elle flotte encore…
Je l’ai vu se tasser un peu plus, retourner dans ses rêves. Malgré ma courte expérience, je sais que dans ces circonstances, avec ce genre d’homme il faut « y aller. »
— Vous tenez tant que ça à la renflouer, elle transporte une cargaison en or ?
— Tu ne crois pas si bien dire. De là à le comprendre…
— Ça arrive quand on m’explique.
— Je peux même te faire un dessin. Tu payes bien ?
Il a éclaté de rire. Puis avec un vrai talent de conteur, il a enchaîné.

— Il faisait beau ce matin-là au niveau du port Saint-Sauveur, une prédestination en somme ! Et assez doux, vu l’heure. Simone, comme toujours sur le pont dès l’aube les jours où elle appareillait, démarrait sa journée de bon matin…
— Simone, votre femme ?
Il a émis un ricanement puis il a repris.
— Elle arrosait ses géraniums et s’apprêtait à déguster son café. Il passait et elle redescendait le boire quand elle a entendu ce gros « plouf ». Ce bruit lui a fait faire de la bile, elle craignait toujours la chute d’un pot de fleurs, de son vélo… elle est remontée à toute vitesse. Là, elle a eu du mal à en croire ses yeux. Un type à l’air ahuri, moi, s’accrochait à son échelle. Il venait de prendre un bon bain sans même avoir perdu sa casquette.
Il la soulève un instant.
— Tu vois, tous les bateliers la portent. La femme m’a interpellé en se foutant de moi, mais j’étais incapable de lui répondre, car tétanisé. Elle ne savait pas trop par quel bout m’attraper !
— Donc vous naviguiez déjà à ce moment-là ?
— T’occupe pas de ça et écoute si ça t’intéresse…
« Plutôt costaud le mec, » elle bougonnait, mais elle ne pouvait pas me laisser me débrouiller ainsi faisant le grand écart entre la berge et son embarcation. Elle est d’abord descendue arrêter son engin, le départ était différé de toute façon. Elle a envisagé un moment d’appeler les pompiers, mais elle a jugé urgent de remonter illico « t’as vraiment besoin d’un coup de main. »
Voilà comment la patronne de la Tolérante m’a raconté notre première rencontre et mon sauvetage.
— Mais comment étiez-vous tombé à l’eau capitaine ?
— Commence par laisser tomber le vous et le capitaine. Je voulais régler un problème. Peu importe la raison, le déclic est toujours le même : c’est la colère…
Pendant un moment, il est resté silencieux. Comme il parlait bien et que je ne suis pas débordée, sans qu’il m’y ait invitée, je me suis assise à côté de lui et j’ai sorti mon carnet. En guise de permission, j’ai juste relevé un sourcil. Il a acquiescé. C’était parti entre nous deux. Pour une fois, je tenais un sujet. La curiosité professionnelle me titillait. Même si j’exerce le journalisme à l’échelon le plus bas, car débutante, j’aspire à autre chose. Cet homme-là, dont je ne connaissais toujours pas le prénom, venait de me donner ma chance et sans doute plus encore.
Et j’aimais déjà l’arôme de pain d’épice de son cigare.

Il a continué.
— Je pensais que tomber à la flotte m’offrirait le moyen le plus radical pour m’aider à en finir, mais j’ai loupé ma noyade.
Il émet une sorte de rire puis enchaîne.
— Plus tard, la patronne m’a appris que le mouillage…
Moi : ?
— La hauteur d’eau si tu préfères. Au niveau des berges, elle atteint à peine un mètre quatre-vingt. Coup de bol, je mesure un mètre quatre-vingt-deux. J’avais encore pied. La Simone semblait disposée à m’aider à la condition de me voir commencer par moi-même…
— Tu peux m’expliquer un peu ?
— C’est la première chose que j’ai comprise d’elle malgré la confusion de mes idées alors qu’à première vue, elle ne correspondait guère à un modèle compassionnel. En premier, elle m’a sorti un chapelet de ses expressions les plus fleuries.
Elle a vite retiré « poivrot » après le constat de la neutralité de mon haleine. Elle en a déduit « Si t’es pas bourré, t’es con ». Une fois dans le carré elle m’a demandé de me désaper. « Tout a-t-elle dit, j’ai déjà vu le cul d’un mec enfin, je m’en souviens encore après trois maris ! » Et là-dessus, elle m’a envoyé une cotte sur la tête.
« Tiens, mets ça. »
— Bon enfin, le truc qu’elle venait de me balancer c’était ma taille. Elle m’a préparé du café. J’ai pleuré, pleuré, des heures il me semble, pendant ce temps elle me bourrait de tartines. Le ventre vide depuis la veille, le chagrin ne me coupait pas l’appétit. Une fois rassasié, curieusement, je trouvais là une forme de consolation. Je me suis mis à la regarder en douce.
On ne pouvait pas lui donner un âge. Elle restait droite en tout cas. Sous son tee-shirt complètement délavé, ses gros seins étaient libres, mais ne ballottaient pas. Je remarquais à son avant-bras une profonde blessure qui semblait déjà ancienne et mal guérie. Dans sa drôle de tignasse où un peigne ne passait plus depuis au moins une année, des coulées blanches mélangées à des serpentins comme rouillés. À ses pieds calleux, des savates. Mais elle sentait le propre, imprégnée par une odeur de savon.
Une fois de plus, je me retrouvais à la rue et, cette fois-ci, pour l’heure, à poil. Simone a fait sécher mes habits…
Je l’ai interrompu.

— Je connais le nom de la patronne, et le tien ?
— Tout le monde le sait au bord du canal : Manu.
Bon, tu me laisses continuer ? Marchande ambulante, elle vendait sur les marchés tout le long du parcours. Elle commençait sa tournée en retard sur son circuit hebdomadaire, à cause des pannes de plus en plus fréquentes de l’embarcation.
À la fin de la matinée, après les adieux, elle a roulé mes frusques et m’a tendu le ballot, « au cas où tu aurais envie de les récupérer. » Elle s’est à nouveau préparée à appareiller. Dans un boucan de vieille locomotive, je l’entendais pester et invectiver la Tolérante. Je rigolais pour la première fois de la journée tout en descendant les marches menant à la salle des machines. En comparaison de ce que j’avais vu de l’installation, assez rudimentaire, mais propre, il régnait un vrai bordel.
Elle me regardait arriver avec méfiance. Après avoir ouvert la trappe d’accès à la turbine, j’ai compris la raison de sa blessure au bras, elle se brûlait régulièrement, puis la cause de la panne. Il suffisait de changer le liquide de refroidissement. « Vous ne pourrez pas partir tout de suite capitaine, on va en profiter pour nettoyer l’échangeur ».
Quand nous avons entendu, en fin d’après-midi, les premiers « teufs-teufs » si doux lorsque l’on sait parler à un moteur, nous sentions tous les deux que nous allions tracer un bout de route ensemble. Je lui avais brossé un état des lieux. Si une sérieuse révision ne se faisait pas rapidement, je ne donnais pas cher du… il ne fallait surtout pas dire rafiot !
En raison de l’heure, elle ne pouvait plus partir.
— Pourquoi, il faisait nuit ?
— Non, mais il existe une grille horaire à respecter pour le passage des écluses. Elle comptait tout de même se trouver sur place le plus tôt possible le surlendemain. Comme elle avait manqué le jour de marché de Castelnaudary, elle voulait arriver de bonne heure à Carcassonne.
Elle ne m’avait rien demandé, et moi non plus je ne lui avais pas posé de questions. Elle partait de Toulouse et pour l’instant ça m’allait. Je venais de lui démontrer mon utilité et l’idée de ma compagnie ne lui déplaisait pas. Cela représentait, en gros chez elle, une forme de sentimentalité. Elle m’offrirait plus tard l’occasion de comprendre qu’elle savait cacher son cœur sous ses frusques et ses énormes seins.
(Il rigole et il mime les formes avec ses mains.)
C’était le printemps, les beaux jours s’annonçaient. J’allais réfléchir.
Enfin, lorsque les bavardages de Simone m’en laisseraient le temps.
Son genre d’encouragement ça donnait :
« Pauvre cloche, tu as un fils et tu te fous à l’eau. » (Il rit) elle me balançait ça.
« Tu lis dans mes pensées toi ? Et comment tu le sais que j’ai un fils ? »
« Tu n’arrêtes pas de répéter ça depuis une heure, mon fils, mon fils, c’est mon fils, mon petit, mon petit… et il est où ce fils ? » Elle ne m’a pas raté dès le premier jour et la première heure.
Pendant les deux années de notre cohabitation, elle m’a mis au carré. Je me suis laissé emporter au fil de l’eau.
Tout a été passé à la soude de son esprit clairvoyant et sur ce qui surnageait, de positif à ses yeux, je suis reparti à neuf.
Ce printemps-là, plus pauvre que jamais, en flottant sur le canal avec la Simone, je suis retombé en enfance auprès d’une mère costaude, exigeante, bosseuse, opiniâtre… un vrai pilier.
— Des qualités aimables !
— Pas son rayon ça, mais observatrice et… généreuse sans le montrer. Elle en avait tellement bavé, elle avait du mal à baisser sa garde. Quand j’ai compris le truc, assez vite d’ailleurs, je me suis marré, ce qui ne signifie pas que je me fichais d’elle…
Bon, revenons à l’instant où je reprenais mes esprits au sec, dans un abri provisoire, sur ce que sa propriétaire appelait une péniche puisqu’elle voguait en eau douce…
— Depuis longtemps ?
— Non, elle en avait eu l’idée de l’acheter en se baladant.
— Mais où était-elle allée la pêcher ?
— Par hasard, à l’intuition comme tout ce qu’elle entreprenait. Elle a décidé de retaper ce rafiot, terme interdit en sa présence, qui flottait, semblait habitable et lui assurerait un gagne-pain.
— Tu as parlé d’un gagne-pain, en quoi cela consistait-il pour elle ?
— Après examen des lieux, la cale lui a paru offrir un espace intéressant. Elle a réussi à cultiver des champignons et des endives et y élever des poissons exotiques. Elle stockait les marchandises qu’elle plaçait sur les marchés limitrophes du canal une bonne partie de l’année. Elle se tuait à la tâche quand elle m’a repêché.
— Tu as été l’homme de la providence en somme…
— Disons qu’elle a su nous apparier.
— Et où habitait-elle en dehors de sa tournée ?
— À bord pardi ! Dans le roof, c’est la zone où l’on vit, le logement si tu préfères. Il restait, entre le carré et la timonerie, un espace assez grand pour abriter la couchette dont je me suis contenté. Nous avons tout de suite négocié le prix de ma pension.
Ma présence allait la priver du petit supplément de recettes procuré par les promeneurs à vélo qu’elle convoyait lorsqu’après un périple ils redescendaient vers leur ville de départ. Son circuit de navigation s’établissait au gré des jours de marché, de Toulouse à Castelnaudary, Carcassonne, Narbonne, Béziers, Agde et retour, en tout une semaine.
J’ai vite trouvé de la compagnie au cours de nos étapes. Dans certains ports, les clients montaient à bord prendre livraison de leur commande hebdomadaire. Je donnais un coup de main pour descendre à quai les plantes en pot, les caissettes de champignons, et les petits poissons. D’autres fois, quand elle plantait ses tréteaux, je l’aidais au déchargement et à l’installation de son parasol. Une fois la mise en place terminée, il me restait du temps libre jusqu’à une heure, moment où je retournais plier. J’ai pris mes habitudes en moins de deux dans les troquets du coin, puis au bar restaurant « le Timonier » à Carcassonne. L’hôtelière, une jolie femme…

— Je la sentais venir celle-là, une dans chaque port autrement dit ?
— Merci, tu me flattes, non pas dans chacun, mais avec celle-là, nous sommes vite tombés d’accord. Quelquefois, je restais la nuit. Je me débrouillais pour revenir à l’heure à l’escale suivante de la Tolérante où la patronne ne me déroulait pas le tapis rouge ! Elle mouillait un torchon, faisait des moulinets (Manu mime la scène) et me le balançait à la figure, furieuse. J’avais l’impression qu’elle me prenait pour un de ses gamins de retour de cuite. (Il s’esclaffe) En fait, elle était jalouse. Pas de savoir que je couchais avec une femme, non, mais par peur de perdre mes services.
— Tu aimes ça, hein, te raconter. Je parie que tu lui as tout dit à ta Simone…
— Oui. On se passait de télé ! À l’heure de la détente, elle s’occupait aussi mal, propreté mise à part, de son corps que du système de propulsion de la Tolérante.
J’en ai pris soin, je le lui ai fait découvrir. De lui, elle ne connaissait que deux choses : la sexualité ou la violence. J’ai d’abord pansé son bras brûlé et purulent, puis ses pieds déformés. Il m’a fallu ruser, et supporter ses insultes, elle se demandait si je ne voulais pas passer à autre chose, cela découlait de son expérience. Un jour, elle a perdu une de ses savates. J’ai attrapé son pied pour la lui remettre. Elle a commencé par me le balancer dans la figure, mais j’ai su esquiver ! Petit à petit, à force d’approches prudentes, de moyens de l’amadouer, de ses pieds de bête de somme, de ses jambes lourdes, j’ai arraché la fatigue. Le rituel s’est installé. Après sa journée, de cinq heures du matin à onze heures du soir, ses défenses tombaient avec ses paupières.
Je commençais par masser ses chevilles, puis je remontais en respectant une frontière symbolique afin de ne pas créer d’ambiguïté…
— C’était limite amoureux quand même ?
— Pourquoi, tu penses t’y connaître toi en matière d’état amoureux ? Tu n’es même pas capable de comprendre la tendresse !
— Continue. Pendant que tu lui tripotais les jambes…
— Ouais. Ou les cheveux. J’étais arrivé à les lui démêler. D’une façon ou d’une autre, je la caressais et je lui parlais.
Avec une voix douce, je lui racontais les choses bizarres qui ont fini par me jeter à la rue.
« Je suis tombé amoureux. »
Simone :
« Oui, c’est banal. »
Voilà comment elle me répondait.
Et je lui expliquais :
« Tout dépend des circonstances. Elle m’a donné un fils et me l’a repris… »

Moi :
— C’est ce qui t’a amené à te jeter à l’eau ? Allez, on continue à partir de tes premiers jours à bord.
— La Tolérante, représentait son avoir au soleil, et encore plus. Un gagne-pain, une maison, une fonction sociale même. Elle jouissait d’une jolie réputation sur le parcours en vous pesant au-delà du poids, ses champignons alors qu’elle peinait à joindre les deux bouts. Il faut dire que l’état du bâtiment, vu le manque de révisions régulières, lui coûtait la peau des fesses. Tu peux imaginer que ma réparation du premier jour a prêché en ma faveur.
— Tu en savais quelque chose sur les moyens de propulsions ?
— En tout cas, suffisamment sur les chaudières ! Cela m’a permis d’anticiper sur les pannes. Les Diesels sont endommagés par la moindre surchauffe or, sa machine y était tout le temps ; en plus, elle se produit plus rapidement sur ce type de moteur et ils résistent moins que ceux à essence.
— Je vois que tu en connais un rayon !
— Oui. Mes dernières économies y sont passées ! J’ai tout rénové à bord. L’investissement s’est avéré bon.
— Ah ! nous y voilà.
Hors sujet a murmuré Manu.
— Tu en attendais bien un ou plusieurs avantages ?
— Là, je ne comprends pas ta question…
— Je me demande ce que tu espérais en retour ?
— Triste remarque à ton âge. Tu n’as jamais connu des exemples de choses faites gratuitement ?
— Mais tu m’as dit être ingénieur, tu aurais pu gagner correctement ta croûte, en apparence tu parais sain d’esprit, quoique… enfin, je te charrie. Où se situe la logique là-dedans, tu comptais toi aussi t’établir à ton compte ?
— Parce que je me sentais à la fois libre et responsable. Voilà, la vie avec elle me plaisait.
— Mais elle présente quelques traits un peu acariâtres tout de même comme idéal féminin ?
— Dans ce domaine, mes choix ont été plutôt à côté de la plaque. Elle m’apparaissait comme une mère fort acceptable. Elle me considérait comme le dernier de ses sept autres rejetons.
— Sept ! Et maintenant que sont-ils devenus ? Viennent-ils à bord ?
Dans ces cas-là, j’ai appris à le connaître, il pousse un de ces ricanements rageurs.
— Elle ne les voyait déjà plus beaucoup… avant.
— Avant ?
— Qu’elle ne repose entre les clous de son cercueil !
— Elle a eu un mari ?
— Oh ! elle avait plus de tempérament que ça ! elle en a eu trois. Deux abrutis et un incapable
— Comment avait-elle pu l’acheter la Tolérante ?
— Quand le troisième mari est mort, les descendants de celui-là l’ont fichue dehors. Mais elle avait réussi à économiser ! Elle se retrouvait à la rue, mais avec un métier…
— Lequel ?
— Fleuriste et qualifiée avec ça. Elle possédait un petit étal place du Capitole. Elle y avait gagné sa vie, et bien. Après vingt ans, elle s’était constitué une pelote.
— Je voudrais que tu m’en dises un peu plus long sur la façon dont tu es devenu propriétaire de la péniche ? Elle te l’a léguée ?
— Léguer le Tjalk*, Simone ? Elle avait sa forme de générosité, mais laisser son acquis le plus sacré à son matelot ça jamais ! Chaque sou mis de côté, c’était pour ses petites et comme elle a trimé dur pour le payer elle envisageait soit une cagnotte pour ses vieux jours soit un bien pour sa tribu.
À son décès, l’aînée, munie d’un pouvoir, est venue en prendre possession aux noms de ses frères et sœurs. Je peux te dire que je les attendais de pied ferme les héritiers ! Le jour des obsèques, une foule se pressait, toute la confrérie du canal plus des forains, des maraîchers, des cafetiers. Par contre, sur les sept enfants, seule sa première fille y assistait. Les autres ont payé la couronne traditionnelle « À notre chère maman » et basta. J’étais fou de rage. Je les aimais, Simone et son Tjalk, à ma manière. J’ai demandé à voir l’aînée afin de l’informer. Elle n’avait jamais posé le pied à bord, et n’avait aucune idée du fonctionnement des machines.
J’ai réussi ma mise en scène. À son arrivée, je m’étais posté au milieu d’un amas de boulons et de ferrailles, je tirais un masque de six pieds de long. D’après moi, le Diesel venait de rendre l’âme. J’ai prétendu avoir passé la matinée à « tenter » de le relancer. J’ai fini par lui annoncer que ce ne serait pas pour ce jour et promis de tout engager pour le réparer. Il faudrait commander des pièces, mais j’allais m’en occuper. Je lui dirais de rappliquer lorsque elles seraient remises en place.
Elle est revenue, oui. Ce jour-là, je lui ai « appris » que la machine était nase. Qu’il s’imposait de remplacer le moteur et je lui en ai donné le prix ! Elle a failli tourner de l’œil.
— Et j’imagine la suite…
— Eh oui, elle a accepté de me revendre la Tolérante pour trois sous.
Et de matelot, je suis passé capitaine.
— Tu l’as bel et bien escroquée.
— Non, j’ai sauvé la Tolérante
— Et elle est devenue ton idée fixe. C’est pour cette raison que tu veux la renflouer ? Tu pourrais juste la faire remorquer ? Elle pourra encore naviguer ?
— Pas cette fois-ci. Elle est bonne pour la casse. Mais elle n’y partira pas seule, même si je dois y laisser mes derniers sous.
***
Je dois l’avouer, j’étais tombée sous le charme de ce drôle de bonhomme. De ce mélange de mélancolie et de dérision… De son esprit incisif si bien camouflé sous son physique un peu lourd. De son reste d’accent parfumé d’Espagne. Et je me sentais bien au port dans les effluves de marée et de carburant.
Il m’a invitée à quai pour le jour où, renflouée, la Tolérante partirait pour être désossée.

Sur le point d’appareiller, le capitaine détachait le câble d’amarrage.
Il m’a vue arriver.
Il me guettait, je pense, comme d’habitude un cigare Navarre à la main.
Avec nonchalance et compétence j’apercevais Manu tantôt arrimant son cigare à ses lèvres, tantôt enroulant un bout de corde, tout en me lançant, par intervalles un regard, il allait lever l’ancre et, je le devinais, ne pas m’attendre. Au moment où je m’apprêtais à tourner les talons, l’attache dénouée, la péniche commençait tout doucement à s’éloigner du quai. Avec cérémonie, il s’est incliné, m’adressant un profond salut, puis il a soulevé sa casquette, l’a portée à son cœur, a croisé les bras sur sa poitrine avec cette manière si espagnole, et l’a jetée par-dessus bord. La Tolérante prenait de la vitesse.

— Tu n’avais pas compris ? L’or de la Tolérante, c’est l’âme de Simone.

La coiffe flottait encore, je l’ai regardée longtemps dessiner des ronds dans l’eau.
Je crois que j’aurais donné cher pour la repêcher.


*Tjalk : le type de la péniche de Simone.

J’ai fait beaucoup de recherches pour écrire ce texte qui m’a permis de faire connaissance avec Pierre Paul Riquet, l’ingénieur qui a conçu le canal.

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sylvette landru · il y a
sylvette LANDRU
Une merveilleuse histoire pleine de tendresse, de violence et d'amour qui se déroule dans le cadre superbe du canal du midi. j'ai adoré.

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Mireille Bosq · il y a
Vous savez le dire avec élan. Merci beaucoup
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Elisabeth Marchand · il y a
Pour avoir souvenir de la descente du canal du midi en pénichette, j'apprécie cette petite nouvelle tendre ... Amitiés. La nouvelle formule de Short est tellement merdique qu'hélas, je n'ai plus l'intention d'y revenir souvent ...
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Mireille Bosq · il y a
Elisabeth, j'ai remarqué la rareté de ta présence. Ta visite prend donc encore plus de valeur à mes yeux. Merci infiniment car j'en ai besoin sur un plan humain.
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Michel Crousillat-Drüke · il y a
Trés jolie nouvelle oú j`ai retrouvé mes émotions d`adolescent lors de la diffusion, en noir et blanc, à la télevision, de l`Homme du Picardie, saga de la batellerie, á la fin des années soixante. On revoit des plans de l`Atalante de Jean Vigo et les brumes de Conflans Sainte Honorine. On hume l`odeur du café fraichement passé et on veut relire la Péniche aux deux pendus du grand Simenon. Merci, Mireille Bosq,pour ce joli talent.
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Mireille Bosq · il y a
Ce commentaire documenté me touche beaucoup. Sans eux, ceux qui viennent de votre part, que sont nos écrits? C'est vous qui leur donnez de la vie. Merci.
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Tnomreg Germont · il y a
Le long, le court, peu importe ! L'essentiel est de parler vrai, et c'est votre cas, vos personnages sont vivants, les décors sont magiques et l'ambiance est présente. Bravo continuez Madame
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Mireille Bosq · il y a
Il est réconfortant autant qu'àgréable de savoir que l'on a touché ceux qui ont lu. Et loesque vous, qui lisez, l'exprimez, vous ajoutez de la vie à ces pesonbages imaginaires. Merci pour ce témoignage.
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Nelson Monge · il y a
Merci Mireille pour ce récit haut en couleur et en dialogues comme on en trouve trop rarement. la truculence des personnages met parfaitement l'ambiance en "images". Surtout, n'abandonnez pas le "long" qui vous va si bien ! !
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Mireille Bosq · il y a
Merci Nelson, je suis dans un moment où j'ai vraiment besoin d' encouragements, car à quoi bon rechercher, installer un décor, trouver des personnages, leur donner un caractère, c'est ma passion, si les retours sont ...maigres!
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Fred Panassac · il y a
Beau récit bien documenté et aux personnages attachants qui ont du répondant, bravo Mireille, j’ai aimé !
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Mireille Bosq · il y a
Grand merci pour votre visite et votre appréciation Fred, car je suis sur le point d'abandonner le "long"!
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Fred Panassac · il y a
Ce n’est pas grave Mireille, le court c’est bien aussi 🙂
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Houda Belabd · il y a
Je suis du même avis que Duje! Une suite, s'il vous plaît!
Je vous invite aussi à jeter un oeil sur mon oeuvre dédiée aux sans abris de l'Isère, ici: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chienne-de-vie-dun-sans-abri-iserois

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Mireille Bosq · il y a
Faire une suite, faire long, court, on se demande toujours ce qui serait le mieux, pour l'histoire et pour les lecteurs! merci en tout cas pour la visite que je vais me faire un plaisir de vous rendre.
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Houda Belabd · il y a
Ah oui, carrément, même sans suite, l'œuvre a tout de même le mérite de retenir toutes les attentions !
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Isa. C · il y a
C'est un très bon moment de lecture que vous nous offrez là.. J'ai beaucoup aimé ❤
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Mireille Bosq · il y a
Voilà un commentaire fait avec cœur. Grand merci !
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Duje · il y a
Une longue histoire où l'on a envie de connaitre la suite .
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Mireille Bosq · il y a
Si vous insistez... Mais je plaisante. Merci pour votre lecture.
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Marc D'ARMONT · il y a
Une vraie nostalgie dans ce récit. Des personnages au caractère bien trempé et meurtris par la vie qui font les belles histoires. Un beau texte parce qu'il traite des rapports humains tout simplement. Bravo Mireille.
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Mireille Bosq · il y a
Il est toujours gratifiant de "sentir" que le texte a fait mouche sur le lecteur. C'est bien dit. Merci

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