L'impasse des ombres

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Insatiable rêveuse. Chroniqueuse cinéma dans la presse et sur mon blog Inthemoodforcinema.com depuis 2003. Un roman ("L'amor dans l'âme") et un recueil de 16 nouvelles sur le cinéma ("Les  [+]

C’est une impasse bordée d’immeubles disparates. Tels des spectres parallèles s’y frôlent des cœurs endormis.

1. Elle

Une suiveuse. Leur suivante même. Voilà ce qu’elle était devenue, pensait rageusement Laurence Durand, dans la file de la boulangerie, ce matin d’hiver intransigeant. Elle regardait ses mains qui pendaient au bout de son manteau sinistre : gercées, inertes. Elles lui semblaient comme sa vie : lui être étrangères. Devant elle, son mari Ludovic et son fils Adrien débattaient gaiement de la série qu’ils avaient regardée la veille. Adrien se retourna un instant pour se moquer de ce qu’il appelait les « obsessions littéraires » de sa mère qui avait préféré lire un livre de Fitzgerald pour la énième fois plutôt que de « daigner la visionner » avec eux. Elle esquissa un sourire. Leur conversation reprit. Elle se sentait détachée. Vide. La voix soudain savamment cassante de son mari la sortit de sa torpeur. Il venait de sermonner un pauvre bougre qui les avait devancés dans la file. Peut-être était-il là avant. Peut-être était-il comme elle, ailleurs. Elle ne savait pas. Cela lui était égal. Tout lui était égal. Elle admira la virulente petitesse avec laquelle Ludovic défendit son territoire. Elle aurait voulu être aimée avec autant de fougue. Mais rien n’avait jamais été fougueux dans sa vie, à l’exception de ses rêves, enterrés depuis longtemps. Tout avait toujours été tranquille. Désespérément tranquille. Sans savoir pourquoi, elle ajouta un méprisant « c’est vrai, vous vous prenez pour qui, vous ne pouvez pas attendre comme tout le monde, non ? ». Pour diriger vers quelqu’un d’autre la hargne que son mari et sa vie mornes lui inspiraient, fut-ce un pauvre bougre, lequel ne dit rien, se plaça poliment derrière eux, au grand désarroi de son mari qu’un esclandre aurait égayé et qui prenait déjà la boulangère à partie sur « ces gens qui ne respectent plus rien ». Elle s’en voulut d’avoir été velléitaire, suiveuse suivante. Et de ressembler à tout ce qu’elle détestait, ces êtres morts vivants désillusionnés iniquement agressifs. Ludovic passa la commande de Noël. Ludovic aimait commander. Incident clos.

C’était un jour de juin. Le soleil narguait Laurence à travers la fenêtre de sa cuisine, lui rappelant avec un insolent cynisme l’insouciance à laquelle il l’invitait autrefois. Au milieu du brouhaha de ses pensées moroses, elle entendait Ludovic parler de l’écrivain qu’il allait recevoir à la librairie. Son portable sonna. Elle se pencha sur son téléphone. Un numéro inconnu s’afficha. Elle lut sans vraiment s’intéresser à ce qu’elle lisait. Continua sa cuisine. Songea un instant à ce qu’aurait été sa vie si elle avait continué à écrire, si on l’avait encouragée, si elle n’avait pas rencontré Ludovic, cet autre jour de juin, quand elle était à la lisière de tous les possibles encore. Elle avait besoin d’un avis sur ses écrits, de savoir si elle devait renoncer. Alors, elle avait choisi le premier libraire venu, celui de son quartier. Il l’avait invitée à dîner pour en parler, elle avait accepté, avide de savoir, ils avaient parlé de tout, de rien surtout, très peu de son livre qu’il lui avait dit entre deux banalités trouver « pas inintéressant », avaient réuni leurs solitudes de presque quadragénaires, sans fièvre, avaient emménagé ensemble, ce serait plus pratique, avaient eu un enfant, c’était dans la logique des choses. Et comme elle aimait les livres, par facilité, elle avait quitté son emploi de secrétaire pour l’aider à la librairie. Le provisoire était devenu définitif. C’était l’histoire de sa vie : du provisoire qui devenait définitif. Jamais plus ils n’avaient reparlé de ses écrits. Ludovic l’embrassa sur le front. Elle le rejoindrait tout à l’heure, quand elle aurait fini les petits sablés pour la dédicace. C’est là en recevant ce baiser mécanique qu’elle repensa au message. Une citation de Francis Scott Fitzgerald : « Ni le feu ni la glace ne sauraient atteindre en intensité ce qu’enferme un homme dans les illusions de son cœur ». La phrase l’agaça. Elle lui rappelait la médiocrité de son existence, si éloignée de l’univers flamboyant de Fitzgerald. Les mains pleines de farine, elle tapa :
—Vous faites erreur. Je ne connais pas ce numéro.
La réponse ne se fit pas attendre :
— Etes-vous certaine ? Vous ne me connaissez pas mais je suis un homme au cœur empli d’illusions. J’ai envie de vous connaître.
Laurence haussa les épaules et continua ses petits sablés.

À 15h, lorsqu’elle arriva à la librairie, elle fut saluée par un sourire en coin de Ludovic qui la présenta comme « sa femme » à l’écrivain (c’était ce qu’elle était, certes, mais n’était-elle que cela ?), un gringalet à la mèche expertement rebelle dont le premier roman serait le dernier, qui répondit par un « oh enchanté » des plus imaginatifs, après quoi il alla attendre les hypothétiques lecteurs à sa table, tandis que son mari restait derrière la caisse et qu’elle demeurait les bras ballants au milieu de la librairie. Elle avait envie de crier pour briser cette prison d’indifférence. Au lieu de ça, elle partit se réfugier dans la réserve. Machinalement, elle sortit son portable. Machinalement, elle relut la citation. Machinalement, elle répondit.
— Oui, certaine. Des illusions je n’en ai plus. De cela aussi, j’en suis certaine.

À 17h, elle rangea les douze livres invendus sur les quinze commandés, reprit l’assiette vide, passa devant son mari qui lui adressa un autre sourire en coin, remonta à leur appartement, ouvrit la porte, la claqua, se retint de répondre en hurlant au grommèlement de son fils, eut envie de se recroqueviller, ou de tout quitter. Au lieu de ça, elle s’enferma dans sa chambre, empoigna son téléphone, et lut cette réponse :
— Les illusions perdues peuvent se retrouver. Il suffit d’un élan du cœur, d’une rencontre inattendue, de laisser vagabonder son imaginaire.
— Pensez-vous que je vais répondre à un inconnu ? Qui êtes-vous ?
— Chaque jour. 20H02. Échangeons une phrase. Pas plus. Qu’avez-vous à y perdre ? (Vous avez déjà répondu à un inconnu).

À 20H, elle disséquait la béatitude sur les visages de son mari et de son fils, captivés par le journal télévisé, ne s’apercevant même qu’elle ne mangeait pas. Elle n’avait plus d’appétit. Pour rien. Se focaliser sur la violence du monde permettait d’ignorer celle qui vous environne. C’est ce qu’elle se disait, là, devant son assiette qui refroidissait. Elle se leva. Feignit d’aller aux toilettes. Ouvrit discrètement la porte de la chambre où elle avait laissé son portable (elle ne l’avait jamais avec elle, qui pouvait l’appeler ?). 20H01. Elle attendit. Se dit qu’elle était ridicule d’attendre. 20H02. Son portable vibra. Elle le saisit, l’air de rien, et lut ceci :
— Toute la journée, j’ai attendu cette minute pour vous dire que, aussi fou que cela vous paraisse, dans votre regard, j’ai vu le miroir de mes blessures, de mes regrets, d’une lueur imperceptible qui ne demande qu’à s’embraser et depuis je n’ai qu’une envie : vous connaître.
— Vous pensez vraiment que je vais croire que vous avez vu cela dans un simple regard ? Je préfère cesser cette conversation, écrivit-elle.
Elle attendit. Une minute. Puis cinq. Ressentit une pointe de déception. Retourna s’asseoir dans l’indifférence générale. Et, l’esprit ailleurs, ingurgita le contenu de son assiette froide.

Le lendemain. Le journal télévisé était commencé depuis une minute au moins. Le portable dans sa poche ne devrait pas tarder à vibrer. Il devait être 20H02 désormais. C’était de sa faute. Elle lui avait demandé. Il n’écrirait plus. Le visage de Ludovic satisfait et détourné de sa détresse lui sembla plus haïssable que jamais. Le reflet de sa vie indolente. C’est là qu’elle sentit la vibration salvatrice. Elle sortit discrètement le portable de sa poche.
— Si vous aviez envie de cesser cette conversation, alors pourquoi attendez-vous ma réponse (car vous l’attendiez si vous me lisez à l’instant, non ?), ne croyez-vous pas que c’est à ne pas rêver qu’on risque quelque chose, s’égarer dans la réalité ? lut-elle.
Après tout, oui, qu’avait-elle à y perdre ? Que répondre ? Oui, cela :
— Je crois qu’un rêve déçu est encore pire qu’une absence de rêves, qu’une illusion déçue est plus dévastatrice qu’une absence d’illusions.
Elle se répétait cette phrase comme une litanie obsédante pour ne pas l’oublier. L’écrire, il fallait l’écrire. Là sous leurs yeux ? Non, bien sûr. Se lever ? Oui mais il faudrait une raison. Comme un chien, elle se sentit enchaînée comme un chien et sa haine grandissait. Elle commença fébrilement à taper. Ludovic détourna l’attention du téléviseur pour la regarder. Fixement. Elle cessa de respirer. A qui écris-tu ? s’attendait-elle à entendre.
— Cela t’irait bien. Ferait plus moderne, entendit-elle à la place. Adrien opina du chef.
— Pardon ?
— Une coiffure comme celle de la présentatrice, cela t’irait bien. Elle acquiesça. Eut droit au fameux sourire en coin. Sans le savoir, il venait de réveiller son envie de vivre, viscérale soudain, et ainsi d’enclencher la machine infernale.

Chaque jour, elle ne vivait plus que de cette attente. Chaque soir, elle était un peu plus nerveuse, inhabituellement joyeuse aussi. Ludovic s’étonnait de la trouver « bien gaie », comme si sa tristesse coutumière le rassurait. A parler de rêves, d’illusions, d’espoirs, cela nourrissait les siens. Son imaginaire forgeait des rêves impossibles de bras qui comme ces mots provenant d’un inconnu l’enlaçaient. Des bras sans visage. Cela dura un mois. Trente messages. Trente phrases. Les vacances arrivaient. Comme chaque été, du 2 juillet au 2 août, ce serait Bénodet dans la maison de la belle-mère, aussi glaciale l’une que l’autre. Là il n’y aurait plus ce délictueux vertige à l’idée de le croiser par hasard. La curiosité la dévorait. La peur de savoir aussi. Alors, le 30 juin, le souffle coupé, elle enfreignit la règle et écrivit la première. A 20H01.
— Je voudrais mettre un visage sur celui qui nourrit ainsi mes rêves. Pas de réponse ce soir-là. Elle regretta, follement. Elle ne pouvait plus se passer de ses messages ni ce de petit moment extatique qui les précédait. Il fallut attendre une journée suffocante pour lire ceci :
— Ainsi l’avez-vous décidé : ce message sera le dernier, et je passerai sous votre fenêtre, chaque soir, à 20H.

1er juillet. Préparer les bagages lui demanda une concentration surhumaine. Elle n’avait pensé qu’à cet instant fatidique où elle se lèverait pour aller à la fenêtre de la cuisine, regarder, le voir enfin, lui qu’elle avait tant rêvé. Dans ce moment d’une apparente quotidienneté, sous les yeux de son mari et de son fils, elle vivrait l’instant le plus excitant de sa vie. Quand elle se leva, elle n’entendait plus rien. Sa vue se brouillait. Elle aurait été incapable de parler. Son corps entier était exalté par cette attente langoureuse, cette inquiétude aussi (il savait où elle habitait alors elle prenait un risque mais que risquait-elle de plus puisqu’elle était déjà morte ?). Elle murmura qu’elle avait chaud (c’était si vrai d’ailleurs), ouvrit la fenêtre. Ludovic répondit qu’elle allait manquer le début des infos. La belle affaire. Elle crut qu’elle allait défaillir. Des pas résonnaient dans l’impasse. Les questions se bousculaient. Serait-il jeune, vieux, beau, laid ? Peu importait. Avait-elle été manipulée ? Cela importait peu aussi, elle se sentait vivante, enfin ! Et puis il arriva. Il était jeune, trop sans doute. Elle l’avait déjà croisé dans l’impasse. Elle n’aurait pas pensé à lui. Elle s’écroula plus qu’elle ne s’assit. Si son mari ou son fils s’étaient tournés vers elle à cet instant alors, sur son visage illuminé, ils auraient vu : la résolution folle, la joie démente. Le lendemain, elle ne partirait pas en vacances avec eux. Elle serait là, devant lui. Coûte que coûte.

2. Lui

Paul Bertrand avait passé sa vie dissimulé. Dissimulé derrière les mots des autres, il était traducteur de romans. Dissimulé derrière un physique insipide, il n’avait même pas eu
l’originalité d’être d’une laideur qu’on remarque. Dissimulé derrière un nom qu’on ne retenait jamais non plus, on confondait souvent son nom et son prénom quand on ne l’appelait pas Pierre Bernard ou Patrick Jean. Dissimulé à son domicile, derrière sa fenêtre, celle du bureau de son appartement où il travaillait, cette fenêtre depuis laquelle il regardait le spectacle de la vie se dérouler sans lui. Un spectacle relatif : sa fenêtre donnait sur une impasse et les rares passants étaient ceux de l’immeuble d’en face, plus haut, plus chic, plus neuf que sa petite résidence des années cinquante. Il n’était pas non plus de ces êtres qui attirent la sympathie. Il n’y pouvait rien : il avait des traits las, maussades même. Même quand il souriait, on avait l’impression qu’il grimaçait alors mieux valait encore s’en abstenir. Il était le dernier d’une fratrie de quatre. Celui de trop. Il avait l’impression d’être toujours celui de trop d’ailleurs. Même avec Estelle parfois. Estelle, c’était une petite boule de jovialité. Elle était interprète d’hommes d’Etat, aussi nomade que Paul était sédentaire. Ils s’étaient rencontrés sur le tard, trois ans plus tôt, lors d’un colloque d’interprètes. Le colloque avait lieu à Malte. L’exotisme du lieu avait donné du charme à Paul et du piment à cette histoire somme toute banale. Ils vivaient ensemble depuis deux ans. Et ils continuaient à vivre ensemble comme ils avaient commencé : sans trop vraiment savoir pourquoi. Briser la solitude peut-être. Faire comme les autres et en être rassurés. De lui on disait qu’il était convenable. Il était fatigué d’être convenable, prévisible, invisible. Dissimulé. C’était une colère qui l’habitait depuis toujours, depuis l’enfance même. Le sentiment de ne pas exister. D’être méprisé. Une colère qui n’avait cessé de grandir et qui avait culminé un jour d’hiver dans une boulangerie. Un jour comme un autre en apparence. Un jour où il faisait peut-être un peu plus froid. Où il était peut-être un peu plus seul. Un peu plus misanthrope. Estelle était partie depuis une semaine accompagner un homme politique à l’ONU, à New York. C’étaient les vacances. Les cris des enfants de l’impasse se faisaient plus stridents. Ce matin-là, l’un d’eux l’avait bousculé. Paul lui avait demandé de s’excuser. L’ingrat était parti en riant. Un rire sardonique. Paul était entré dans la boulangerie agacé, harassé. Et puis, ce couple était passé devant lui. Même pas sciemment. Pire, sans le voir. Aveuglés par leur suffisance. L’homme arborait cet air faussement affable de ceux qui se pensent supérieurs. Mais c’était sa femme qui avait tout déclenché. Avec son ton acerbe. Si sûre d’elle. De son bonheur tranquille. Si fière de vous le cracher au visage. Le mépris de trop. Elle ne l’avait jamais remarqué. Elle ne savait même pas qu’il existait. Lui la connaissait bien. C’était la femme du libraire, de la librairie située sous l’immeuble d’en face où le couple vivait. En se penchant à la fenêtre de son bureau, il les voyait très clairement dans leur cuisine clinique et rutilante. Une fois, il était venu à la librairie proposer de dédicacer un livre qu’il avait traduit. Elle avait répondu sèchement que ce n’était pas elle qui s’occupait de cela, mais son mari. Il n’était pas dupe : une manière de se débarrasser de lui. Il n’était jamais revenu à la librairie. De sa fenêtre, il aimait scruter ce visage comme s’il s’était agi d’un animal de laboratoire, se demander ce que ça ferait si on enrayait la mécanique bien huilée de sa vie bien rangée. Alors, ce jour-là, à la boulangerie, il avait retenu son numéro de téléphone qu’elle avait donné pour la commande et une fois chez lui l’avait noté scrupuleusement. Sept mois s’étaient écoulés. Ce jour-là, la mère Gaudie, la vieille acariâtre du premier étage dont Estelle et lui se moquaient souvent, l’avait bousculé en entrant dans l’immeuble. Un mépris comme une réminiscence d’un autre. Estelle était à l’étranger. De son bureau, il voyait la femme du libraire dans sa cuisine. Les gestes assurés. Petite fourmi bien appliquée. Enfant, il rêvait d’être chef d’orchestre. Fièrement, il répondait cela quand on lui demandait. La réponse de son père, cinglante, était toujours la même : on n’est pas des meneurs dans la famille. Surtout toi. Voilà, condamné à être dissimulé. Mais dissimulé on pouvait d’autant mieux mener la danse. Chaque soir depuis ce jour, il orchestrait sa minute de jouissance fiévreuse. Parfois, il la croisait dans la rue. Pas une seconde elle ne pensait qu’il s’agissait de lui. Puis, il y avait eu le 30 juin. Et la décision de porter le coup de grâce. De la faire tomber de son piédestal. D’écraser la fourmi.


3. L’autre

Franck était un jeune homme ponctuel. Maladivement ponctuel. Il quittait son travail à 19H et arrivait toujours chez lui à 20H03, dans son impasse. Il travaillait à la caisse d’un cinéma. Sa silhouette longiligne ressemblait à une esquisse, comme une longue virgule surmontée de quelques mèches romantiques. Cela lui convenait bien, lui qui rêvait toujours de rencontres romanesques. Mais il ne lui arrivait jamais rien. Sa vie était dramatiquement routinière. A l’exception de ce fameux 1er juillet. Il était 20H02. Elle s’était immobilisée devant lui et l’avait obligé à s’arrêter. Il pensa seulement qu’elle le retardait, qu’il rentrerait chez lui avec une minute de retard. Elle l’avait regardé. Intensément. Ardente. Avait saisi sa main. De l’autre, apeuré, parce qu’il pensait aux secondes qui s’écoulaient, il l’avait giflée. Elle s’était figée. Il avait hésité une seconde puis était rentré chez lui en courant. Une fois dans le silence confortable de son salon, il regretta un peu pourtant. Peut-être cela aurait-il pu être le début de cette fameuse aventure qu’il appelait de ses vœux, une rupture dans sa fastidieuse routine ? Il aurait pu faire demi-tour, lui demander si elle allait bien, lui offrir un café, lui dire de lui raconter. Mais dans la vie cela n’arrivait pas. La vie n’était pas du cinéma. Dans la vie, chacun restait cadenassé dans sa réalité.

4. Lui

Paul s’était posté à sa fenêtre dès le matin. Prêt pour le spectacle. Il avait tout vu : le mari et le fils charger la voiture pour les vacances, la dispute dans la cuisine, la portière qui claque, et une fois seule son visage illuminé d’un bonheur fou puis, après la gifle, dévasté d’une tristesse insondable. Ensuite, il ferma la fenêtre, remit soigneusement la chaise derrière son bureau, effaça le numéro de portable, ferma la porte de son bureau, rejoignit Estelle qui regardait les infos dans la cuisine, s’assit à table. Estelle lui dit qu’il avait l’air content de lui. Et à l’instant même où elle le lui disait, il ressentit une tristesse infinie, le vide incommensurable des années à venir.

5. Elle et un autre

Il avait fallu appeler Ludovic, lui dire qu’elle avait eu un coup de folie, qu’on ne l’y reprendrait plus, le supplier de lui pardonner. Dans le train pour Bénodet, Laurence songeait à ce que serait sa vie : une longue ligne droite sans virages, sans 20H02, sans illusion. Une vie morte. A côté d’elle, dans le train, un homme lisait, un livre de Stendhal. Pas beau. Pas laid. Quelconque. Il l’avait bousculée pour s’installer, pour enlever sa veste, pour fermer le rideau, pour ouvrir sa tablette. Quatre fois. Sans un mot d’excuse. Comme si elle n’existait pas. Sur la tablette était posée sa carte de visite qui lui servait de marque-pages. Elle mémorisa le numéro de téléphone qui y figurait. Comme ça. D’instinct. Le soir, la belle-mère l’accueillit avec son air imperturbablement glacial. Ludovic et Adrien firent comme si de rien n’était. Après tout, rien n’avait été. Le soir même, Jacques Blanchard, comptable de son état, retrouvait sa femme en Bretagne, repoussait pour la énième fois sa décision de lui suggérer le divorce (à quoi bon ?), et recevait un message provenant d’un numéro inconnu sur son portable. Une citation de Stendhal...
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Annie et Kristel Perez · il y a
Ainsi va la valse des sentiments...
Des personnages merveilleusement bien décrits avec leurs travers et leurs doutes.

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