L'héritière

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Julien, 80 ans. Depuis 4 ans j'écris et Je remercie toutes celles et ceux qui par leur bienveillance et leur soutien, m'ont encouragé à poursuivre cette merveilleuse expérience. Je leur dois  [+]

L’idée de vendre nos vins à l’étranger était bonne et c’est ce pourquoi j’étais venue m’installer à Shanghai. Les grossistes chinois potentiellement intéressés étaient de plus en plus nombreux et nous allions bientôt pouvoir mettre les crus " Château Cambra" sur la toile. Germain, mon mari, qui devait gérer le domaine pendant mon absence, confia la charge au maître de chai et me rejoignit sous prétexte de multiplier nos séances de dégustations.
Cette nuit-là, une forte migraine m’avait empêché de dormir. Le matin, Germain décida d’assurer seul la mission prévue pour la journée et en mari prévenant, il m’invita à rester à l’hôtel. À onze heures, il m’appela pour me demander si j’allais mieux et me dire qu’il avait oublié de prendre un des cartons de vin destinés à la dégustation.
Je me sentais mieux et décidai de le lui amener. L’hôtel me prêta une voiture dans laquelle un employé s’empressa de charger le colis demandé. Sur la route, un contrôle de la police m’obligea à m’arrêter et bien sûr, dans ma précipitation, j’avais oublié de prendre mon passeport ainsi que mon téléphone portable.
L’un des policiers, de type européen, en civil, me demanda mes papiers dans un parfait Français. Ne les ayant pas et ne voulant pas perdre de temps, je lui proposai de faire appeler mon hôtel, là où il aurait eu la confirmation de mon identité. Sans tenir compte de ma requête, l’homme me fit ouvrir le coffre ainsi que le carton responsable de ma précipitation... Sous les bouteilles, plusieurs sachets de poudre blanche étaient cachés...

Personne ne voulut tenir compte de mes assertions et je fus immédiatement internée dans une prison à Shanghai. Un enquêteur venu me voir accepta quand même de faire des recherches sur mon identité, à l’hôtel, on ne se souvenait pas de moi et à l’Ambassade de France, on l’informa qu’aucune disparition ni demande de recherche d’individu n’avaient été formulées.
J’ai immédiatement pensé que Germain avait dû être piégé d’une autre manière et que nous étions victimes de la mafia chinoise. On allait certainement nous soutirer une forte rançon, mais il n’en fut rien. De rester ainsi sans nouvelle de mon mari me sapait encore plus le moral...
Après un semblant de procès et sans plus de détails, on put lire dans un journal de Shanghai destiné aux étrangers cette courte phrase :
" Dans l’impossibilité de prouver son identité, une jeune femme est condamnée à vingt ans de réclusion pour trafic de drogue..." Je demandai la révision de mon procès et la présence d’un avocat français. On me dit que les relations politiques du moment ne permettaient aucune ingérence étrangère dans les décisions de la justice chinoise : sans identité je n’étais plus rien, je n’existai plus...
Les conditions d’internement devenaient de plus en plus insoutenables, seule dans une cellule crasseuse ouverte aux rats, je dormais à même le sol sans couverture, le repas unique de la journée se limitait à un bol de riz et un verre d’eau. Une fois, la semaine, j’étais autorisée à faire mes ablutions entières dans un bac d’eau fétide, placé au milieu d’une cour à la vue de tous.

J’avais perdu la notion du temps quand un jour, un journaliste français vint me sortir de la torpeur dans laquelle je m’enfonçais ; spécialiste du droit international, il avait avec une belle somme d’argent et beaucoup de persévérance, obtenu l’autorisation de me rencontrer. Je compris pourquoi la veille j’eus droit à une douche, du linge propre et deux bols de riz...
Dans un parloir aux murs délavés, une table et deux chaises étaient à disposition ; d’un geste déférent, l’homme m’invita à m’asseoir.
─ Bonjour, je suis journaliste, mon prénom est Claude. Officiellement, je suis ici pour aduler la justice chinoise quant à ses agissements envers les prisonniers étrangers. Officieusement, je tente de savoir dans quelles conditions vivent certains de mes compatriotes et s’ils ne sont pas maintenus ici arbitrairement ; si j’ai la conviction qu’ils n’ont pas eu de procès équitable, je tente de les aider.
Il ne pouvait pas imaginer l’effort que je dus faire pour ne pas lui sauter au cou !
─ Pour faciliter nos échanges il serait bon que vous me donniez votre prénom, poursuivit Claude.
─ Anne-Marie, mon nom est Cambra et... Pleine d’espoir, c’est dans les grandes lignes que je lui racontais mon vécu et mes déboires depuis mon arrivée à Shanghai.
Mon histoire débute au cœur des vignes du Médoc... Claude prenait des notes en m’écoutant.

André, mon père et fils de Léon Cambra, mon grand-père, était allé en mairie pour obtenir, deux extrais de mon acte de naissance sur lesquels on pouvait lire : "Anne-Marie Cambra, née le 31 juillet 1986... "
Simone Cambra, ma mère, en charge du personnel de maison, s’inquiéta à son retour de couches de ne plus avoir de nouvelles de Julie absente pour cause de congé maternité. Servante au domaine depuis plusieurs années, elle avait toujours donné satisfaction.
Léon l’informa que Julie était bien revenue, mais suite à un différent, il avait dû la congédier. Puis quittant le salon, il ordonna à mon père de le suivre au bureau avec les deux justificatifs.
D’un coffre caché derrière la bibliothèque, Léon sortit le grand livre des Cambra sur lequel, accompagnés des actes authentiques, étaient consignés les naissances, les mariages et les décès survenus dans notre famille depuis toujours. Il invita mon père à s’approcher.
─ Tu sais combien ce livre m’est précieux, je vais y inscrire l’arrivée d'Anne-Marie et y placer les copies de son acte de naissance que je t’ai demandé ; tu pourras retrouver plus tard, quand tu auras la charge de tenir ce mémoire.
Il prit une longue pose avant de poursuivre.
─ À ce propos, j’ai vu notre médecin de famille... C’est une longue maladie, m’a-t-il dit... Cela laisse sous-entendre que j’ai encore du temps devant moi... Il ne faut pas t’inquiéter, tout est prêt pour mon départ qui je le répète, n’est pas pour tout de suite.
Contrarié, mais sans rien ajouter, André lui remit les documents demandés.
Quand quelques mois plus tard mon père inscrivit le décès de Léon, il fut surpris de ne retrouver qu’un seul des deux actes de naissance...
J’avais toujours baigné dans le milieu viticole, mes connaissances acquises au domaine complétées par mes études, m’amenèrent très vite à prendre les rênes du château Cambra. Comme mon grand-père Léon, le sang de la vigne coulait dans mes veines.
Cette année-là, la météo permit de démarrer les vendanges en avance, mais quand la saison démarre trop tôt, les violents orages au sud de la Gironde ne sont pas une légende. De me voir inquiète, mon père demanda de l’aide à son ami Maxime viticulteur comme nous. C’est ainsi que Germain son régisseur, débarqua accompagné de gens bien décidés à terminer les vendanges avec nous avant l’arrivée du mauvais temps. C’était notre première rencontre et le jeune homme me dévisageait avec insistance.
─ Il y a un problème ? Lui demandai-je.
─ Non, non ! C’est juste que j’ai l’impression que nous nous connaissons... C’est sûr, je ne vous ai jamais rencontrée et pourtant... Pardonnez-moi, s’excusa-t-il, mais je vous trouve très jolie.
Cette dernière remarque n’était pas pour me déplaire, je trouvais moi aussi ce garçon beau et fort sympathique. À la fête donnée pour la fin des vendanges, nous nous étions laissés aller à rire et à danser en compagnie des ouvriers ; le vin aidant, Germain osa me voler un baiser. Je ne cherchai pas à me dérober, troublés, nous promîmes de nous revoir.

Quelques mois plus tard nous étions mariés et c’est avec une idée derrière la tête que je proposai à Germain de faire notre voyage de noces en Chine. Les ventes par Internet prenaient de l’ampleur, mais avant d’être sur la toile, il fallait que nos crus soient connus et appréciés des Chinois...
Dès notre retour, tout fut organisé : Germain resterait au domaine pour en assurer la gestion et me faire parvenir les vins nécessaires aux négociations. La logistique étant parfaitement planifiée, je pus partir en Chine pour tenter d’élargir la vente des vins "Château Cambra".
Peu de temps après mon départ, mes parents se tuèrent dans un accident de voiture. Les funérailles accomplies, je repartis pour Shanghai. Après avoir délégué les responsabilités du domaine au maître de chai, Germain impatient, vint me rejoindre... Quelques semaines plus tard, j’étais en prison sans nouvelles de lui !

Claude, repartit en France muni de ces informations. Deux mois plus tard il revint, un article plus qu’élogieux sur la justice chinoise facilita ses accès en milieu carcéral, il dut néanmoins "graisser" à nouveau quelques pattes pour me parler. Cette fois, je me jetai dans ses bras sans aucune retenue.
Avec des mots choisis, Claude m’annonça que Germain était au château et qu’une inconnue avait pris ma place. Par connaissances interposées, il avait réussi à se rapprocher des faux époux...
─ J’ai gagné leur confiance et ils me reçoivent facilement, poursuivit-il. Je dois vous faire un aveu, dit-il embarrassé, cette femme vous ressemble incroyablement...
─ Mais vous avez pu avoir son nom ? Demandai-je.
─ Marie Cambra et vous devez avoir le même âge ! Vous êtes certaine de ne pas avoir une sœur jumelle ? Ou une demie-sœur inconnue de votre famille ?
─ Non ce n’est pas possible ! Tout cela est incroyable !
─ Si je recoupe les périodes de votre histoire avec ce qu’ils m’ont raconté, je pense qu’à la suite de votre incarcération, Germain est allé s’installer à Pékin, là où elle vint le rejoindre pour qu’il l’initie aux fondamentaux de la viticulture avant de revenir au domaine.
─ Mais les employés du château ont dû voir une différence quand même !?
─ À leur retour beaucoup furent renvoyés. Le peu d’anciens maintenus ainsi que les nouveaux arrivés suivirent le maître de chai qui lui, est resté indifférent à la nouvelle situation. Je vous assure, Anne-Marie, la ressemblance est si forte que quand je l’ai vue j’en suis resté sans voix !
─ Sosie ou pas, elle ne pourra jamais tromper Justine, ma seconde mère, la nounou qui m’a élevée, mais je suppose qu’ils l’ont éloignée du domaine elle aussi, me mis-je à pleurer...
Voyant mon désarroi, Claude me prit dans ses bras, poussés par un désir commun, nous échangeâmes notre premier baiser.

Claude retourna en France, les confidences de ma vieille Justine, permirent de comprendre le fond de cette histoire. Mon grand-père Léon avait mis enceinte la servante Julie. Pour obtenir son silence il lui proposa de l’argent ce qu’elle refusa. Pour ne rien dire et quitter le domaine, il fallait que Léon reconnaisse la paternité de l’enfant qu’elle portait.
Acculé, il lui fit parvenir après l’avoir modifié, un de mes deux actes de naissance. Née dix jours avant moi, le 31 juillet devint le 21 et une partie du nom, Anne-Marie Cambra, disparut pour laisser la place à celui de Marie Cambra.
Certaine de détenir un document authentique, Julie fit enregistrer sur son livret de famille la naissance de sa fille : "Marie Cambra, née le 21 juillet 1986..." Plus tard, grâce à notre ressemblance, Marie s’était mise en tête de me faire disparaître pour devenir la seule héritière du domaine Cambra.

À Shanghai, là où règne le pouvoir de l’argent, des sommes rondelettes et des conversations bien orchestrées, permirent à Claude d’enregistrer discrètement les aveux des complices de Germain.
Venu en Chine pour organiser le piège dans lequel j’étais tombée, Germain profita de mon mal de tête pour l’exécuter. Un employé de l’hôtel soudoyé, plaça la drogue dans le carton de vin manquant avant de le charger dans la voiture. Pour corrompre le flic en civil qui me fit incarcérer et m’empêcha de prouver mon identité, une somme d’argent très élevée fut nécessaire !
Claude avait collecté suffisamment d’arguments pour engager des négociations auprès de la justice chinoise. Mis en mauvaise posture, les juges acceptèrent de produire des rapports utiles à me disculper et ma libération fut enfin obtenue. L’analyse des ADN prouvait que j’étais bien une Cambra, mais confirmait aussi les dires de Justine : Marie et moi étions du même sang !

Accompagnée de Claude, de la police et d’un huissier, je me présentai au château. Les intrigants jouèrent la surprise et l’incompréhension. Marie avait l’avantage de pouvoir exhiber un passeport sur lequel on pouvait lire : (...) Marie Cambra, née le 21 juillet 1986... /...
On fit venir le maître de chai qui sans ciller, déclara ne rien vouloir comprendre à cette histoire, pour lui ses patrons étaient ceux qui habitaient le château et donnaient les ordres...
Nous étions dans le bureau de mon grand-père, Germain avait eu connaissance du coffre caché derrière la bibliothèque, mais n’avais jamais pu consulter le livre de famille. Seule dans l’assistance à connaître la combinaison, je fis pivoter le fond du meuble. Surpris, les faux époux comprirent qu’ils étaient piégés.
J’avais énuméré devant les témoins présents le contenu du grand livre avant de l’ouvrir, quand je le sortis, il laissa échapper la copie d’un acte qui prouvait qu’une Anne-Marie Cambra, était bien née un 31 juillet 1986...

À la résidence "Les Genets," la chambre dégageait un léger parfum connu de moi depuis toujours, Claude et moi étions entrés sans bruits. L’occupante, assise devant la fenêtre ne nous entendit pas. Quand elle se retourna, son visage s’illumina...
─ Bonjour Justine.. Tes goûters me manquent, nous venons te chercher, ta chambre t’attend au château...
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Jeanne en B · il y a
quelle histoire ! Bien des familles cachent des côtés sombres, là c'est reussi et radical, enfin presque :-) bonne journée !
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Joëlle Brethes · il y a
La cupidité fait faire de bien vilaines choses à certains ! 🤢
Je m'aperçois en tout cas que ce "vieux" (😜😉😁) texte était passé entre les mailles de mon filet de lecture.😉💖

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jusyfa *** Julien · il y a
Bonsoir Joëlle, tu sais qu'il n'y a pas d'obligation et c'est gentil d'être passée me lire.
Bise.
Julien.

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Joëlle Brethes · il y a
Je le sais très bien, Julien : et comme ce texte était aux oubliettes, je pouvais discrètement l'y laisser... s'il m'avait déplu, ce qui n'est pas le cas !!! 😊💖😘
Bonne journée 😊

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Albane Charieau · il y a
je me suis régalée.
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jusyfa *** Julien · il y a
Merci chère Albane.
Julien.

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Daniel Nallade · il y a
Un bon polar ce texte, refusé aussi par Short ? Julien j'ai l'impression que le bikini change de garde-robe ! Amitiés Dan