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Lettres de la fin du monde

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Clémence

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Le 8 juin,

Aujourd'hui, ils sont venus nous chercher.
Depuis que le tsunami a dévasté la côte, Maman avait dit que cela arriverait. Alors après les ouragans de la semaine dernière, cela a sûrement précipité les choses.
Ils nous ont emmenés dans une sorte de grande base, entouré par des grillages, des barbelés et des gardes. Je ne sais pas si c’est pour nous éviter de sortir, ou pour Les empêcher d’entrer.

Nous vivons bien ici. Maman, Papa, Johnny et moi sommes réunis. Ils nous servent à manger et nous dormons dans une sorte de grand dortoir.
Le seul problème, c’est que nous ne voyons pas l'extérieur. Nous sommes enfermés et il n’y a aucune fenêtre nulle part.

Il y a d’autres familles et des enfants de notre âge. Johnny s’est fait des amis et moi, j’ai joué avec des filles mais elles ne sont pas très intéressantes. Maman dit que je dois faire un effort et que nous ne savons pas pour combien de temps nous sommes là, alors autant en profiter.

Je ne sais pas si je dois m’inquiéter ou pas. Personne ne nous dit rien, nous n’avons plus aucune nouvelle de l'extérieur, mais nous avons entendu dire qu’il y avait des coupures de courant. Un monsieur m'a dit que cela ne risquait pas d’arriver ici, car il y a un groupe électrogène, mais je ne sais pas ce que c’est.
Papa dit que nous sommes en sûreté. À voir sa tête, je n’en suis pas si sûre.

Johnny est toujours aussi embêtant. Hier il m'a encore poussé et nous nous sommes battu. Maman nous a punis. Enfin, elle a essayé. J’ai déjà l’impression d'être puni à vivre ici.
Elle m'a quand même laissé t’écrire cette lettre.
Cela fait un mois que je n’ai pas eu de tes nouvelles, c’était juste après la première tempête, quand nous sommes partis dans la maison de mes grands-parents, mais que toi tu es restés.

Tu me manques.
Est-ce qu’ils sont venu te chercher toi aussi ? Est tu en sécurité ?

J’espère avoir de tes nouvelles très vite.
Je t’embrasse

Alice



Le 16 juin,

Après les dernières tempêtes et la coupure des principales communications, j’avais peur de ne plus recevoir de tes nouvelles. Comment à tu fais pour m’envoyer ce message ?

Nous sommes toujours à la maison. Papa a barricadé les fenêtres et l’entrée. Il a cloué des planches en bois et mis des morceaux de carton sur toutes les ouvertures. Nous sommes enfermés. Maman essaie d’agir comme avant, comme s’il ne se passait rien. Elle continue de cuisiner même si la nourriture commence à manquer.

Il y a eu plusieurs coupures de courant, de plus en plus longue. La nuit, nous devons nous éclairer à la bougie. Au début c’était amusant mais maintenant j’ai peur.

À la radio, ils ont dit qu’Ils avaient été aperçu au nord, mais il n’y a aucun témoignage. Je ne sais pas si je dois y croire ou pas. En tout cas, après cette nouvelle, Papa et Maman se sont enfermé dans la cuisine et se sont disputé. J’espère qu’ils ne vont pas divorcer.
La radio est notre seule source d’information depuis les ouragans qui, comme tu le sais, ont détruit la plupart des émetteurs. Papa a essayé de m'expliquer ce que c'était mais je ne comprenais pas alors il s’est énervé et est parti. Il a l’air triste ces derniers temps.

Lucy pleure tout le temps, tu sais comment sont les bébés. Maman dit que je ne devrais pas être aussi dur avec elle et que moi aussi j’étais un bébé il n’y a pas si longtemps, mais j’aimerais bien qu’elle se taise de temps en temps.

Je m’ennuie. Tu as de la chance d'être avec d’autres enfants. Ici il n’y a personne, presque tous les voisins sont partis. J’aimerais bien que tu sois là pour qu’on puisse retourner à la cabane dans les arbres. Je ne peux pas aller voir dans quel état elle se trouve, Maman refuse de me laisser sortir. Seul Papa s'absente de temps en temps et revient avec un peu de nourriture ou une couverture.

J’espère que tu vas bien.
Je t’embrasse

Laura



Le 28 juin,

Ici, il pleut. Depuis plus de deux semaines il pleut sans interruption. Ce n’est pas la première fois que ça arrive, mais j’ai l’impression que chaque tempête est pire que la précédente.
Tout est humide et sale. L’eau s’est infiltré dans les bâtiments et nous pataugeons dans un mélange de boue. Ils essayent de nettoyer mais l’eau revient sans cesse. Je ne sais pas quand cela va s'arrêter.
Le bruit de la tempête à l'extérieur m'empêche de dormir. À chaque rafale de vent, on dirait que le toit de la base va s’arracher.

Johnny a lu ta lettre. Il a dit que s’il n’y a pas de témoignage, c’est parce qu’Ils ne laissent aucun témoin en vie. Ma maman l’a grondé très fort et il a passé la journée seul dans un coin. À la radio, j’ai entendu parler de leurs attaques sanglantes. Il paraît qu’ils détruisent tout sur leur passage.

Papa m'a tout expliqué. Il dit que je suis assez grande pour savoir. Ce sont des militaires qui nous ont emmenés dans leur base. Pour nous protéger d’Eux. J’espère vraiment que nous sommes à l’abri ici, car j’ai vraiment peur. Je fais des cauchemars ou je rêve d’Eux, même si je ne sais pas à quoi ils ressemblent. Je ne pense pas que le grillage ou les barbelés suffirait à les empêcher d’entrer.
Jean un des militaires m'a aidé à envoyer ce message. Je n’ai pas tout compris mais il m'a dit qu’ils possèdent un système de communication souterrain. C’est comme cela aussi que nous réussissons à obtenir des nouvelles de ce qui se passe au nord.

La vie dans la base est de pire en pire. Nous commençons à manquer de nourriture et d’eau. De plus en plus de gens arrivent et j’ai entendu deux militaires parler, la capacité de l’abri va bientôt être dépassée. Je dois dormir dans le même lit que Johnny. Il n'arrête pas de me donner des coups de coudes.

L'extérieur me manque. Le grand arbre de ton jardin aussi. Je donnerai tout pour retourner à l’époque où nous montions le plus haut possible pour essayer d’apercevoir les voisins.
Maman m'a dit que je ne devais pas perdre espoir et que je devais être patiente. Et qu’un jour peut-être nous pourrions retourner dans notre maison. J’espère qu’elle a raison.

Tu as de la chance d'être toujours chez toi. Tes parents n’ont pas décidé de partir comme tout le monde ?

Donne moi vite de tes nouvelles

Alice




Le 10 juillet,

Nous ne pouvons pas partir à cause de Lucy, elle est trop petite pour un voyage comme celui-là. J’ai entendu Maman et Papa parler. Ils envisagent que Papa reste avec elle à la maison pendant que Maman et moi nous essayons de te rejoindre dans la base militaire. J’aimerais bien sortir d’ici, mais je ne veux pas laisser Papa et Lucy.

La radio est cassée, la tempête a détruit le dernier émetteur qui marchait. Nous ne recevons plus aucune information. Juste avant qu’elle ne s'éteigne nous avons entendu dire qu’Ils descendaient vers le sud, là où nous nous trouvons. J’ai peur. Maman et Papa aussi, je peux le voir à leur regard.

Lucy a de la chance, elle est trop petite pour comprendre ce qu’il se passe.
Moi, j’ai peur d’eux, toi aussi sans doute. Je les imagine grands, sombres, avec une sorte capes qui volerait derrière eux. Je ne sais pas ce qu’ils veulent et je ne veux pas le découvrir. Je voudrais juste qu’il s’en aille.

Nous aussi nous commençons à manquer de nourriture. Papa sort de plus en plus mais il ne ramène presque plus rien. Heureusement que Maman en avait gardé un petit stock. Je ne sais pas ce que nous aurions fait sinon.

J’aimerais bien accompagner Papa lors de ses excursions. Mais il ne veut pas. Je dois rester à l’abri avec Maman et Lucy. J’espère vraiment que nous sommes en sécurité derrière toutes ses protections.

C’est le début de l’été. Même si vu les tempêtes, on ne dirait pas. Tu te rappelles l'été dernier ? Quand nous allions faire du vélo toute la journée. Nous faisions plusieurs kilomètres pour nous rendre au lac, puis nous pique-niquions avant de nous baigner.

J'espère que cette époque reviendra.

Je t'embrasse
Laura




Le 16 juillet,

Il n'y a plus de nourriture. Nous sommes trop. Quelques personnes sont partis de l'abri. Je me demande ce qu'ils espèrent trouver à l'extérieur.
Maman pleure toute la journée. Elle essaye de le cacher mais je le vois bien à ses yeux rouges. Moi aussi je pleure. Je suis terrifié. Nous avons entendu qu'ils se rapprochaient. J'ai peur qu'une attaque soit imminente.
En plus la tempête a détruit une partie du grillage. Les militaires et les hommes de la base, se relaient jour et nuit pour le reconstruire.

J'ai du mal à me souvenir d'avant. J'ai l'impression que ma vie a commencée le jour où ils sont arrivés. Tu te rappelles ? Nous étions à l'école quand le tsunami s'est déclenché, détruisant tout sur son passage et tuant des milliers de gens. Il y avait eu une alarme et nous avions dû rentrer chez nous.
Ce jour-là, c'est comme si le temps avait été mis sur pause et qu'il n'était pas reparti. J'ai l'impression de vivre dans un rêve depuis. Ce genre de truc n'arrive que dans les films normalement.

Personne ne veut parler de leur arrivée. Papa et maman évitent le sujet. Il n'y a qu'à toi que je peux me confier.
Et à Jean, tu te rappelles de lui ? Je t’en ai parlé, c’est un des militaires de la base. Nous avons de longues discussions sur eux, le passé et le futur. Il pense que nous allons réussir à les vaincre et que la vie va reprendre son cours. Mais j'ai un doute. Comment vaincre un ennemi dont on ne sait rien. Je pense qu'il dit cela seulement pour me rassurer.
C'est lui aussi qui m'a parlé de leur avancée vers la base. Il m'a fait promettre de le dire à personne.
Il dit aussi que nous sommes bien préparés alors je n'ai pas à m'en faire.

Un jour je me suis perdu et j’ai réussi à trouver une petite fenêtre. J’ai pu apercevoir l'extérieur pendant quelques secondes. J’ai eu le temps de voir le ciel assombrit à cause de la tempête. Au loin derrière les barbelés, on peut distinguer une forêt. Elle est effrayante. On dirait qu’à tout moment quelqu'un ou quelque chose peut en sortir.

À quoi ressemble l'extérieur là où tu es ?

Je t’embrasse
Alice




Le 25 juillet,

Les coupures d'électricité sont de plus en plus nombreuses. Le courant est revenu un instant et j’en profite pour t’envoyer ce message. La tempête a arraché quelques tuiles du toit. Nous passons le plus clair de notre temps dans le noir, éclairé par quelques bougies mais il n'y en a presque plus.

La radio remarche. Nous avons réussi à capter une fréquence pirate.
Il y a eu des attaques à quelques kilomètres de là où nous sommes. Il paraît que c'est un bain de sang. Ils vont arriver.
Papa prépare la maison. Il a barricadé le sous-sol et fait des provisions de nourriture.

Les derniers voisins sont partis hier. Nous sommes seuls. Nous sommes obligés de rester pour Lucy.
J'ai peur. Je voudrais partir moi aussi.

Je me rappelle surtout de la première tempête. Tu étais venue chez moi pour une soirée pyjama. Tu t'es retrouvé bloqué quand elle a commencé. Ça a duré une semaine.
C’est là que nous avons compris de quoi ils étaient vraiment capables.
Après ça les gens sont allés faire des provisions. C’était la cohue dans les magasins. Papa et Maman avaient ramené à manger pour quelques semaines. J'espérai qu’elle ne servirait jamais.
Puis les tempêtes se sont enchaîné. C’est là que les gens ont commencé à partir vers le nord et à s’abriter dans des endroits reculés. Si seulement ils avaient su qu’Ils commenceraient leur attaque par là.

À l’époque, j’avais regardé des théories sur internet. Certains disaient qu’ils voulaient conquérir la terre pour s’y installer. D’autres qu’Ils venaient en paix, ce qui s’est avéré totalement faux. Moi je pense qu’ils font ça juste pour le plaisir, parce qu’ils aiment ça, juste pour tuer et effrayer.

Et toi, que penses-tu de ces théories ?
Tout se passe bien là où tu es ?

Je t’embrasse
Laura




Le 3 août,

Ils sont passés à côté de l’abri sans nous attaquer.
Ils ont surement eu peur des différentes protections entourant la base. Enfin, je ne sais pas s’Ils peuvent ressentir la peur. Ou aucune autre émotion.
Personne n'a réussi à les apercevoir. On aurait dit qu’une sorte de brouillard s’était abattu sur la base. Il faisait froid et humide. Tout le monde était regroupé dans le réfectoire, dans un silence total. Johnny était recroquevillé sur lui-même. Maman et moi étions dans les bras l’une de l’autre. Papa faisait les cent pas sans faire aucun bruit. C’était terrifiant.

Je me rappelle de ces tempêtes. Mais aussi des éclipses. Pendant plusieurs jours, le soleil disparaissait. Cela a détruit la plupart des cultures. On dirait qu’ils cherchaient à nous affaiblir. Mais le pire, ça a été les ouragans qui ont détruit les grandes villes. C’étaient des attaques ciblées. Ils savaient exactement ce qu’Ils faisaient.

J’ai surpris une discussion entre deux militaires. Ils chuchotaient, mais j’ai pu entendre le mot invasion. C’est donc ça que c’est. Une invasion.
Est-ce que cela veut dire qu’ils ne s'arrêteront pas avant la fin de l’humanité ?

Il y a une dame ici qui prie toute la journée. Elle n'arrête pas de répéter que le jugement dernier est arrivé. Un militaire lui a parler pour lui dire d'arrêter de faire paniquer tout le monde avec ses histoires.
Pendant que Papa et Maman avaient le dos tourné, j’en ai profité pour prier un peu avec elle. On était toutes les deux côte à côte, à genoux, au milieu du réfectoire. C’était un moment magique, comme on en fait peu en ce moment.

J’ai prié pour toi et ta famille, pour que vous soyez enfin en sécurité.

Je t’embrasse.

Alice



Le 10 août,

Ils étaient là. Je pouvais les entendre. C’est comme tu l’as décrit. Noir et humide. Comme si le brouillard était tombé d’un seul coup.
On était regroupés dans la cave, en silence. Maman avait sa main sur la bouche de Lucy pour éviter qu’elle ne crie. Papa m'a pris dans ses bras. Je crois que Maman a pleuré un peu.
Nous sommes resté dans le noir comme ça des heures, jusqu’à qu'Ils s’en aillent.
Papa m'a dit que le danger était écarté, mais je n’y crois pas. Je pense qu’Ils vont revenir.

Il a ajouté d’autre planche de bois sur les fenêtres et la porte et il a mis les meubles devant. Maman prépare à manger comme si de rien n’était et Lucy pleure toujours. Elle a faim je crois. Notre stock de nourriture et d’eau est bientôt terminé.

Je prie moi aussi, mais sans y croire. Je n’ai plus beaucoup d’espoir.

Comment notre vie a-t-elle pu changer si vite.

Laura




Le 11 août,

Le courant est revenu pour quelques secondes. J’ai peur que ceci ne soit ma dernière lettre. Ils sont entré dans la maison. J’entends le parquet craquer au-dessus de nous. Maman pleure en silence. Papa ne dit rien mais je vois sur son visage que lui aussi est terrifié.

Je ne veux pas mourir.

Laura




Le 15 août,

Je m’inquiète. Donne moi des nouvelles dès que tu peux.

Alice


Le 30 août,

Laura, s’il te plaît répond moi. Je m’inquiète vraiment.

Alice



Le 1er octobre

Laura ?
Alice




Le 11 août,

Voilà un an jour pour jour que je n’ai pas eu de tes nouvelles.

Ici ça va mieux. La tension des derniers mois est passé. Je suis retourné à la petite fenêtre, le ciel est à nouveau bleu. Ils sont partis.
La vie est revenu dans l’abri. Nous jouons à nouveau. Papa et Maman ont souri pour la première fois depuis longtemps.
La vieille dame a arrêté de prier pour le salut de nos âmes comme elle le disait, maintenant elle remercie Dieu de nous avoir épargné.

Nous avons pu sortir pour la première fois aujourd’hui, mais nous avons dû rester dans le périmètre de la base.

Jean m’a dit que l’’invasion n’est pas terminé. Ils ont quitté la région et sont partis plus au sud. Nous sommes enfin tranquilles. Les tempêtes se sont arrêtées.
Nous nous organisons pour le futur. Nous avons commencé des cultures à l'extérieur, pour tenir les prochains mois. Ou les prochaines années.

Nous sommes tranquilles pour l’instant, mais c’est sur ils vont revenir.

Alice
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