Les oies sauvages

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Yvonne DUPARC se définit comme une " Femme qui écrit" car elle a longtemps jonglé avec les chiffres, ce n'est qu'à partir de la retraite que lui est venu le goût de l'écriture. Elle aime allie  [+]

Image de Automne 2018
Oui, je peux dire qu’aujourd’hui 18 mai 1964, c’est le plus beau jour de ma vie. Si je suis si heureux en ce jour si particulier où notre village rural est pavoisé c’est parce que... euh... enfin... cela fait dix ans que j’y pense... cela fait dix ans que je cherche ce que je pourrais faire... dire... inventer... pour plaire à la fille que j’aime en secret. N’empêche que j’ai le cœur qui palpite et les jambes qui flageolent. J’ai peur de sa réaction, j’ai peur qu’elle ne me trouve trop... ou pas assez... nous sommes tellement différents.
Elle, c’est une fille de la ville toujours belle et pimpante et moi, avec mes bottes, à suivre mon père partout dans les marais, j’ai plutôt les manières d’un gars de la campagne. Elle s’appelle Isabelle, ça lui va bien comme prénom, elle est tellement fragile, tellement gracieuse et tellement belle. Elle ressemble à un ange, une fée, elle occupe toutes mes pensées depuis si longtemps. Je ne sais si elle se rendra compte que j’ai appris tout ça pour elle, rien que pour elle...
Ses parents possèdent une jolie chaumière entourée d’un parc arboré. Ils passent leurs vacances, ici, près de chez nous, près de notre masure normande bien tristounette. La mère d’Isabelle qui est née dans notre village est devenue hôtesse de l’air à Air Inter sur ce nouvel avion que le monde entier nous envie : la Caravelle.
Elle est grande et blonde, des yeux verts tirés vers les tempes et des pommettes hautes, toujours bien coiffée comme les mannequins que l’on voit dans les magasines. Grace à son métier, elle vole au dessus des montagnes et des océans, elle découvre des pays, elle côtoie des gens de toutes les couleurs et de toutes les races. Son mari est journaliste parait-il ? Ils se sont sans-doute rencontrés dans un avion. L’été, la mère d’Isabelle se dore au soleil presque nue, allongée sur un transat au bord de leur piscine où l’eau est bleue comme l’eau de la méditerranée.
Mon père, lui, qui a usé ses fonds de culotte dans la même école communale que la mère d’Isabelle, est toujours resté au village. Il est devenu « osiériculteur  » car dans les marais, les saules poussent comme du chiendent. Il n’a jamais pris l’avion et des gens de toutes les couleurs et de toutes les races, on n’en voit pas beaucoup par ici. Nous, on est des gens de la terre, il n’y a que les oies sauvages qui emportent nos rêves au dessus des montagnes et des océans lorsqu’elles partent pour l’hiver.

Mon père, il tresse toutes sortes de paniers, de corbeilles ainsi que de petits meubles et fauteuils. Des paniers et des corbeilles, il en faut de toutes sortes pour les paysans, ils s’en servent pour cueillir les pommes et les poires, pour emmener les volailles et les lapins à vendre au marché et ramasser les œufs.
Mais ce qu’il a fabriqué de plus beau à mes yeux, c’est le joli fauteuil de repos qu’il a tressé pour Isabelle. Je ne sais pourquoi, il y a mis tout son cœur et presque toute son âme. Il n’a jamais fabriqué quelque chose d’aussi beau. Il a utilisé des rameaux d’osier qu’il avait récolté l’hiver précédent. Il avait gardé les meilleurs rameaux, les plus colorés, du rouge qu’il a entrecoupé d’osier vert bleuté pour donner du relief à son ouvrage. Il y a passé des heures et des heures ! Ce n’était jamais assez bien, assez réussi, assez magnifique. Il a même poussé le plaisir à dessiner sur le dossier, une oie qui prend son envol, pour l’oie, il a utilisé de l’osier blanc. L’osier blanc, on l’obtient en dépouillant l’osier vert de son écorce, je le sais parce que pour le fauteuil, j’ai aidé mon père : Vous pensez c’était pour Isabelle !
C’est Isabelle qui a demandé à mon père de représenter un oiseau:
« une oie sauvage » a-t-elle demandé de sa petite voix timide.
«  J’aime tant les regarder s’envoler » a-t’elle rajouté.
« C’est tellement libre un oiseau... »
Alors mon père a dessiné une oie, à force de patience et de témérité, il a réussi, inattendu mais réussi !... Je me demande s’il ne serait pas amoureux de la mère d’Isabelle. L’été, lorsqu’elle prend ses bains de soleil, il regarde à travers la haie, (surtout quand maman est partie faire les courses).
Lorsque nous sommes allés livrer le fauteuil, je me rappelle, Isabelle était dans les bras de son père ; cela m’a paru drôle que celui-ci la porte comme un bébé car à l’époque elle avait déjà six ans. Ensuite il l’a déposée précautionneusement sur le fauteuil comme s’il avait peur que le travail de mon père ne soit pas assez solide. J’étais un peu vexé pour lui !
Ce jour là, il faisait beau et nous nous sommes assis sur des transats au bord de la piscine. J’étais tendu, anxieux, je regardais Isabelle du coin de l’œil, bien coiffée, bien habillée, elle était magnifique. Mais tout à coup, mes yeux se sont portés sur ses drôles de chaussures qui dépassaient de sa jolie robe. Qu’elle ne fut pas ma surprise d’apercevoir de gros godillots que l’on porte habituellement à la campagne. A mon avis, ces chaussures n’allaient pas du tout avec sa robe mais comme je ne suis jamais allé à la capitale, il est certain que je ne connais rien à la mode.
Moi aussi l’été, parfois, je regarde à travers la haie. Isabelle est toujours allongée sur notre beau fauteuil d’osier avec une oie dessinée dessus. Elle est toujours vêtue de jolies robes qui lui recouvrent entièrement les jambes. Isabelle doit être très sage car je ne la vois jamais courir dans le jardin, jamais je ne l’entends crier ou jouer au ballon. Elle reste figée aussi immobile qu’une statue. Elle lit, elle rêvasse, elle parle avec sa mère qui se bronze au soleil. Parfois je l’entends rire, j’adore son rire.
Mais principalement, Isabelle regarde les oiseaux. Elle lève le visage pour laisser le vent repousser ses cheveux en arrière, la chaleur envahit de rose ses joues et l’éblouissement du soleil fait monter les larmes au bord de ses paupières. A l’automne, lorsque les oies sauvages se regroupent et s’apprêtent à partir c’est le moment préféré où j’aime à espionner Isabelle et sa mère. Toutes deux, nichées sous de chaudes couvertures pour profiter des derniers rayons du soleil, l’une et l’autre lèvent leurs visages et regardent les oies.
Je surprends la voix claire de la fillette : «  Regarde, Maman !  Elles forment un grand V ! Est-ce qu’elles savent écrire les oies ? On croirait qu’elles veulent nous faire comprendre qu’elles partent en voyage ! »
Les oies tournent au dessus des deux femmes comme pour leur dire adieu.
«  Oh regarde ! Il y en a une qui s’est perdue ! Elle a perdu les autres ! Ah non, elle reprend sa place dans le V. J’ai eu peur pour elle. Seule, cela doit être difficile de faire un si long voyage. »
Sa mère l’écoute et s’intéresse avec elle au destin de ces oiseaux migrateurs.
— Toi aussi, tu voles Maman, tu voyages au dessus des nuages... souffle Isabelle, comme à regret.
— Oui, ma chérie, moi aussi je voyage. Un jour, je t’emmènerai et tu accompagneras les oiseaux.

La distraction de mon père, c’est la musique. Il joue dans une fanfare, je suis impressionné car il n’a jamais appris le solfège et rien qu’avec son souffle, il sort de jolies notes de son clairon. J’avais hâte de grandir et d’apprendre à jouer d’un instrument. L’instrument qui me plaisait le plus c’était la trompette de cavalerie c’est mieux que le clairon mais c’est plus difficile à apprendre : L’amour, ça vous donne des ailes un peu comme les oiseaux !... L’amour, ça vous transporte au dessus des océans comme les oies sauvages !... Au fond de moi, je songeais qu’isabelle serait épatée lorsqu’elle m’entendrait jouer, c’était pour elle que je voulais apprendre. Alors, je suis allé avec mon père aux répétitions, je me suis entrainé durant de nombreuses années car je savais qu’un jour j’y arriverais et que je serais prêt.

Ça y est, c’est aujourd’hui, c’est le lundi de Pentecôte et cela va être le plus beau jour de ma vie. J’ai douze ans depuis cette année, la fanfare a dégoté un uniforme à ma grandeur : un blouson bleu marine, un pantalon blanc et une cravate assortie avec sur la tête un petit calot comme les militaires. Ma mère avait les larmes aux yeux en me regardant m’habiller :
— Ce que tu es beau mon fils ! ne peut-elle s’empêcher de s’exclamer.
— Tu crois que je vais lui plaire ?  la questionné-je tout tremblant.
— Plaire à qui, me demande ma mère.
— Eh bien ! A Isabelle, voyons Maman ! Je lui rétorque, agacé qu’elle n’ai pas deviné.
— Ah oui ! Isabelle...
Elle s’arrête une seconde de parler, puis, elle reprend semblant gênée :
— Écoute, il faut que je...
Je l’arrête au milieu de sa phrase presque mal poliment.
— Quoi !... qu’est qu’il y a ?
— Rien... rien... Allez, va !... les autres vont t’attendre.

Le lundi de la Pentecôte, la tradition veut que les musiciens de la fanfare réveillent les habitants de la commune. Ils vont de maison en maison, de ferme en ferme, de hameau en hameau pour se rendre ensuite tous ensembles, en musique, à la chapelle afin d’assister à la seule messe de l’année. Isabelle et ses parents assistent toujours à cet office religieux. Quand Isabelle, était petite, son père la portait dans ses bras tout au long de la cérémonie mais désormais il est obligé de la pousser dans un fauteuil roulant, c’est pour cette raison qu’il possède un grande et belle voiture, une Opel Olympia qu’il gare tout près de l’église sur la pelouse, le curé l’y a autorisé. C’est pas pour frimer, c’est indispensable pour Isabelle. Mon père possède une Juvaquatre c’est moins classe mais moi je peux marcher.
Cette année, Isabelle et ses parents ne sont pas encore arrivés, cela m’inquiète car ils ne manquent jamais ce jour spécial. Autour de la chapelle, tout est prêt, le curé et les dames de la paroisse ont décoré l’intérieur de l’édifice avec des fleurs champêtres. Le maire et les élus ont installé de grandes tables et des bancs sur la pelouse pour le vin d’honneur qui sera servi après la messe, les musiciens de la fanfare ont révisé les chants religieux et le bedeau sonne les cloches.
Tout le monde entre en procession, la messe va pouvoir commencer même si Isabelle et ses parents ne sont pas là. Sur la pelouse, il y a un grand vide, la belle et grande voiture n’est toujours pas arrivée.
Ma mère me dévisage du coin de l’œil, se rendant compte que l’absence d’Isabelle me perturbe. Je commence à trépigner et surtout je commence à me poser des questions :
Isabelle pour qui j’ai appris à jouer de la trompette de cavalerie !
Isabelle pour qui j’ai revêtu mon bel uniforme de musicien !
Isabelle pour qui j’ai insisté afin que la fanfare apprenne à jouer un air très difficile (un air chanté par le régiment des parachutistes) rien que pour elle : Les oies sauvages. Elle qui aime tant ces oiseaux, elle qui est si belle et si fragile et qui voudrait pouvoir voler. Mon père m’a assuré qu’on le jouerait après la cérémonie pendant le vin d’honneur, celui-ci semblait un peu gêné en m’affirmant cela.
Ma mère s’est faite belle aujourd’hui. Pour l’occasion, elle étrenne toujours une nouvelle robe, pas aussi élégante que la mère d’Isabelle mais elle est jolie quand même et c’est ma mère. Elle travaille très dur à la ferme, il faut qu’elle soit grande et solide. Il parait que je lui ressemble, la même tignasse un peu rousse, les mêmes yeux verts en amande. Comme dirait mon père : Ta mère, c’est quand même une belle plante !
Ma mère s’assoit sur un banc, elle lisse les plis de sa robe de la paume de ses mains et je m’assois à côté d’elle. Elle rectifie les plis de mon pantalon blanc pour ne pas qu’il se froisse. J’écoute les oraisons et les prières d’une oreille inattentive, je me retourne sans arrêt vers la porte. Ma mère fronce les sourcils. Elle est croyante et pour elle une messe c’est sacré, on ne doit pas se laisser distraire. La messe est très gaie, tout le monde chante, tous les gens du village, le curé, le bedeau, les dames de la paroisse, il n’y a que moi qui ne suis pas à l’unisson. La messe est désormais finie, tout le monde sort sur la pelouse. Isabelle et ses parents ne sont toujours pas là. Je suis désespéré, des larmes me montent aux yeux mais je tente de les cacher, un homme ne pleure pas !
Les parents qui ont de jeunes enfants les prennent dans leurs bras et marchent en procession autour de la chapelle derrière le curé et les enfants de chœur en s’arrêtant de temps à autre pour des prières. Cette messe est un peu particulière, c’est un peu comme un pèlerinage à Lourdes, car elle est entourée d’une croyance :
«  Si vous voulez que votre enfant marche dans l’année, faites lui faire le tour de la chapelle Saint Léonard le lundi de Pentecôte. »

Mon père me fait signe de m’approcher et il me dit :
— Viens, prends ta trompette. Nous allons jouer Les Oies sauvages pour Isabelle.
Je reste interloqué, je ne comprends pas qu’il veuille jouer ce morceau de musique quand même. Il a bien du se rendre compte qu’Isabelle n’est pas présente. Je me mets à crier :
— Non ! on ne va pas le jouer. C’est hors de question !
Mon père me prend par les épaules et m’attire vers lui. Il déglutit avec difficulté et il m’avoue d’une voie sourde dont il essaie de chasser les légers tremblements dus à l’émotion :
— Isabelle n’a plus besoin de faire le tour de la Chapelle. Elle n’en aura plus jamais besoin. Elle ne regardera plus les oies sauvages s’envoler. Ses parents m’ont dit de récupérer le fauteuil en osier et de te le donner parce qu’elle ne s’assoira plus jamais dessus mais l’air que nous avons appris tous, nous allons le jouer pour elle. Rien que pour elle.
— Allez prends ta trompette, m’ordonne-t-il.
Mon père, cet homme rustre carré d’idées et de corps, lui qui n’avait jamais parlé en public, est intervenu et m’a pris contre lui (geste affectueux qu’il n’avait jamais eu à mon égard auparavant) devant tous les habitants de la commune. Il est rouge d’émotion :
— Nous allons jouer un air que nous avons appris pour Isabelle parce qu’elle aimait les oiseaux et en particulier les oies sauvages. Elle disait : qu’elles étaient libres !
Il ne peut finir sa phrase, ses lèvres se mettent à trembler, il prend son instrument, le porte à sa bouche et se met à jouer. Son souffle triste donne au son du clairon, un léger trémolo.

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