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Les lames du trépas

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AichaF

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« Tant d’amertume dans mon cœur.
Mon âme hurle,
Mes entrailles grondent,
Mes larmes ne coulent plus.
J’explore, je creuse...
Dans les méandres de mon être
Cherchant le pourquoi de mon désarroi;
En vain.
Étrange, la brume m’étouffe,
M’enferme dans ma stupeur,
Abrupte.
Je ne peux qu’écrire,
Gribouiller ma détresse,
L’accoutrer de lignes,
Extraire la douleur
En moi qui se propage...
La refuser, la réfuter,
Ne plus m’y contraindre,
Épandre quelques épîtres
Pour délivrer mon âme
Inguérissable,
Insaisissable,
Quête nécessaire, tentative de survie... »
Chaque bouffée d’oxygène inhalée me rappelait à quel point ma vie ne serait plus jamais comme avant. Je guettais l’aube qui semblait me fuir. Ensemble, nous jouions au chat et à la souris jusqu’à ce qu’elle cède et se livre à moi. Et c’était ainsi tous les soirs. J’écrivais... L’insomnie était devenue ma fidèle compagne.
Pendant le jour, je vivais, je marchais, je souriais. Parfois je riais aux éclats quand mon cœur pleurait. D’autres fois, je me faisais glaciale ; refusant d’être cernée, que quiconque se soucie de moi, refusant de saisir les mains qui m’étaient tendues, de remonter du gouffre.
La nuit venue, j’affrontais ma torture, mon ventre tordu d’un rictus intérieur.

Ce supplice lancinant me possédait. J’étais une proie ; à sa merci. Il me semblait agoniser, la culpabilité à mon chevet, attendant mon trépas...
Et s’il suffisait de fermer les yeux ? Alors je les fermerai encore...
Mais j’appelais, désespérée, le sommeil qui sans cesse me reniait. Je le suppliais. Il demeurait de marbre glacé ; froid et distant. Tout me répudiait. Tout me rappelait mon abomination. Dehors, la pluie se faisait plus forte et tambourinait tel un tam-tam des souvenirs intolérables qui m’exhortaient à me rendre. Ploc ! Ploc !... Et le sommeil et l’aube me fuyaient. Encore et toujours...
20 ans plus tôt ou presque...
Nous étions au mois d’Août et la saison des pluies battait. Ma sœur et moi nous nous rendions à Kaolack ; ville natale de mon père. Tous les ans nous y allions pendant les grandes vacances pour environ deux semaines et cette fois était la fois de trop...
Notre séjour dans la grande famille, nous l’attendions... Nous allions retrouver le crépuscule sous l’arbre à palabres. Nous allions retrouver mon oncle Moussa qui nous gaverait de mangues et de pastèques juteuses. Nous allions retrouver sa femme, ma tante Sokhna et son fameux « mbaxalou Saloum » qui crépitait dans la marmite sous l’érosion du feu de bois, libérant tout son arôme d’arachides moulues agrémentées de piment, de « nététou » et de « guedj tambadjang»... A s’en lécher les babines... Nous allions retrouver ma grand- mère Coumba, cette grande femme fine et imposante à la fois ; pourtant rassurante, cette bibliothèque ambulante qui nous conterait songes et devinettes sous l’arbre à palabres, cette belle femme à la chevelure frisée et grisée que ma sœur et moi adorions coiffer, cette femme qui ne nous jugeait point, qui défendait quiconque de nous gronder après que nous ayons fait des bêtises. Même nos parents n’échappaient pas à son courroux lorsqu’ils osaient nous contrarier en sa présence...
J’avais neuf ans et ma petite sœur en avait cinq. Six bientôt ! Elle l’attendait ce jour où elle serait grande... Plus d’une longue semaine encore.... Elle ne manquait pas de nous faire part de son excitation quant aux cadeaux qu’elle allait recevoir. Et cette poupée qu’elle n’avait de cesse de demander à papa... elle était sûre de l’avoir cette fois. Celle qui ressemblait à maman et qui lui ressemblerait quand elle serait grande, celle qui aurait une chevelure arrondie de déesse, celle qu’elle vêtirait comme maman : avec des boubous qui scintilleraient de toutes les couleurs, celle qui aurait un regard apaisant tout comme maman. Cette poupée, elle lui avait déjà donné un prénom : Mamita.

Tout le jour, on jouait dans la cour familiale avec tous les enfants du voisinage. On courait dans tous les sens, on se lançait dans des parties de « 1, 2, 3 soleil ». Ma sœur était mauvaise perdante. Elle trichait... J’en rigolais. Et je l’aimais, et j’aimais quand elle riait... C’était ma petite sœur.
Après la prière du crépuscule, Mame Coumba nous a réunis, ma sœur, mes cousins et moi, autour de l’arbre à palabre comme elle avait pour habitude de le faire. Nous étions assis à même le sol sur un large tapis de paille tandis que ma grand-mère nous dominait sur son haut siège en bois confectionné par les menuisiers de la ville. La fraîcheur et l’odeur du sable nous apaisaient. Le vent soufflait, fluide et monotone. Il faisait bon et nous étions assis là, toute notre attention captée par Mame Coumba qui s’apprêtait à nous raconter une histoire, un songe : un de ces contes qui mettent en scène des animaux imaginaires, des djinns qui virevoltent en parades nuptiales, qui voyagent et se trémoussent au gré du vent, élégants et envoûtants. Ceux-là qui divaguent de part et d’autre de la méditerranée ; des déserts du Sahara aux montagnes vertigineuses d’Europe et d’Asie. Ceux-là auxquels jusqu’à présent personne n’a pu résister. Lorsqu’on les rencontre, on ne demeure pas indemnes. C’est ce que nous disait Mame Coumba...
A la fin de son histoire, elle nous exhorta à aller nous coucher. « Demain est un grand jour » dit-elle avec une expression froide que je ne lui connaissais pas. Sans y prêter attention toutefois... « Vous allez devenir des femmes », ajouta-t-elle. Sur ces paroles, elle nous laissa partir dans les doux bras de Morphée puis s’éclipsa dans l’obscurité.
Le lendemain arriva trop vite tel une poignée de piment de Cayenne qui traverse le gosier. Nous faisions la course devant le portail de la maison ; nos cœurs débordaient de lumière. Sur le visage de ma sœur qui pétillait de lueurs d’étoiles je pouvais entrevoir mon propre regard, fortuné, innocent...Nous étions heureuses. Nous étions joyeuses...
- Khady ! Anta ! nous interpella Tata Sokhna au loin, escortée par Mame Coumba. Venez par ici !
A leurs trousses venaient deux autres femmes. Elles étaient vieilles ! Plus vieilles que ma grand-mère. Vêtues toutes deux de pagnes multicolores et de boubous assortis. Chacune avait un foulard autour de la tête, ne laissant apparaître aucune mèche de cheveux. Les traits de leurs visages étaient durs ; leur expression maussade. Je ne les avais jamais vues auparavant. Cela ne présageait rien de bon. Ma mère toujours m’avait dit de ne pas faire confiance aux inconnus. Je pris donc ma sœur par la main. Tout comme moi, elle semblait perdue. Nos deux mains s’étreignirent... tandis que nous courrions, aussi vite que nos jambes nous le permettaient. Malheureusement, ce ne fut pas assez. Ma grand-mère m’empoigna fermement l’avant-bras tout en me rassurant paradoxalement. Pendant ce temps, ma tante prit ma sœur dans ses bras, l’emporta... Nous marchâmes longtemps, pendant des minutes qui semblaient des heures. J’avais du mal à respirer tant l’angoisse m’étreignait. Soudain, nous nous arrêtâmes face à un baobab : derrière lui, il y avait une case abandonnée. Une fois à l’intérieur, je me mis à vomir... Totale horreur : du sang séché et coagulé à moitié absorbé par le sable, souffrance dans l’air qu’on respirait, odeur fétide... Je l’ai compris maintenant : c’était l’odeur du sang. Nausée ! je vomissais, je ne pouvais pas arrêter... Ma sœur pleurait. On voyait des filles allongées au sol. Elles pleuraient aussi : une chorale de pleurs ! de souffrance en cris perçants.
Notre tour allait arriver ! On allait y passer... Mais tout était confus ! Nous ne savions pas de quoi il s’agissait. Yaye boye, yaye boye, yaye boye ! avons-nous hurlé...
Cela ne suffit pas : l’une des inconnues m’immobilisa. Je me débattais...
Pendant ce temps, l’autre demanda à Mame et à Tata de maîtriser ma sœur qui se débattait. Irrémédiablement, elles la plaquèrent au sol, les jambes écartées. Je n’oublierai jamais ses cris de désespoir. Elle luttait corps et âme contre ses assaillantes. J’ignorais toujours ce qu’elles lui faisaient jusqu’à ce que j’aperçus une lame entre les mains de cette méchante dame ; métal étincelant au soleil qui nous éblouissait d’une lueur inquiétante, démoniaque... Elle attrapa un bout de l’entre jambe de Anta puis avec sa lame exerça des va-et-vient. Les hurlements de ma petite sœur se firent plus douloureux encore, souffrance devenant la mienne au plus profond de mon être. Jamais je ne m’étais sentie aussi connectée avec elle, jamais avant cette atroce circonstance. « Cric ! Crac ! Cric ! Crac ! Cric ! Crac ! et Clac ! », le bout de tissu tomba. Le sang gicla entre ses jambes : en abondance... Je pleurais encore et toujours : elles lui avaient fait mal... Nos hurlements ne les troublaient guère, ni ceux des autres enfants d’ailleurs...
Ensuite, ce fut mon tour. Elles me plaquèrent au sol. La méchante femme attrapa une seconde lame tandis que les autres me retenaient. Cela n’était pourtant plus nécessaire. Je ne pouvais plus me battre, je n’en voyais plus l’intérêt : pourquoi résister alors que ma sœur y était passée ? Je n’avais pas su la protéger... J’étais coupable, j’avais été incapable de veiller sur elle ! Qu’allaient dire mes parents ? Ils m’avaient pourtant dit et répété « Tu es la plus grande... c’est à toi de surveiller ta sœur... Je compte sur toi ». J’entendais ces mots, les mots de yaye... Ils tournaient en boucle dans ma tête...
Stoïque, je me livrais, j’acceptais mon sort ! J’avais fermé les yeux, mon esprit quittait mon corps. Lorsqu’une voix familière se fit entendre au loin. Pourtant, mes yeux se fermèrent encore plus fort, refusant de s’ouvrir. Il ne fallait pas... Mais je reconnaissais cette personne. La voix avait allumé une petite lueur dans mon cœur mais ma tête refusait de l’entendre. Je priais pour qu’il arrive trop tard. J’étais livrée aux sorcières parce que ma sœur l’avait été. Je n’avais pas le droit d’être sauvée.

Il pleuvait. Je pleurais. Pluie de larmes, larmes de pluie ! Mais la voix se faisait de plus en plus proche. Je la connaissais : elle avait la force et la douceur de mon oncle Moussa, mon plus jeune oncle, le frère de mon père, mon sauveur...
Malgré moi, j’ouvris les yeux : un torse charbon luisant, des épaules impressionnantes, des bras forts aux muscles tendus... il balaya d’un geste celles qui me maintenaient et me prit dans ses bras. Son regard était douloureux de colère et d’impuissance. Je pleurais, j’inondais son torse de mes larmes ; submergée, je balbutiais des mots inaudibles. J’étais soulagée. En même temps je lui en voulais. Ces femmes auraient dû me faire mal à moi aussi, le mal qu’elles avaient fait à ma sœur, le mal qui aurait apaisé ma conscience. Ou alors, il aurait dû venir plus tôt, il aurait dû sauver ma sœur.
Brusquement, il me déposa au sol et prit ma sœur dans ses bras. Elle avait les yeux fermés. Elle ne pleurait plus. Avait-elle encore mal ? S'était-elle contrainte, comme moi, à ne plus rien voir ?
– VITE ! il faut l'amener à l’hôpital, hurla-t-il désespéré.
– C'était nécessaire Moussa, répliqua ma tante en se positionnant fermement devant lui, le fixant dans le creux de l’orbite. Tu commets un sacrilège, laisse-nous perpétuer la tradi...
Clac ! Une gifle... une trace de mépris sur sa joue... Elle s’arrêta, stupéfaite. Ma grand-mère aussi. A cet instant précis, je ne ressentais plus rien pour elles : le néant... Je ne les connaissais plus.
Ma grand-mère se mit entre ma tante et Tonton Moussa, le suppliant de revenir à « la raison ».
– Fais attention Sokhna ! Je pourrais perdre mon sang froid et te répudier sur le champ, haleta-t-il.
Puis, il courut vers la sortie, ma sœur toujours dans ses bras, et il me prit la main. Nous marchâmes quelques minutes. Une charrette arrivait...Un gros cheval de trait,calme et rassurant; un homme petit et rondouillard à la mine ébahie... Vite ! Il nous aide à monter. Puis, le silence... Tout au long du trajet. Seulement le Ploc ! Ploc ! de la pluie coulant avec mes larmes. Ploc ! Ploc ! Sur les réverbères des rares voitures qui passaient, Ploc ! Ploc ! sur le drap qui faisait office de parapluie pour couvrir ma sœur, Ploc ! Ploc ! dans mon cœur avide de tendresse... Un périple de plusieurs minutes qui me semblent des heures... Puis nous arrivons au dispensaire ; le seul du coin ; tout délabré et une seule infirmière... Heureusement pas d’autres malades.
Sans un mot, mon oncle lui tendit le petit corps de ma sœur. Puis il s’arrêta de courir. Il s’était foulé la cheville...
L'attente fut longue, le silence lourd. Tonton Moussa fuyait mon regard. Il fixait le sol, le vide, le néant...
Une heure s'écoula, puis l’infirmière doucement se glissa dans le couloir où nous attendions, le visage tendu. Mon oncle sursauta.
– Nous avons fait tout notre possible. Mais l’hémorragie était trop importante...
– « Dédét », balbutia mon oncle. « Dédét ! » Il pleurait...
– C'est la volonté de Dieu, murmura la femme compatissante. La tête entre les deux mains, il hurla :
– Que vais-je dire à mon frère, à Khadim ? Elles ont tué sa fille ! Elles l'ont tuée... Il s'effondra.
C’est alors que Papa fit irruption dans la pièce. Maman était là aussi.
– Où sont mes filles ? cria papa.
Ma mère essayait de le calmer, séchant ses larmes.
J’étais rassurée : mes parents étaient là. Mais pourquoi étaient-ils si tristes ? Pourquoi ma sœur refusait-elle d'ouvrir les yeux ? Mes jambes tremblaient. Je tombai dans un gouffre ; dans l'obscurité. J’avais sombré dans une lueur... de ténèbres !

Le lendemain, jour de funérailles fut un jour de pluie lourde et acre libérée par le ciel. Maman m'avait expliqué que ma petite sœur avait rejoint les étoiles... Anta ! Je t’en voulais d'être partie sans moi... Rafale de sanglots, chorale de pluie.... Pluie de larmes, larmes de pluie...
*
Fin du flash-back

Vingt ans plus tard... Je ne dormais plus.
1 h 00... 2 h 00... 3 h 00... ! Course interminable de l'horloge... Tic ! Tac ! Tic ! Tac!
Dehors, la pluie se faisait plus forte. Ploc ! Ploc ! Tam-tam des nuits désenchantées...
Comme tous les soirs, je pleurais... Cette fois, au rythme de la pluie...
Anta, tu me manques. Pas un jour ne passe sans que je pense à toi... Ma petite souris innocente ! Je t'ai livrée au chat...
6 Février 2018

Épilogue

Ministère de l’éducation nationale « Mesdames, Messieurs,
Chers invités, Bonjour
En cette quinzième journée internationale contre l'excision, moi madame Khady Fall Diop, ministre de l’éducation nationale tenais à m'adresser à vous peuple sénégalais, à vous citoyens du monde. Aujourd’hui, la situation demeure encore alarmante. Trois millions de jeunes filles subissent chaque année des mutilations génitales dans le monde. L'excision touche 25 % de la population sénégalaise. C'en est trop. La situation est alarmante. Les chiffres le montrent. Derrière eux des mœurs et dogmes. Ça ne sera jamais un combat facile mais nous devons le mener à bout, en subir les embûches. Lorsque j'étais enfant, ma petite sœur a subi l'excision. Elle y est restée. Suite à cela, j'ai décidé de consacrer ma vie à la cause humanitaire. J'ai créé une association pour défendre la condition féminine au Sénégal. Elle se prénomme « Mamita », en hommage à ma sœur, poupée du patriarche de notre société. Je me battrais au nom de toutes ces Mamita et je vous appelle à me soutenir. Ce combat nous concerne tous ; hommes et femmes. L'article 7 de la constitution du Sénégal stipule que « Tout individu a droit à la vie [...] notamment à la protection contre toutes mutilations physiques. ». Par conséquent l'excision demeure un crime contre l'humanité. Il se doit d'être puni, éradiqué. Il est à la source de complications, de troubles psychologiques et de bien d'autres conséquences.
Je suis honorée et plus qu'heureuse d'être en partenariat avec l'UNICEF pour mener à bien une sensibilisation à ce sujet dans plusieurs zones du pays. Je vous remercie de votre attention.».
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