Les Invisibles

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Un nouveau sac en plastique avait été repêché le matin même, dans le Bayou de l’Espérance. À l’intérieur, la dixième victime de l’Étrangleur de Saint Victoria. En seulement trois semaines.

La folie des grandes villes était-elle contagieuse ? Dix ans en arrière, ce genre d’histoire n’existait que dans les journaux de La Nouvelle-Orléans ou de Bâton Rouge. Pas à Saint Victoria. D’ailleurs, il n’y avait même pas de rubrique « faits divers » dans le journal local.

Pourtant Noah Bourreaux l’avait vu venir. Avant tout le monde. Ces grandes villes alentour étaient des réservoirs. Aidée par les pluies torrentielles et les ouragans qui frappaient régulièrement la Louisiane, l’aliénation avait fini par déborder. Et voilà qu’elle se répandait à travers les boyaux tortueux qui parcouraient l’arrière-pays acadien.

Il faut dire que le terreau de la misère était déjà en place. Après le passage de Katrina, le quartier sud de Saint Victoria s’était peu à peu transformé en bidonville. Noah avait fait des pieds et des mains pour les sauver. Mais ni l’armée, ni la garde nationale, ni même les milices locales n’avaient daigné lever le petit doigt. La folie des hommes se répandait à travers l’espace et le temps, et il n’y avait rien à faire.
Comme pour le rappeler à la réalité, la radio du Chevrolet Tahoe se mit à crépiter.

— O’Malley dit qu’il a vu quelque chose d’étrange la nuit dernière.

Noah laissa échapper un juron avant de braquer violemment. Le véhicule dérapa sur la 75 avant de faire demi-tour, laissant apparaitre un tourbillon de poussière dans son sillage. Le vieux O’Malley habitait sur les bords du bayou, non loin du bidonville. Le simple fait de penser à ces dégénérés l’agita. Assez pour le forcer à s’arrêter sur le bas-côté.

Il ouvrit la boîte à gants. Une petite boîte à pilules était coincée entre un paquet de Winston et une flasque de Whisky. Il était sans doute un peu tôt pour un « triple combo ». Noah renifla bruyamment et jeta un regard dans ses rétroviseurs. Le nuage de poussière se dissipait à peine. Il finit par hausser les épaules. Il n’avait plus à craindre l’arrivée du shérif, puisqu’il l’était devenu.

Une dizaine de minutes plus tard, le véhicule de patrouille s’immobilisa face à une petite caravane à la façade décrépie, rongée par l’humidité ambiante. La silhouette courbée du vieil Irlandais se balançait sur un rocking-chair. O’Malley portait une salopette de pêche trop petite pour lui, à moitié déchirée au niveau du bassin et qui laissait – de fait – apparaitre son énorme ventre.

— Je voulais que Terry vienne prendre ma déposition, lâcha-t-il en guise de salutation.

Noah l’observa d’un œil mauvais. Il racla sa gorge et attrapa une nouvelle cigarette qu’il cala entre ses dents fendues.

— Parle, vieillard. Qu’as-tu vu la nuit dernière ?

L’Irlandais cala son pied sous le rocking-chair pour interrompre son balancement. Son regard se déplaça lentement vers l’autre rive, dans le dos du shérif. Noah n’avait pas besoin de se retourner pour comprendre. Sans doute l’un de ses clochards décérébrés, laissé sur le carreau par la dernière tempête. Le vieux pécheur finit par reprendre son balancement.

— Il y avait de la foudre hier. Elle flottait sur l’eau.

Noah laissa filer une longue bouffée par ses narines. Il pivota pour observer l’eau stagnante du bayou. Les silhouettes des cyprès chauves s’apparentaient aux barreaux d’une cellule végétale. En étaient-ils les prisonniers ? Les évadés ?

— Il n’y a pas de foudre en mars, finit par expliquer le shérif.

O’Malley afficha un air contrarié. Le genre d’attitude qui donnait envie à Noah d’enfoncer la tête de son interlocuteur dans la boue.

— Je sais qu’il n’y a pas de foudre en cette période shérif.
— C’est justement pour ça que je vous ai appelé. »

La provocation. Toujours. Comment ne pas devenir dingue avec des tarés pareils ?

— La foudre. Elle était blanche, insista l’homme.
— Alors vous devriez vous calmer sur la bouteille O’Malley.
Noah tourna les talons et jeta sa cigarette dans le fleuve. Le vieux pécheur marmonna quelque chose. Le shérif n’en était pas sûr, mais c’était quelque chose comme « À qui le dites-vous ».

Son sang ne fit qu’un tour. Il fit volte-face pour venir se planter au-dessus de l’Irlandais.

— On raconte que vous avez encore cogné un gamin.

Cette fois c’en était trop. Le shérif dégaina sa matraque d’un geste menaçant. Le vieillard se mit à hurler, ce qui énerva encore plus Noah. Il éleva sa matraque en l’air avant de l’écraser sur la tempe de l’homme. Le vieillard s’écroula au sol en couinant. Noah avait eu la main lourde, certes, mais à présent il avait une bonne excuse pour gémir.

En rejoignant son SUV, il repéra ce qui avait attiré l’attention d’O’Malley, de l’autre côté du fleuve. Un véhicule noir était stationné. Les vitres étaient teintées, si bien qu’il était difficile de savoir si l’habitacle était occupé ou non. Il laissa l’étrange vision derrière lui et s’engagea en direction du poste de police.

Le centre-ville était étrangement vide. À croire que tous les nécessiteux du coin, les invisibles, comme il aimait les appeler, préparaient un mauvais coup. Deux vans de journalistes l’attendaient aux abords du poste. Ceux-là, il ne les tapait pas. C’était trop risqué.

Il contourna le bâtiment en brique pour se garer à l’arrière. Les lourdes portes en acier qui scellaient la cave étaient grandes ouvertes, sans doute pour que les effluves nauséabonds puissent s’échapper. Le médecin légiste de la ville voisine avait fini par s’installer dans le sous-sol du poste, transformé par manque de place et de ressource en une morgue de fortune.

Les yeux de Noah mirent de longues minutes pour s’habituer à l’obscurité. Il n’y avait rien à faire pour l’odeur. Le docteur Harris était à moitié allongé sur la table en métal. L’étrange forme blanchâtre qui y reposait avait été éventrée comme un vulgaire cochon.

— Alors Doc ? Du nouveau ?

Le cinquantenaire – au crâne plus luisant qu’un luminaire – sursauta. Il jeta un regard noir au shérif avant de se repencher sur le cadavre.

— Non Shérif Bourreaux. Les cervicales ont été broyées, violent comme d’habitude. Les marques autour de son cou et l’absence d’eau dans ses poumons montrent qu’on l’a pendu. Avant de le mettre à l’eau.
— Peut-être un règlement de comptes. Ça ne m’étonnerait même pas d’apprendre que tous ces voyous à nos portes profitent de la situation pour…
— Sa langue a été sectionnée. C’est l’Étrangleur. J’en suis sûr.

Noah mordit violemment l’intérieur de sa joue. Il se montrait patient avec cet imbécile, et au lieu de se montrer reconnaissant, cette tête de lampadaire venait dégueuler ses intuitions sans prévenir ni demander l’avis des autres.

— On a trouvé quelque chose dans son estomac. Terry est en train de l’inspecter.

Noah s’engagea dans l’escalier. Il sentit, dans son dos, le regard insistant du docteur. Il avait insisté pour inspecter l’adolescent que Noah avait ramené au poste la veille. Il s’était gardé de tout commentaire, mais Noah savait dans quel camp le légiste se trouvait. Voir ses enfants qui s’amusaient dans les cabines détruites, leurs parents qui étaient tombés dans quelques drogues fournies par les caïds de la ville voisine, cela ne lui posait aucun problème.
L’adjoint était assis derrière son bureau. Il faisait tourner entre ses mains un petit rectangle de plastique.

— Qu’est-ce que c’est ?
— Une mauvaise blague, répondit Terry d’un air distrait.

Noah se plaça dans le dos de son collègue. La carte, traversée en son centre par une épaisse rainure, était encore recouverte d’une matière visqueuse.

— Le mec a plié la carte avant de l’avaler. Pour être sûr qu’on puisse l’identifier.
— Plutôt cocasse pour un invisible. 

Terry l’observa avec surprise.

— Un invisible ? Je ne comprends pas. 

Le shérif repéra des écritures à moitié rongées par l’acide.

— On dirait une sorte de permis de conduire. C’est étranger ?
— Je ne crois pas. En fait, je n’en sais rien, expliqua Terry.
— Pourquoi parles-tu d’une mauvaise blague ?
— Parce que celui à qui il appartenait n’est pas encore né.

L’adjoint fit apparaitre une loupe qu’il colla sur la carte. Impossible. La date de naissance indiquait le premier mai 2027. Terry avait sans doute raison, ça ne pouvait être qu’une blague de mauvais goût. Après tout, le trafic de drogue allait souvent main dans la main avec l’échange de faux papiers. Et même si la date restait étrange, il n’y avait pas là de quoi refaire l’enquête.

— Et O’Malley ? Qu’a-t-il vu la nuit dernière ?

Le shérif passa sa main sur son visage, d’un geste nerveux.

— Euh… oui… il dit avoir vu de l’orage.

Noah réajusta sa ceinture. Il était déjà 15 heures. Sa femme allait prendre son service dans deux heures. Il devait rentrer pour s’occuper du petit.

— De la foudre blanche ?

Le shérif pivota pour faire face à son adjoint. Ce dernier l’observait avec gravité.

— Euh… oui. Je crois bien oui, confirma Noah.
— Comme ce gamin que vous avez interpelé la nuit dernière.

Noah se souvenait du regard halluciné de l’ado, mais pas d’une telle déclaration. Il quitta le poste de police sans trop y réfléchir. La 75 était toujours aussi déserte. La brise agitait les roseaux de chaque côté de la route, et les plus téméraires venaient fouetter le pare-buffle de la Chevrolet Tahoe.

La voiture de sa femme était encore garée dans l’entrée. Il valait mieux qu’elle ne soit pas affalée sur le canapé, avec une aiguille dans le bras. Ça, Noah ne le tolérait plus. En remontant le petit chemin de pierres, il repéra également le véhicule noir aperçu plus tôt dans la journée. La berline était stationnée sur la route, quelques mètres après sa maison.
Était-ce lié à ce gamin qu’il avait un peu secoué la veille ? Peu lui importait, c’était sa ville. Il n’allait pas se laisser dicter son propre métier. Et si quelqu’un avait un problème, qu’on vienne le chercher.

Le shérif s’apprêtait à ouvrir la porte d’entrée lorsqu’il s’immobilisa. Dans le reflet de la vitre, une ombre venait de passer. Il se retourna lentement, main bloquée sur le holster. Mais rien. Les roseaux continuaient de se balancer, dans la plus grande indifférence.

Il finit par rentrer. Sa femme l’attendait dans le salon. Elle était assise sur le vieux canapé en velours. Elle avait l’air sobre, clean, et pourtant elle renvoyait une image détestable. Les poils sur la nuque du shérif se hérissèrent lorsqu’il rencontra son regard. Il était plein de reproches.

— Noah, que s’est-il passé hier ? Qu’est-ce que tu as fait ?

Le shérif attrapa un paquet de cigarillos qui trainait sur le comptoir sans prendre la peine de lui répondre. Il repéra deux nouvelles ombres à travers la fenêtre de la cuisine. Jamais ils n’oseraient rentrer. Le regard éteint du shérif accrocha une bouteille de bourbon sur la table du salon. Elle l’attendait patiemment. Sa femme se redressa pour lui barrer la route. Elle désigna la porte d’entrée.

— Ils sont là pour toi Noah, ils disent que tu as agressé un enfant du bidonville.
— Qu’est-ce que tu en sais ? C’est parce que tu viens de là-bas que tu cherches à les défendre ?

Noah repoussa la silhouette frêle qui lui faisait face. Elle recula d’un pas avant de se remettre en position. Elle n’était pas dans son état naturel. Le shérif saisit violemment ses avant-bras pour les inspecter.

— Tu as recommencé ? Où sont les traces d’aiguille ?
— Tu es fou Noah.

Le shérif fit un tour d’épaule avant d’adresser une violente claque sur la joue de sa compagne. L’onde de choc devait être assez conséquente, quelque chose ricocha dans sa bouche. Sans doute une dent déjà déchaussée. Car tels étaient les ravages de la drogue.

Sa femme porta sa main sur ses lèvres. Un liquide sombre semblait s’en échapper. Elle n’avait pas vu venir le coup. Et Noah profita de l’accalmie pour déverser toute sa frustration.
Il se mit à hurler, toutes les choses qu’il lui reprochait. Toutes les choses qu’il avait faites pour elle, et qu’elle ne lui avait jamais rendues. Entre deux coups d’éclat, Noah s’empara de la bouteille de bourbon qu’il termina en deux gorgées. Au même instant, la porte s’ouvrit avec fracas.

Deux hommes se précipitèrent dans l’entrée. Noah les identifia rapidement. Des junkies. Des invisibles.
Le shérif brisa la bouteille de bourbon contre le rebord du comptoir et redressa le tesson dans leur direction. Leurs regards se déplacèrent vers la femme de Noah et ils s’immobilisèrent. Cette dernière dressa ses mains pour les arrêter.

Les hommes se jetèrent sur Noah qui se mit à battre des poings et des jambes. Il encaissa plusieurs coups sans rien dire et les hommes finirent par rebrousser chemin alors qu’il dégainait son arme de poing.

Le shérif se laissa tomber sur le canapé. Et c’est seulement à cet instant qu’il repéra le môme. Il s’était réfugié à l’intérieur, près de la cuisine. Le bruit l’avait visiblement effrayé. Depuis combien de temps était-il rentré ? Qu’avait-il vu ? Les larmes n’en finissaient plus de couler sur ses joues, et pourtant il restait silencieux. Le gamin était incapable d’exprimer sa peine.

Sa maudite mère était dans la salle de bain, trop occupée à soigner son apparence, qu’elle s’était pourtant habituée à détruire lorsqu’elle vivait encore avec ces marginaux, près du bidonville. Le shérif passa un peu d’eau sur son visage avant d’emmener le petit dans sa chambre.

Il s’agenouilla et serra les mains de l’enfant dans les siennes.

— Ça va petit, tout va bien.
— Qui étaient ces hommes Papa ?

Noah observa le môme avec pitié. Il était terrifié.

— Ce sont des fantômes. Papa essaye de les rendre invisibles à nouveau.
— Ils faisaient tellement de bruit Papa, j’ai peur.
— Je sais fiston. Papa va essayer de les rendre muets si ça peut te rassurer.

Un sanglot leur parvint de la cuisine. Noah sentit que la rage bouillonnait encore en lui. Il n’en avait pas encore fini avec la mère. Voilà qu’elle faisait des scènes devant leur fils, à rameuter tous les tarés du coin. Il allait lui faire payer.

Trois heures plus tard, après avoir nettoyé la maison et le jardin, Noah prit la route du Bayou. En arrivant au bord du canal, il ne put s’empêcher de repenser à l’Étrangleur. Peut-être était-ce son ombre qui rendait la ville hors de contrôle. Son existence qui ne se révélait qu’à travers les corps qu’on remontait de ces canaux opaques. Quoi qu’on en dise, ce lunatique lui apparaissait plus appréciable que la plupart des habitants de Saint Victoria. Au moins, il faisait quelque chose pour aider la ville.

Noah sortit plusieurs sacs-poubelle du Chevrolet Tahoe. La mère du gosse lui avait fait une autre crise dans la soirée. Elle l’avait menacé de mettre fin à sa vie, sous ses yeux. Il avait fini par la ramener à la raison, mais des assiettes avaient été brisées, des vêtements déchirés. Le shérif s’était laissé porter par l’idée qu’en se débarrassant de tout, il pourrait faire table rase sur cette étrange journée. Et s’engager dans une direction plus saine. Pour le môme. Pour sa femme. Et pour lui.
Il se sentait un peu honteux d’alimenter le canal avec ses détritus, mais la décharge était fermée à cette heure, et le shérif devait s’en débarrasser au plus vite.

En descendant le petit sentier qui liait la nationale et le bord du fleuve, Noah sentit qu’un changement s’opérait dans l’atmosphère. L’air se chargeait en électricité. Il devenait lourd, étouffant. Le shérif n’avait pas souvenir d’un tel climat en cette période de l’année. Mais après tout, puisque tout foutait le camp, le mois de mars pouvait bien s’amuser à jouer les juillets.

Le shérif fit un demi-tour sur lui-même. Les bords de la rivière étaient vides et pourtant, il se sentait observé. Il y avait une présence, à la fois malveillante et familière. Et puis l’impensable se produisit. Un épais nuage de brouillard se matérialisa sur l’eau, rapidement traversé par des griffes de lumière.

De la foudre. Blanche.

Puis une silhouette, sur une barque. Noah se précipita au bord du fleuve. Il avança jusqu’à ce que l’eau remonte au-dessus de ses genoux. Il dégaina son arme qu’il braqua en direction de l’embarcation.

L’inconnu qui se tenait à bord l’observa. Il n’avait pas peur, il était confiant. Son visage était difficile à distinguer dans la brume, mais lorsque la foudre claqua à quelques centimètres du bateau, Noah croisa son regard.

Il connaissait cet homme, sans pour autant pouvoir l’identifier. Sans un bruit, la barque opéra un demi-tour pour disparaitre dans la brume. Le shérif sortit de sa torpeur et il se mit à remuer l’eau autour de lui. Et si l’homme s’était débarrassé d’un corps ? Et s’il était l’Étrangleur ? Venait-il de laisser passer son unique chance de l’attraper ?

Noah remonta le petit sentier jusqu’à son véhicule. La berline noire était de retour. Cette fois, deux hommes se tenaient à côté d’elle. L’un d’eux inspectait le véhicule du shérif. L’autre attendait patiemment. Leur tenue était plutôt classique – costume sombre et chemise blanche – bien qu’assez inhabituelle pour l’arrière-pays acadien.

Des fédéraux ? Ici, à Saint Victoria ? À bien y réfléchir, ce n’était pas leur accoutrement ou leur attitude inquisitrice qui alerta le shérif. Il y avait quelque chose d’autre.

— Qui êtes-vous ?

L’homme qui inspectait le véhicule de patrouille ne réagit pas. Celui qui se tenait adossé à leur vieille Ford noire se redressa. Son regard intense détailla Noah de la tête aux pieds. Le chef de police eut la désagréable impression que l’homme savait tout de lui, qu’il lisait dans ses pensées avec une facilité déconcertante.

Noah avait déjà pointé son arme vers des inconnus, il n’en avait pas peur. Et puis ces deux hommes n’avaient rien de rassurant, ou d’inoffensif, bien au contraire. Mais par une mystérieuse force – qu’il ne s’expliquait pas – il avait l’impression que son poignet était bloqué. Incapable de faire le moindre mouvement.

Et alors que les secondes s’égrenaient, sans que le silence disparaisse, une autre idée s’offrit à lui. Une sorte de prémonition, ou plutôt une mise en garde. Même s’il réussissait à atteindre son holster, les hommes n’auraient aucun mal à le maitriser. À briser son esprit, son corps, sans doute les deux.

— Il y a un peu plus d’un mois, un corps a été repêché de l’autre côté du Bayou.

L’homme en noir avait une voix atone, dépourvue d’émotion et peut-être même de vie.

— De quoi parlez-vous ?
— De la première victime de l’Étrangleur.

Noah fronça les sourcils. L’affaire était-elle si bruyante, jusque dans les hautes sphères du pouvoir, pour qu’on dépêche deux agents ? Sans même l’en avertir ?

— C’est le shérif de la ville voisine qui l’a découvert, indiqua l’homme en faisant apparaitre un fin dossier, dénué de sigle ou tout autre cachet administratif.

Noah se mit à secouer son visage de droite à gauche en observant les clichés qui figuraient à l’intérieur. Même après plusieurs jours passés dans l’eau, cela ne faisait aucun doute. La victime était l’un de ses drogués qui arpentaient les bidonvilles. Il s’apprêtait à rendre le dossier lorsqu’il s’immobilisa. Un étrange tatouage apparaissait dans le dos de l’homme.

« Maria, pour toujours, Été 2029. »

— Il y aura d’autres victimes. Plus d’une trentaine.
— Quoi ? Comment le savez-vous ? les interrogea Noah.
— Nous avons du mal à l’expliquer. Mais nous le savons.

Le chef de police se mit à masser son front, alors qu’une migraine apparaissait. Il avait besoin d’une pilule. Et de beaucoup d’alcool, pour oublier cette soirée.

— Je… je crois qu’il était là, finit par indiquer Noah. Il y a quelques minutes. Sur l’eau j’ai vu…
— Nous l’avons vu aussi. 

Le shérif sentit une forme de rage sourde qui s’emparait de lui. Il serra ses poings si fort qu’il s’attendait à entendre ses os exploser. Pourtant en baissant la tête, ces dernières étaient toujours immobiles le long de son corps.

— Pour… pourquoi ne pas l’avoir arrêté ?
— Car il ne nous a pas encore livré tous ces secrets, assura l’étrange individu. Nous voulons savoir comment il arrive à voyager de la sorte.
— Voyager ? De quoi parlez-vous ? C’est forcément un gars du coin, il ne tue que des invisibles.

Les deux étranges créatures s’observèrent avec satisfaction et remontèrent dans leur véhicule

— Qui est-il ? Qui est l’étrangleur ?
— Il ne l’est pas encore, confia le passager avant de faire claquer la portière.

Ce n’est que lorsque le véhicule disparut dans le virage de la nationale, en direction du sud, que Noah se sentit enfin libéré de l’étrange paralysie.

La vision des deux hommes restait imprimée dans son esprit. Leur visage maigre, leurs traits osseux comme si la chair allait céder d’une seconde à l’autre sous la proéminence de leurs pommettes. Il y avait quelque chose de cadavérique dans leur apparence. Même la nature qui l’entourait semblait différente. Les roseaux s’étaient immobilisés. Certains avaient cédé.

Noah retrouva le confort de son véhicule, et ingéra trois pilules, à l’aide d’une gorgée de blend. Il s’engagea sur la nationale en direction du nord. Il devait rentrer chez lui. Retrouver son fils.

Le shérif immobilisa le SUV en plein milieu du sentier. Il n’y avait aucune trace de son fils dans la maison. Il en profita pour attraper une bouteille de single malt qu’il vida de moitié dans un grand mug. Une larme coula sur sa joue droite lorsqu’il repéra les traces de sang dans la cuisine. Il déversa le reste de la bouteille dans le même mug et s’approcha de l’unique photo de famille, accrochée dans le salon.
Alexandra, le petit et Noah.

Le petit.

L’étrange silhouette qu’il avait aperçue sur le canal. Le regard qu’il avait cru reconnaitre. C’était le même que celui du môme.

Il n’y avait qu’une seule chose à faire. Disparaitre, loin du môme. Noah se dirigea dans la cave. Une épaisse corde s’y trouvait. Il noua un nœud de pendu, et passa la tête à l’intérieur. Il accrocha l’autre extrémité à l’une des poutres de la cave.

En montant sur la chaise, les yeux embués de larmes, il se surprit à murmurer les mots suivants :
« Enfoirés de junkies. Enfoirés d’invisibles. C’est à cause d’eux tout ça. J’aurais dû tous les tuer. »

Noah s’abandonna à la vie, le grand saut, le dernier. Il sentit un éclair traverser son corps. Ses pieds se raidirent presque instantanément. Un bruit terrible traversa son dos. Comme si quelque chose se brisait. Peut-être ses cervicales.
La lumière diminuait. Et avant qu’elle ne disparaisse, il repéra la petite silhouette dans l’un des angles de la cave.

Le môme.

Il était là.

Il avait tout vu.
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