Les couleurs de la vie

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Nouvelles, poésies, chansons : textes et musiques... tels sont mes loisirs :) VOUS POUVEZ RETROUVER MES CHANSONS ICI : YouTube : https://youtube.com/user/Conan25036890 J'en ai posté ici aussi  [+]

En ce matin frais de la mi-automne, Chloé était assise, comme tous les jours ouvrables de la semaine, dans le car de 8h00 la menant à la gare. C’est par ce chemin quotidien empruntant un bras d’autoroute qu’elle se rendait à son collège : une construction de béton triste où l’on vous apprenait à lire, mais pas à déchiffrer les signes de la nature ; où l’on vous apprenait à parler mais pas le langage des plantes ; à reconnaître un mot anglais d’un autre mais pas le chant du rouge-gorge de celui de la mésange. Chloé n’apprenait rien de ce qui la faisait vibrer, rien de cette vérité qu’elle sentait bouger en elle, mais ne pouvait saisir, lorsqu’elle contemplait une fleur aux couleurs chatoyantes ou à la forme exotique.
Elle s’était ouvert un hublot sur la fenêtre embuée du souffle endormi des gens qui l’entouraient et regardait le bord de l’autoroute. Du fond de son “sous-marin”, bien calée dans son siège, cachée sous son anorak dont la capuche bordée de fourrure lui mangeait le visage et d’où ne dépassait qu’un adorable petit bout de nez rose, Chloé fixait le bas-côté, dont la verdure faiblement recouverte de gelée, commençait de jaunir.
Le car vint à passer devant un regroupement d’arbres agités par le vent. On aurait cru un cercle d’amis lancés en une conversation passionnée. Chaque arbre, chaque feuille avait sa couleur personnelle, finement teintée aux caresses de l’automne : là, une rebelle encore verte ; ici, une rouge feu ; là encore, une petite ocre. Et les feuilles se mêlaient en un arc-en-ciel de couleurs chaudes, apaisantes, enveloppantes. On eut dit la palette oubliée d’un peintre géant où, trois gouttes de pigments différents - un rouge, un jaune et un vert - auraient coulé pour former des fronts d’intensités variées.
Chloé prenait toujours sur elle un appareil de photographie afin de fixer les tableaux que Dame Nature composait l’espace d’une saison ou de quelques minutes. Quand elle vit celui-ci, elle sentit bouger cette chose au fond de son ventre. Ses yeux se mirent à pétiller : ce tableau, il le lui fallait, absolument !
“Comme c’est beau ! s’exclama-t-elle en se redressant d’un bond. Regardez ces couleurs, c’est magnifique !” Des yeux se tournèrent vers elle, certains réprobateurs, d’autres interrogateurs ou désintéressés , mais tous avaient cette lueur d’incompréhension. “Monsieur ! Arrêtez-vous s’il vous plaît.
- Qu’y a-t-il petite ? Tu ne te sens pas bien ?
- Si, ça va très bien mais c’est pour la photo...
- La photo ?!
- Ben oui, la photo. Je voudrais photographier les arbres là-bas.
- Mais c’est que je ne peux pas m’arrêter comme ça moi, tu sais petite. On est sur l’autoroute. Et puis tu n’es pas toute seule, que diraient tous ces gens, qui vont travailler, si je m’arrêtais ainsi ?
- S’il vous plaît monsieur, c’est tellement beau, eux aussi doivent trouver ça beau, je leur donnerai des photos. “
Mais comme personne ne prenait sa défense, Chloé commençait à douter. Les adultes ne prenaient-ils pas le parti des enfants lorsque ces derniers avaient raison ? “S’il vous plaît, insista-t-elle.” Les yeux du chauffeur croisèrent le regard désespéré de Chloé. “Je sais petite, mais je ne peux pas.
- Mais et ma photo ?” Il lui adressa un faible sourire qui ne parvenait pas à dissimuler la tristesse de son regard derrière lequel on pouvait voir briller une lueur enfantine. Sa main frôla son propre appareil caché dans la poche intérieure de son blouson... “Désolé...” Puis il se concentra à nouveau sur la route qui défilait sous ses yeux.
La jeune fille repartit, rouge de s’être emportée, mais aussi de gêne, baissant la tête sous le poids de tous ces regards convergeant vers elle. Ben ça ! Quelqu’un en avait profité pour lui prendre sa place. Rageuse, elle agrippa la barre chromée, y appuya son front et ferma les yeux, essayant ainsi d’oublier toutes ces paires d’yeux et de retrouver les impression ressenties un moment plus tôt quand elle avait croisé, l’espace d’un instant trop bref, ces arbres aux couleurs chatoyantes.

Monsieur Jean, costume trois pièces, cravate, chaussures noires toujours impeccablement vernies, cadre honnête et sérieux, regarde, sourcils froncés, cette gamine qui veut le faire arriver en retard, LUI, toujours si ponctuel. Et pourquoi ? Oui, pourquoi ? Pour photographier une poignée d’arbres somme toute bien banale, bien rabougrie et bien déplumée. Il pense que décidément la jeunesse n’est plus ce qu’elle était. De son temps à lui on se préoccupait de choses sérieuses ; du travail. Au jour d’aujourd’hui, lorsqu’ils ne sont pas drogués, les jeunes sont complètement illuminés et ne concentrent leur énergie que sur des sujets insignifiants. ARRIVER EN RETARD !!! Mais il a d’autres chats à fouetter ma petite demoiselle. Lui qui s’applique, chaque semaine, à gagner du temps afin de pouvoir sortir plus tôt le vendredi, prolongeant ainsi son congé de fin de semaine : deux journées complètes et une soirée à se relaxer dans son fauteuil ; à regarder la télévision et ses jeux si amusants, ses feuilletons à suspens, ses variétés si divertissantes...
Monsieur Jean se demande s’il a bien refermé son tampon à encre, hier au soir, en le rangeant dans son bureau avant de partir. Dans le cas contraire, il sera tout sec et il ne pourra dater ses dossiers de la journée. Cette question le préoccupe durant tout le trajet qui le sépare de son lieu de travail. Jusqu’à ce que, après un bref mais respectueux salut à son chef de service, il se précipite dans son bureau pour s’apercevoir que oui, il a bien refermé son tampon.
Son bureau, ah ! Son cher petit bureau, si propre, si bien rangé. Il le connaît par coeur. Il peut y retrouver n’importe quoi les yeux fermés, au millimètre près. Il s’y sent chez lui. Peut-être même mieux...
La journée se déroule sans autre incident.

Monsieur Jean regarde sa montre : 15h30, l’heure de ranger son bureau et de lui dire au revoir pour le week-end.
Aujourd’hui, Monsieur Jean est particulièrement pressé et excité à l’idée de rentrer chez lui. C’est en effet cet après-midi qu’on doit lui livrer sa nouvelle télévision, un monstre de technologie : écran soixante-dix centimètres, coins carrés, cent chaînes, deux prises péritels, compatible avec le câble et le satellite, couleurs haute définition, son stéréo avec effet suround. Et bien sûr, bien sûr, LA télécommande. Un vrai monstre. Quel plaisir cela allait être de regarder la télévision désormais !

Arrivé chez lui, Monsieur Jean se précipite dans son salon afin d’y découvrir sa merveille. Elle est là, trônant sur le socle dorénavant trop petit, la vieille télé à ses pieds, battues, comme prosternée devant cette reine de l’audiovisuelle. La femme de Monsieur Jean est assise sur le canapé. Elle n’a pas osé allumer le prodige avant le retour de son mari. Excitée, elle aussi, elle veut déguster ces premières secondes de bonheur avec lui. Ca n’est pas si souvent...
Il s’assoit à ces côtés et, fébrile, saisit le boîtier de télécommande. Il appuie sur le bouton rouge. Un éclair jaillit, tourbillon de couleurs chatoyantes. “ Comme c’est beau ! s’exclame-t-il. Regarde ces couleurs, c’est magnifique...

Trente ans plus tard, après sa mort, enterré dans le petit cimetière de sa ville natale, Monsieur Jean sert d’engrais aux herbes qui poussent sur sa tombe.
Durant ces mêmes trente années et les quelques décennies qui suivirent, Chloé, quant à elle, continua de côtoyer les plantes de toutes sortes, puisant sa force, sa vitalité, sa joie de vivre dans leurs couleurs, leur fraîcheur, leur beauté subtile et désintéressée.
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