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L'ENVELOPPE

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Ratiba Nasri

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C’était un soir d’automne ordinaire. Pierre revenait de son travail par l’avenue de Breteuil bordée de platanes. Le jeune homme, sensible à la beauté de la nature, contemplait d’un air rêveur le tableau enchanteur. La promenade avec sa vue imprenable sur le Dôme des Invalides, ses arbres vêtus de leurs habits de couleurs, et le soleil qui déclinait lentement dans le ciel teinté de rose, de pourpre et de jaune... Alors qu’il était plongé dans ses pensées, son pied droit buta sur un objet enfoui sous le tapis de feuilles mortes. Intrigué, il se pencha et ramassa une petite enveloppe en papier kraft brun, au renflement épais. Il la retourna plusieurs fois et constata qu’elle ne portait aucune inscription. Il scruta les alentours pour vérifier que son propriétaire n’était pas à sa recherche, mais ne vit que le boulevard désert. Sa curiosité était piquée ! Il se demanda ce qu’elle pouvait bien contenir. Il décolla doucement le rabat de fermeture et jeta un œil curieux. Pierre reçut un choc. Des billets de cinquante euros étaient soigneusement disposés les uns contre les autres. Affolé, il referma précipitamment l’enveloppe et la glissa dans la poche de sa parka. Son cœur cognait fort, tandis que son cerveau enregistrait difficilement l’incroyable découverte. Il accéléra le pas, pressé de rejoindre l’intimité de son studio pour en savoir plus sur cette affaire.
Arrivé à son domicile, il s’installa sur le vieux canapé, sortit la liasse de billets d’une main tremblante et commença à compter. Après quelques minutes, il nota le chiffre de trois mille euros sur un post-it. Il eut beau examiner l’enveloppe sous toutes les coutures et observer les billets un à un, il ne trouva pas la moindre information sur le propriétaire. C’était la première fois qu’il voyait autant de billets de cinquante euros réunis, et des questions se bousculaient dans son esprit torturé : à qui appartenaient-ils ? Pourquoi transporter une telle somme en liquide ? Etait-ce de l’argent sale, issu des milieux mafieux ? Devait-il aller déclarer sa trouvaille aux objets trouvés ou à la police ?
Toutes ces émotions lui avaient donné faim. Il se rendit dans la cuisine, sortit un plat de hachis Parmentier du congélateur et le mit à réchauffer dans le four à micro-ondes. Tandis qu’il dégustait son repas, il réfléchissait. Pourquoi rendre cet argent anonyme ? S’il avait trouvé un portefeuille avec des billets et des papiers d’identité, il l’aurait restitué sans se poser de questions. Il n’avait jamais rien volé, et il n’allait pas commencer aujourd’hui ! Mais le cas présent était différent, et il ne faisait de tort à personne. Peut-être que cet argent avait été égaré par une personne riche à millions ?
La vie ne l’avait pas favorisé. Sa mère était morte à sa naissance, et son père était décédé trois ans plus tôt, emporté par un cancer fulgurant. Aujourd’hui, à vingt-quatre ans, il avait réussi à se construire une vie à peu près normale. Il travaillait en tant que magasinier dans une enseigne spécialisée dans les pièces automobiles, mais son maigre salaire suffisait à peine à couvrir le loyer de son studio et ses factures. S’il gardait l’argent, il pourrait s’acheter la BMW d’occasion trouvée sur Internet. S’offrir un excellent dîner dans un restaurant gastronomique en compagnie de ses meilleurs amis. S’évader un week-end à Amsterdam avec sa petite amie Chloé... Les projets ne manquaient pas, et il saurait trouver comment dépenser cet argent providentiel.
Il contacta le vendeur de la BMW, fixa un prix de mille cent euros, et lui donna rendez-vous le jour suivant à dix heures trente. Il était heureux de pouvoir s’offrir une voiture et de ne plus être tributaire des transports en commun. Il était tard. Il ramassa l’argent qui traînait sur la table basse, le rangea consciencieusement dans l’enveloppe qu’il mit dans le tiroir du meuble télé. Après avoir fait un brin de toilette, il alla se coucher le cœur léger.
Le lendemain matin, il se leva vers neuf heures, prit une douche revigorante avant de déjeuner. Il s’habilla chaudement et glissa l’enveloppe dans la poche intérieure de son blouson. Dehors, un timide soleil éclairait à peine le ciel gris, tandis que le vent joueur s’engouffrait dans ses cheveux. Il traversa la rue en sifflotant et emprunta l’avenue de Breteuil qu’il avait secrètement rebaptisée Avenue de l’Oseille.
Quelques minutes plus tard, il poussa la porte du commissariat de son quartier et annonça à l’agent de service qu’il avait trouvé une enveloppe anonyme avec trois mille euros. L'employé ne put dissimuler sa surprise et le dévisagea quelques secondes avant de l’inviter à le suivre. On sentait à son attitude qu’il avait dû mal à contenir son agitation. Il frappa à la porte d’un bureau et introduisit le jeune homme sans attendre de réponse.
Pierre découvrit une scène qui allait le marquer pour la vie. Un vieux couple était prostré sur un banc. Leurs visages affichaient une tristesse si intense que son cœur tressaillit dans sa poitrine. Un policier à la mine sombre fatiguée s’arrêta de taper sur son ordinateur et leva un sourcil interrogateur sur cette brusque intrusion. Avant qu’il ait pu dire un mot, l’agent lui annonça que le jeune homme avait quelque chose à déclarer.
Pierre eut à peine le temps de terminer sa phrase que les deux personnes âgées se levèrent d’un bond et se jetèrent sur lui pour le remercier, l’embrasser...
Après la période câline un peu déroutante, il sortit l’enveloppe de sa poche et la déposa dans les mains noueuses de la vieille dame qui le remercia, les yeux brillants de larmes. L’émotion était palpable dans la pièce. Un silence se fit ; le temps pour chacun de savourer l’instant. Les policiers, touchés par la beauté du geste, le congratulèrent avec ferveur.
Confus et ému, il écouta l’histoire singulière des économies de longue haleine, dissimulées dans une boite en fer blanc pour s’offrir une croisière de rêve. Cet argent perdu hier, alors qu’ils se rendaient à l’agence de voyages, les recherches stériles, le désarroi ressenti, la déclaration à la police après la perte totale d’espoir...  Et puis ce fabuleux miracle, inespéré !
Interrogé, Pierre décida de jouer la carte de la franchise. Il raconta où et comment il avait trouvé l’enveloppe, son hésitation à restituer cet argent sans nom, sa nuit mouvementée avec un sentiment de culpabilité qu’il n’avait pas réussi à faire taire... Et sa décision finale au petit matin qui avait déchargé son cœur et apaisé sa conscience.
Il refusa la récompense proposée par M. et Mme Bertin, mais accepta leur invitation à dîner.
Il était heureux d’avoir offert trois mille euros de bonheur à Jeannette et Henri. Il avait emprunté le chemin de l’honnêteté, un peu escarpé, pas toujours évident à suivre, mais que ses parents auraient approuvé !


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Miraje · il y a
Par les temps qui courent, il s'agit presque d'un conte de fée ...
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Ratiba Nasri · il y a
Il existe encore de belles personnes en ce monde. Il faut y croire !
Merci Miraje pour ta lecture ! A très vite sur ta page.

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