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Légitime défense

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Aurélie Beutin

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Une heure et demie du matin. Le regard vissé sur le cadran de son vieux réveil, Corinne ne sait pas bien si elle doit pleurer ou se sentir en colère. Poussant un soupir excédé, elle éteint sa lampe de chevet et se rallonge sur son lit. Fatiguée, elle ferme les yeux, cherche le sommeil. S’emmitouflant dans ses couvertures, elle change une énième fois de position, fait grincer les ressorts de son matelas. Rien n’y fait, elle ne parvient pas à s’endormir. Lassée, elle rend les armes et se redresse. Cela fait déjà trop longtemps qu’elle se débat ainsi.
Au rez- de- chaussée, les pieds des chaises se mettent à racler le sol et les verres à tinter les uns contre les autres. Dans la maison, quelqu’un d’autre n’est pas parvenu de trouver le sommeil. C’est Jean-Paul, son petit frère. « Son petit frère », une expression qui lui semble tellement étrange maintenant. A leurs âges, il n’y a plus de petit ni de grand, seul reste l’amour fraternel.
S’enveloppant dans son peignoir, elle descend les escaliers, quittant la partie privée de l’habitation pour gagner le local commercial. Traversant à pas silencieux la réserve, elle s’introduit dans le bar-tabac. Là, elle trouve Jean-Paul en train d’essuyer et de ranger les verres. Si ses mains entrainées par vingt ans de métier agissent d’elles-mêmes, ses pupilles restent étrangement fixes. Corinne remarque que son frère a les épaules voutées.
Le cœur lourd, elle se glisse derrière lui et lui caresse tendrement le dos. Il sursaute. Perdu dans le vide de ses pensées, il ne l’a pas entendue entrer.
- Je n’arrivais pas à dormir. Alors plutôt que de perdre du temps pour rien, j’ai préféré déballer les nouveaux verres pour t’avancer, s’explique-t-il.
- Merci, c’est gentil.
- Et puis, on ne sait pas si je serai encore là pour t’aider la semaine prochaine.
A cela, elle ne répond rien. Attrapant un torchon, elle se met elle aussi à essuyer les verres. Tous deux s’activent en silence. D’habitude, ils parlent des courses à faire, des problèmes de comptabilité, des nouveautés à mettre en place pour fidéliser la clientèle. Mais là, le cœur n’y est pas. C’est peut-être la dernière fois qu’ils travaillent ensemble.
Dans quelques heures, ils connaitront, après des semaines de jugement, la décision de la cour. Dans quelques heures, Jean-Paul ira probablement en prison pour avoir abattu un adolescent qui s’était introduit par effraction dans leur commerce. Bien qu’ils aient tous les deux les pensées tendues vers le verdict, ils évitent d’en parler. Quelque part, ils savent que le jugement penchera en leur défaveur. Jean-Paul sera puni pour avoir voulu se défendre lui-même, après que les gendarmes soient venus constater avec la même indifférence le dixième cambriolage dont sa sœur et lui avaient été victimes. Pour le frère de Corinne, il n’y avait pas d’honneur à se lever tous les matins pour, finalement, se faire dépouiller par des voleurs protégés par l’incompétence de la justice. Il avait donc pris des mesures qui s’étaient soldées par un drame.
Plutôt que de s’emprisonner dans une attente insoutenable, les deux buralistes nettoient, rangent. Et bientôt, sonne l’heure de se préparer pour l’audience. Le trajet se déroule dans un silence de plomb. Assise sur le siège passager, Corinne caresse de temps en temps la main de Jean-Paul pour lui signifier que, même si elle ne dit rien, elle sera toujours là pour lui.
Arrivés au tribunal, le frère et la sœur s’aperçoivent que de nombreux commerçants du quartier ont fait le déplacement pour leur apporter leur soutien. Il y a Martin le boulanger qui a été menacé deux fois pour son fond de caisse, Sophie la bijoutière qui a fait installer un sas dans sa boutique, pour n’en citer que quelques-uns. Certains serrent solennellement la main de Jean-Paul, d’autres le prennent dans leurs bras, visiblement en proie à l’émotion. Danielle, la gérante de la station-service, victimes de deux attaques à main armée sur un intervalle de six mois, pleure à chaudes larmes et se trouve incapable de venir les saluer. Tant de soutien réchauffe le cœur de Corinne. Pour la presse et les magistrats, Jean-Paul est un monstre ayant prémédité son geste. Mais pour leurs amis, il est une sorte de héro maudit, le seul à avoir été assez fou et assez malheureux pour commettre ce à quoi ils avaient tous plus ou moins pensé. Le geste du cafetier leur avait procuré un honteux soulagement. Et ils étaient tous venus le soutenir, le cœur alourdi par une tristesse mêlée de culpabilité.
Après avoir écouté les gentilles paroles des uns et des autres, Jean-Paul rejoint son avocat près du banc des accusés. Corinne prend place juste derrière son frère. Bientôt, le début de l’audience est annoncé. Chacun prend place dans le silence. Un homme en robe de magistrat se lève et fait un bref rappel des faits.
- Le 14 décembre 2009 à deux heures du matin, deux jeunes hommes : Julien Durier, âgé de dix-sept ans, et Guillaume Marchal, âgé également de dix-sept ans, s’introduisent par effraction dans le bar-tabac géré par Corinne Berthet et Jean-Paul Berthet, l’accusé. Monsieur Berthet, alerté par un bruit produit par un piège de fortune, un fil de pêche tendu entre deux chaises, se saisit alors de son fusil de chasse et se trouve face aux deux cambrioleurs. Là, il tire un premier coup. Guillaume Marchal s’effondre, tué sur le coup. Monsieur Berthet enjambe son corps et tire sur Julien Durier qui, pendant ce laps de temps, est ressorti du commerce. Mais il ne parvient pas à le toucher. Nous sommes, aujourd’hui, ici présents pour évaluer le degré de culpabilité de Monsieur Berthet et pour juger si nous sommes bien face à un cas de légitime défense. ..
Sur le banc de la partie civile, la mère de Guillaume Marchal fond en larmes et trouve refuge dans les bras de sa fille. A cet instant, Corinne ne peut empêcher une vague de mépris de déferler en elle. Si elle n’était pas dans ce tribunal, si ce n’était pas aujourd’hui le procès de son frère, elle se précipiterait vers elle pour la gifler. Comment cette femme pouvait-elle se donner ainsi en spectacle alors qu’elle n’avait pas assuré son rôle de mère et laisser son fils devenir un vulgaire voleur ? La rage au cœur, Corinne se souvient du discours larmoyant que Madame Marchal avait fait à la cour.
- Mon fils n’était pas un délinquant. C’était un gentil garçon. Il ignorait tout des projets de cambriolage de son camarade. Il a payé trop cher une simple erreur de jeunesse.
A ces mots, Corinne avait senti un gout amer lui envahir la bouche. Au fond d’elle-même, elle espérait que les jurés n’allaient pas se laisser attendrir par des explications aussi pitoyables. Jean-Paul et elle n’avaient pas eu droit à leur « erreur de jeunesse ». Ils filaient droit, faisaient profil bas devant un père qui régnait en maître à la maison. Un père qui se servait de sa ceinture à chaque fois que son frère ou elle osait faire un pas de travers. Corinne se souvient avoir reçu une correction à chaque fois qu’elle avait essayé de le contredire, ou à chaque fois qu’elle n’avait pas voulu faire ce qu’il exigeait d’elle. D’ailleurs, presque trente ans plus tard, elle le voit encore s’approcher d’elle, une lueur méprisante dans le regard, dénouant d’une main la boucle de sa ceinture. Il avait pris plaisir corriger ses enfants à la moindre petite incartade jusqu’à ce qu’une chute dans les escaliers ne le tue. Autour d’eux, on avait pleuré la mort d’un homme bien mais ni Jean-Paul ni elle ne l’avaient regretté. Après cela, ils s’étaient débrouillés par eux-mêmes, n’ayant pu compter sur leur mère, créature pâle et silencieuse qui n’avait fait que vivre dans l’ombre de leur père. Alors la jeunesse, le frère et la sœur n’y avaient pas vraiment goûtée.
Après un long silence, le magistrat reprend la parole et Corinne émerge de ses pensées.
- En vue des éléments apportés par l’enquête et les différents entretiens, nous pouvons penser que Monsieur Berthet était conscient de ce qu’il faisait. S’il avait été sous l’emprise de la peur, un seul coup de fusil serait parti. Et il n’aurait pas cherché à abattre le deuxième cambrioleur. De plus, ce fil tendu entre deux chaises visant à l’avertir de l’entrée des deux voleurs dénote une forte volonté d’en découdre. Il y avait semble-t-il préméditation.
Les mains de Corinne se crispent sur ses genoux, emportées par un élan de frustration. C’était elle qui avait eu l’idée du fil. C’était une simple astuce qui se trouvait à la portée de tous. Quelques jours avant le drame, elle avait vu que les barreaux de la fenêtre avaient été sciés et en avait informé les gendarmes qui n’avaient pas semblé partager son inquiétude. Jean-Paul et elle avaient juste cherché à se défendre, parce que, comme par le passé, personne ne s’était interposé entre le danger et eux.
C’est maintenant au tour de Jean-Paul de parler. Il regarde la mère du petit voyou décédé, lui demande pardon et lui dit qu’il regrette. C’est leur avocat qui lui a conseillé de faire cela. Mais contrairement aux consignes données, il ne pleure pas. C’est un autre cadeau de leur père qui, corrections après corrections, leur avait fait passer cette envie à tous les deux.
- Les jurés vont maintenant rendre leur verdict.
Celui-ci est sans appel. Jean-Paul est déclaré coupable et condamné à sept ans de prison. Entendant cette annonce, Corinne a l’impression de recevoir un coup de poignard dans le cœur. Après s’être levée dans un mouvement de protestation, elle vacille.
Sur le banc de la partie civile, la mère et la sœur Marchal pleurent, s’enlacent, continuent de se donner en spectacle. Des gendarmes se sont déjà approchés de Jean-Paul et l’un d’entre eux lui attrape lentement le bras pour lui indiquer la sortie. En proie à la panique, Corinne se précipite vers son frère, l’attrape par les épaules et le serre contre elle.
- Je ne veux pas qu’on nous sépare, gémit-elle.
- Ça va aller, tente de la rassurer Jean-Paul. Tu pourras m’appeler et me rendre visite. Il en faut plus pour nous détruire.
- Je sais, murmure-t-elle en passant la main dans les cheveux courts de son frère. Mais ça va être tellement dur pour moi.
- Je suis tellement désolé. Je te demande pardon. C’est ma faute. J’aurais dû m’en tenir à ce qu’on s’est toujours dit. J’aurais dû me satisfaire d’avoir eu le premier.
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