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Ginette Vijaya

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FINALISTE
Sélection Public

Il arpentait cette avenue depuis longtemps. Les rouleaux des vagues venaient tamponner les rochers les éclaboussant d’écume blanche ; il crut voir dans les gerbes de mousse et d’algues les enfants de l’histoire bondissant sur le sablier de la grève, des images projetées par les brisants dévastateurs, un rien surannés par le jaillissement des coiffures emmêlées de mucus, les larges pans des vêtements, les sacs éclaboussés de couleurs et de sentiments. Quand tout se cassait ainsi sur le rivage, les sourires perdaient leur enchantement au-delà de l’horizon soudain affamé d’anecdotes. Jérémy poussait son échoppe à roulettes pour le bonheur des touristes ; l’office de tourisme lui proposait toujours vers le mois de janvier une occupation qui n’avait rien de déshonorant car il suffisait juste de marcher sur la promenade de la plage en vantant les babioles qu’il montrait patiemment : vieux livres, cartes postales en noir et blanc, amulettes, gourmandises, noix de coco ; de semaine en semaine, les divers objets s’accumulaient au gré de ses humeurs et de ses trouvailles ; des médailles, des trophées, de fines écharpes aussi car le vent des embruns congestionnait le nez aussi vite que les mauvais traitements de la conscience ravagée par les codes de conduite imposés par des générations de familles engluées dans le beau rivage de l’histoire. Il sifflait amèrement sa rengaine futile, il claquait les cymbales de son travail, il essayait de relever les regards fatigués, de rompre les remparts des jours, d’amortir les démarches lentes des retraités, ces vieilles personnes assises sur les bancs à heures régulières tous les soirs et qui regardaient la mer, écoutant ses remous leur raconter l’étrange épopée des fondateurs de cet empire. Il s’échinait aussi à en ravaler les épisodes, les faisant gronder avec autant de fracas que les vagues explosant sur la grève. Comme en ces temps lointains où les chelingues accostaient la rade avec leurs marchandises. Les noix de coco, c’était tout nouveau et les soirs quand le feu de la bourgade flambait, son voisin faisait griller aussi les épis de maïs. Un chien le suivait, se couchait près de lui, s’asseyait quand il s’asseyait, se levait quand l’autre faisait mine de partir. C’était le même chien, chaque jour devenant plus famélique, hirsute. Il n’avait rien pour le satisfaire. Il lui donnait des miettes.
Une halte pour méditer puis Jérémy reprenait son chemin, le vent se levait alors, le vent du front de mer, ce vent qui cautérise la gorge, qu’il s’esquinterait à couvrir de baume pour se sentir un brin soulagé. Il avait connu toutes les tempêtes, vu la mer s’emporter et mugir ses défaites. Mais quand le matin s’installait dans une onde rose et fière, il savait qu’on recommençait à voir au loin, poindre les voiles de ces vaisseaux qui battaient pavillon damassé de blanc et d’or retouchant le roulis de l’histoire. Il ne pouvait rien faire d’autre que de suivre le mouvement, quand il venait s’appuyer contre la haute statue de pierre, le géant du front de mer, l’homme qui voulait que l’océan vienne à la terre. Le gouverneur avait semé ses rêves, vendu ses guêtres, noyé ses espérances mais sa statue ne bougeait pas. Elle s’élevait comme un phare au bout du boulevard mais qu’avait-il fait ? Si dans sa province lointaine, il avait connu la solitude, ici, il gardait encore l’allure du conquérant qui avait bâti les villas, les fontaines, les casernes, les jardins, les rues de la cité blanche. Sous les fleurs de lys quand le bitume chauffait au passage des navettes lourdes des nouveaux prédateurs, il croyait qu’on l’adulait encore.
Jérémy avait renoncé à exposer des livres comme son voisin qui avait renoncé à vendre des glaces. Les glaces, c’était le temps où les dames faisaient leur promenade de dix-huit heures. Elles glissaient chaussées de leurs fines espadrilles, et leurs étoffes rendaient cette sonorité si glissante et si inquiétante, les plis qui filent au vent recueillir le grain salé d’il y a trois siècles. Les livres, c’était le temps où l’on enseignait à répéter les noms des cinq comptoirs côtiers que le golfe du Bengale retenait dans ses eaux dangereuses. Entre ses noix de coco, ses confiseries et ses verroteries, Jérémy confiait à la mer ses blessures, la suppliant longuement de s’arrêter un moment sur ses requêtes ; il évita un policier avec son képi rouge qui le toisait un peu trop longuement. Il voyait bien que les femmes pensives se posaient sur les bancs de pierre de la digue dans cette balade lascive gorgée de sève mais vide de récoltes ; sur les murets, se regroupaient les derniers navigateurs se regardant comme des évadés accablés de ne savoir quoi dire dans un lieu où l’on débarque ses malles. De l’autre côté de la rue, d’autres jouaient à la pétanque, gestes qui se renouvelaient d’âge en âge auprès d’un foyer qui rassemblait ceux qui avaient bu à la même coupe, se congratulant encore dans leurs anciennes formules, déjà ivres d’avoir réveillé quelques gisants.
Mais la mer en déposant ces fameux grains de sable avait maintenu les rêves de gloire, d’empire, d’abondance et de domination, les avait perpétués sans que jamais aucune mousson dévastatrice ne les pulvérise. En poussant son échoppe vers un autre endroit plus ombragé sous les palmiers et les filaos sur la promenade souvent pompeusement surnommée la Riviera pour lui donner le lustre de son référent, il croisa ceux qui déambulaient, il revit la figure de son père surgie au tournant des tamaris, des frangipaniers et des platanes. De vieux couples se promenaient, silhouettes blanches comme des croûtes de sel. Il les a toutes mangées son père, ces idées de gloire. En frappant sur les noix de coco avec son couperet, l’œil de son père le suivait : «  L’honneur ! Il est où ton honneur ? Et ton image ? » Il cassa la noix de coco d’un coup de massue rageur. L’eau avide s’en échappa laissant voir la blanche chair nacrée.
— L’eau ! Vous avez laissé échapper l’eau ! C’est l’eau que je voulais siroter ! dit le client furieux.
— Je vous en ouvre une autre de noix de coco, dit Jérémy soudain fébrile. Il chassa l’image, la détacha de son crâne et esquiva la souffrance ; il voulait rêver mais rêver ne voulait pas dire oublier l’image existante qui ne peut être effacée. Dans ce qui existe, il y a une permanence ; dans le rêve, il n’y a rien qu’une évanescence sans existence. Le profil de son existence ne voulait pas dire l’oubli de la parole déjà dite. Et il se souvenait de la parole dite comme d’une plaie que l’on supporte, si béante qu’une armure la boucle contre les coups d’épée de l’océan, la parole aspergée d’eau bénite qui dans la conque bivalve veut tout absoudre mais où l’on trempe les doigts pour ranimer la révolte interdite alors qu’elle émulsionne sous les trombes de la mer.
Le soir, il servait au bar du plus bel hôtel du littoral, un palace qui se transformait en cité historique convertissant les étoiles du ciel en étoiles de première classe. Il devait servir les boissons, gérer les commandes du bar et conforter la clientèle cosmopolite curieuse de saluer les restes de l’histoire.
Les noix de coco s’entreposaient dans les entrepôts sur des planches en bois vermoulu. Il devait les rouler tout le long de la grève et les écouler pour quelques sous. C’était dans l’ordre des choses que de les acheminer ainsi jusqu’au phare où il aurait voulu trouver la lumière auprès des vieilles pierres érigées en feux follets pour alerter les navires. Grimper jusqu’en haut et voir l’horizon émettre son jugement dernier, c’était ce qu’il aurait voulu voir quand il actionnait son avertisseur, un coup de sirène pour dire que le marchand de fredaines passait : «  Tu n’es rien, rien qu’un serveur de bas étage mais remonte l’échelle !  » Il y avait toujours cette échelle à remonter, ces marches en colimaçon pour atteindre le bout du phare, cette échelle qu’il avait essayé de remonter toute sa vie d’adolescent puis d’homme puis de père de famille puis las, quand il avait compris qu’il n’y avait rien à remonter qu’un ascenseur en panne, et que la seule faim qu’il avait, c’était de vivre sa vie, il avait capitulé dans l’ultime bataille avec son père quand celui-ci l’avait quitté et que lui ne l’avait plus jamais rattrapé.
Puis vint cette missive lui apportant la nouvelle de cette maladie. Jérémy prit sa retraite dans la cité attristée, vidée de ses ors et de sa superbe ; ses enfants n’avaient plus besoin de lui. Il avait perdu son épouse, il revint au pays, il revint se dresser devant son père. Maintenant, il voyait la déception de son père sourdre par tous les pores de la peau comme un fanal clignotant sur le lobe pariétal de son cerveau. Et cela le martelait comme des coups de hache donnés contre le flanc de ces navires qui avaient porté haut les couleurs du bleu souverain, du blanc de la fleur parfumée et du rouge de sang versé, de passions décuplées, de roses qui ont convolé. Souvenirs ! Achetez un souvenir du grand homme, pour rien ; juste quelques pièces rares ! Mais on se détourne. Il était parti, poussé par les rêves de gloire de son père. Ses ambitions perdues, son père les avait retournées sur sa progéniture. Que de dégâts ! Que de trépas ! À ce jeu maudit, Jérémy avait perdu sa mère, la blanche colombe qui n’avait jamais pu engendrer la paix ; il avait perdu sa fratrie qui s’était disloquée, il perdait à la fin son père qui agonisait dans l’antre de sa morgue. Jérémy se disait qu’il ne méritait pas d’être banni, banni pour un destin qu’il avait librement choisi, banni pour avoir désobéi. Ah ! L’obéissance ! Vertu qui venait aussi de loin, franchissant les spirales voluptueuses de l’océan. Il se résolut de demander à son père sa part de compassion. Banni, il avait été déchu de ses droits à l’affection. Son père l’avait poursuivi de sa haine. Il décida de lui demander de le réhabiliter. Mais le mutisme de son père, c’était comme le langage des corbeaux criaillant et se bâfrant des résidus jetés au coin des rues s’écroulant sous l’ombre des feuillages.
Il s’ébroua comme le chien de son compagnon de route puis en voyant tomber les rideaux du soir qui arrive vite en ces contrées magiques, il décida de ranger sa petite échoppe. Il rentra par les rues calmes bordées d'arbres centenaires enlaçant les blanches façades des maisons d’époque. La pierre n’avait pas succombé même si elle craquelait. Pourquoi marchait-il avec tant d’amertume en lui ? C’était sa ronde. Il menait sa ronde comme les brigadiers en képi rouge du poste de police. Il effectuait ses rondes cherchant le voleur des destins, il pistait l’escroquerie des malfaiteurs tandis qu’il se demandait comment tant de maraudeurs avaient pu pénétrer dans la cité. Non, il n’allait pas dire à son père qu’il lui avait volé sa vie et ses rêves d’enfance ; il n’allait pas lui dire que les mensonges avaient pourri leurs liens affectifs. Il n’allait pas lui dire qu’il s’était toujours senti manipulé mais il le pensait et la pensée, comme la flamme, fait fondre l’or des butins et libère les diamants de la rapine. Du processus de transformation, il ne restait que la boue, l’alchimie faisait apparaître le goudron.
Après son service du soir à l’hôtel, il changeait de casquette. Il était aussi guide familial. Il effectuait quelques petits travaux pour éviter que les maisons ne se désagrègent, il aidait à maintenir la pierre. Il faisait ce qu’il pouvait pour être loin de son père pendant la journée. Un père rabougri, à l’article de la mort qu’il ne rejoignait que le soir quand leurs soirées ne finissaient que dans le silence ; le vieillard moribond ne quittait plus sa couche. Ce soir-là, il y eut un petit changement imperceptible. Le verre d’eau posé près de son chevet était plein. Son père n’avait pas pris son traitement, un parmi d’autres qui bousculaient sa mémoire. Jérémy appela l’auxiliaire de vie et l’intendant de son père.
Il ne trouva personne, mais un grognement lui fit rebrousser chemin. Il trouva son père, les yeux exorbités frappés d’horreur. Il s’approcha et remonta le drap. Son père s’accrocha à ses doigts et dit : « Jérémy, viens... »
Son regard fut implorant pendant une fraction de seconde, la seconde d’après, la tête roulait sur l’oreiller. L’homme était mort.
Jérémy ne se souvint plus dans quel ordre il dut se charger de toutes les obligations techniques et administratives. De l’univers médical à l’univers funéraire et judiciaire, il fut ballotté pendant quelques jours. Sa fratrie, sa communauté arriva et chaque branche de la ménorah exhuma sa petite touffe de lueur. La flamme qui vivait en léthargie s’efforça de brûler ; on brandissait pourtant le candélabre à bout de bras pendant la messe des obsèques. Mais quand le moment vint de ranger les affaires du défunt, il s’aperçut qu’il n’avait droit à rien. Depuis des années déjà, le vieil homme avait ôté à son fils le lien sacré de la descendance.

PRIX

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Jacou · il y a
Superbe et tragique, profond et tout en surface, ce voyage en front de mer nous renvoie comme un miroir la ligne ténue qui sépare l'être humain de sa finitude.
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Ginette Vijaya · il y a
Merci pour cette analyse pour le moins atypique et qui m'interpelle .
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Csyl · il y a
Bonne chance pour ce grand prix Ginette!
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Ginette Vijaya · il y a
Merci beaucoup Csyl.
Une belle découverte que j'ai faite en lisant votre page !

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Alain Derenne · il y a
Là, un autre endroit plus ombragé sous les palmiers et les filaos il se posa et surprise sur le sable, un +5...
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Ginette Vijaya · il y a
Ce texte est le premier de la série que vous venez de lire en son entier. Je vous remercie Alain d'avoir tourné les pages de ce recueil de nouvelles centrées sur un seul thème qui est la recherche du temps perdu et retrouvé.
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Alain Derenne · il y a
Merci à toi pour l'écriture de ce texte
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SakimaRomane · il y a
J'aime, je vote :)
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Ginette Vijaya · il y a
Merci SakimaRomane
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Haïtam · il y a
Une drôle d'ambiance en front de mer. C'est beau et triste à la fois.
Bonne finale Ginette!

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Ginette Vijaya · il y a
Merci pour votre visite Haitam
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Fred Panassac · il y a
Bonsoir Ginette, j'ai le plaisir de renouveler mes votes pour le " Vent du Front de mer" en finale.
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Ginette Vijaya · il y a
Je vous remercie . J'y suis bien sensible et bonne soirée à vous aussi.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Bonne chance pour la finale !
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Ginette Vijaya · il y a
Merci Alraune
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Delo · il y a
Mon soutien!
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Ginette Vijaya · il y a
Merci Delo
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De l'Air ! · il y a
Terrible huis clos entre un père mourant, intraitable, une échoppe à roulettes dérisoire, le tout sur fond de clients irascibles et un front de mer venteux... Un décor somptueux pour une histoire magnifiquement désespérée. ,
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Ginette Vijaya · il y a
Merci De l'Air ! J'ai pris plaisir à découvrir votre page .
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Joan · il y a
Un texte magnifique servi par une écriture qui l'est tout autant. Une bonne surprise de découvrir ce genre de nouvelle...
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Ginette Vijaya · il y a
Merci beaucoup Joan .
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