Le sylvestrophile

il y a
4 min
65
lectures
6

L'écriture thérapeutique où le but avoué n'est pas tant de raconter des histoires que de se soulager de toutes celles qui envahissent le cerveau Une promenade au bord des mots, la niaiserie  [+]

Hektör arrive à l'orée du bois quelques minutes avant l'aurore. Quelques instants avant que la vie ne germe à nouveau son quotidien de chlorophylle sous la mousse et le lichen, dans les veines des arbres encore assoupis. A la surface du lac, un enroulement de cercles dessinés par le jeu des poissons et des araignées d'eau brouille le portrait fatigué d'une lune exsangue, surprise en fin de parcours. Des rongeurs matinaux croisent sans crainte les derniers carnassiers repus par une nuit de chasse sans pitié. Hektör observe dans le respect du plus profond silence la genèse de ce nouveau jour et pénètre par un sentier étriqué la source de son inspiration.
La lisière est peu arborée. Quelques fougères aussi emmêlées que les cheveux du matin masquent le spectacle de la vie comme un rideau tiré sur la pièce d'un théâtre à la beauté naturelle.

Dans un sac à dos usé par les escapades en forêt, le jeune écrivain a glissé un rabot, un scalpel, une gouge et un burin.

Le premier arbre d'introduction à son histoire est un grand aulne de 30 mètres aux strobiles écailleux. Le craquement des pignes sur le tapis d'aiguille lui rappelle les tartines grillées de son petit déjeuner. Il pose une main délicate sur le tronc. Rapidement, la sève se mélange à l'encre de ses neurones. Le démiurge littéraire entame l'écorce au rabot pour transformer les proéminences et les aspérités en une surface lisse prête à recevoir le fruit de son imagination. Une fois pelée la croûte supérieure, il se masse les tempes du bout des doigts pour activer la machine créatrice. Il empoigne le scalpel et commence à graver des lettres, des syllabes, des mots, des phrases, les chapitres d'un livre végétal où chaque arbre est une page.

Les premiers rayons de soleil percent entre les branches des arbres et dessinent sur le sol des caravanes d'ombres nomades. Excité par le silence et son écho entre les cimes, Hektör progresse dare-dare dans sa narration, sans faire de pause, sans se retourner, avec la folie presque hystérique d'un homme heureux. Il sublime les entames de phrases au fer concave de sa gouge et prend soin d'ennoblir quelques lettres de son génie xylographique. Une façon de soulager par ses ornements la souffrance passagère des arbres scarifiés. Des gouttelettes de sève s'échappent des incisions et ruissellent le long du tronc. Il récupère le sang sylvestre, le précieux liquide organique et s'en badigeonne le visage. Le suc pénètre son corps par les pores de sa peau et alimente en émotions son cerveau, ses fantaisies d'artiste, l'articulation de ses bras inventifs.

Le thorax de l'aulne saturé de ses calligraphies, Hektör recule de plusieurs pas et contemple sa création. Satisfait, il poursuit son délire scripturale sur l'arbre suivant en respectant la direction du sentier. Aucun arbre ne doit échapper à son inspiration comme aucun auteur ne laisse vierge la moindre page de son livre.

D'arbres en arbres il progresse dans la forêt à mesure que son histoire prend vie. Il grave les longues descriptions sur les plus gros spécimens et les petits chapitres sur les jeunes pousses encore malléables d'adolescence. Les animaux ne prêtent aucune attention à son enthousiasme de rêveur fiévreux. Incapables de saisir la valeur artistique du projet, ils se contentent de prolonger à l'instinct leurs cycles darwinistes dans un milieu naturel encore épargné par l'hégémonie de l'homme béton.

Au moment crucial dans le déroulé de son laïus avec la forêt, il s'autorise une pause. Ses poignets sont crispés de douleur et sa gourde est presque vide. La sève sur son visage lui brûle la peau, son estomac réclame. Il pose ses outils et se met en quête de quelque chose à grignoter pour alimenter ses neurones. Aux abords de la rivière où il remplit sa bouteille, il cueille des champignons et des baies sauvages. Il festoie à même l'herbe au pied de l'arbre-page 6. Ce repas simple et sans artifice lui apporte l’énergie nécessaire pour continuer à graver les écorces jusqu'aux premières esquisses du crépuscule. La nuit s'approche sur la pointe des pieds pour ne pas faire de bruit. Discrètement, elle glisse dans l'esprit d'Hektör les premières illustrations de ces rêves qui font du sommeil un moment délicieux. Il ne se laisse pas perturber, il doit finir de raconter le début de son histoire avant de s'endormir. L'obscurité est encore froide, l'hiver a du temps devant lui. Quelques lucioles étincelantes agglutinées à ses pieds lui apportent suffisamment de lumière pour qu'il termine son chapitre.

D'un coup sec de burin sur le tronc d'un jeune peuplier, il termine sa journée en brûlant la dernière goutte de sa réserve de glycogène, les muscles presque atrophiées. L'outil lui glisse des mains et s'enfonce dans le sol meuble, labouré par l'impatience de ses mouvements de jambes. A bout de force, totalement anesthésié par la douceur de cet accomplissement, il s'écroule et sombre dans le plus profond silence de la forêt. Les premières bêtes féroces déploient leurs appétits voraces pendant que le Grand Ordre des Rodentiens sonne au clairon d'une peur panique le début du couvre feu. Les fougères emmêlées du matin reposent leurs longues feuilles chevelues sur des oreillers en mousse, le rideau est tiré sur ce spectacle de la mort.

Chaque jour, Hektör avance un peu plus dans son récit. Cette forêt est un petit terrain d'entraînement pour un projet plus audacieux que seule sa folie totalement furieuse lui permettra de réaliser. Deux mois après le premier coup de burin, son histoire achevée, il rentre chez lui et reprend le cours de cette vie que les gens normaux qualifient de normale.

Les années passent. Les arbres poussent, grimpent jusqu'au ciel, déchirent les nuages. L'histoire d'Hektör, sculptée sur ces supports vivants, se propage à mesure que les feuilles de l'automne sont emportées par les vents. Le souffle du zéphyr, léger comme une invitation à la lecture, est moins corrosif pour l'esprit que les campagnes de pub agressives des maisons d'éditions et chacun est libre de se laisser emporter ou non. Des promeneurs s'interrogent en empruntant le sentier, incapable de savoir si ce travail colossal est l’œuvre d'un fou, d'un poète égaré ou d'un subtil mélange des deux.

Pendant ce temps, dans la forêt amazonienne, Hektör grave le livre de sa vie. 390 milliards de troncs à explorer au burin, alors chaque seconde est précieuse.
6

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Amnesia Nervosa

Jon Ho

Je suis amnésique.
Bonjour, je m'appelle Paul et je suis amnésique. Je ne dis pas ça pour excuser des petits trous de mémoire ou les légères maladresses de l'empreinte des choses. Non, la... [+]