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Le spectre de la Rotonde

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John Lecid

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« Le tombeau des héros est le cœur des vivants. »
André Malraux

Je m’appelle Louise Clément, je suis saine de corps et d’esprit. Il y a une éternité que je recule cet instant et pourtant, il faudra bien que je trouve les mots pour expliquer la présence d’un cadavre sur le toit de l’immeuble que j’habite depuis près de soixante-dix ans.
C’était le mois de mai 1939, j’avais invité une amie d’enfance, Christine et son fiancé, Gilbert, à partager un bout de l’été avec moi. Christine était, comme moi, une fille d’un riche propriétaire d’un cru Saint-Émilion, impossible de me rappeler le nom du château. Elle avait arrêté ses études et menait une vie oisive en sillonnant les stations balnéaires à la mode. Cela faisait une semaine qu’ils étaient arrivés, nous avions déjà ratissé les casinos de Cannes et Monte-Carlo et Christine mourrait d’envie de fouler le pied du casino de la jetée.
Ce soir-là, une brise légère soufflait sur la promenade des Anglais, j’étais vêtue d’une robe en tulle noire brodée de fleurs imprimées en couleurs. Je portais un châle autour de mes épaules et arborais une capeline feutrée rouge et mousseline noire. Christine portait une robe en velours de soie noire, sur la tête, un Bibi en feutre violine, Gilbert, lui, portait un ensemble marron sans chapeau. J’ai oublié beaucoup de choses, mais pas les vêtements, j’ai toujours été passionnée par la mode ! À mesure que nous marchions, la jetée promenade révélait son magnétisme oriental, des petites lumières s’allumaient et s’éteignaient les unes derrière les autres, tout autour de cette cathédrale de verre, donnant l’impression qu’une lueur unique en faisait le tour en une minute. Vers vingt heures, nous foulions la passerelle. Un grand dôme distribuait des accès sur les différentes salles. L’aspect était fleuri et oriental, du plus pur art nouveau. L’ensemble de l’édifice paraissait être une œuvre d’art à part entière. Le style baignait dans la fluidité, les courbes et l’ondulation, un écho à la mer qui se trouvait juste dessous. Par moments, il se mêlait à l’art déco, avec des formes simples et linéaires illustrant le mélange de deux périodes.
Un employé s’avança pour nous accueillir dans cet espace où le temps et le lieu n’existaient pas. La présence de l’eau sous les pieds était permanente dans mon esprit. La salle à manger, éclairée par de grands lustres de cristal diffusant une lumière crue, était pratiquement remplie par des convives qui dînaient. Nous prîmes place à une table réservée, avec vue sur la mer. Le ballet des serveurs, sommeliers, chefs de rangs, dans une chorégraphie parfaite, s’acheva par un verre de Limoncello présenté sur un plateau.
Nous sommes repassés par le hall, puis un vestibule qui donnait sur la salle de jeux, celle des petits chevaux. Il y avait plus de monde que de coutume ce soir-là, le dernier samedi du mois de mai. Les chaises étaient occupées par les habitués et je remarquai un homme, debout en face de moi, qui jouait avec ses jetons. Il était grand et mince, le regard sûr et pénétrant, des yeux bleus puissants, renfermés dans les orbites, un nez aquilin révélant un faciès racé. Blond, les cheveux très courts, son visage pourtant jeune avait des marques d’une vie déjà bien entamée. Il avait un accent anglais. Bien entendu, il m’avait « tapée dans l’œil » et cela semblait réciproque, car nous nous lancions souvent des regards. Le responsable des jeux se tenait près de la porte et avait une vue d’ensemble sur la salle. En moins de deux heures, les gains de l’anglais étaient impressionnants. Deux Russes faisaient énormément de bruit, c’est à ce moment-là que deux hommes habillés en costume sombre s’approchèrent de l’anglais. Il lança ses gains en l’air créant une panique générale et disparue, j’en ris encore, tout le monde voulait attraper un jeton. Les deux inspecteurs de police fouillèrent le palace flottant, mais ne le trouvèrent pas. Quelle soirée ! Mes amis étaient aux anges, la police avait presque mis la main sur le fameux « As de la roulette », le tricheur qui écumait les casinos en Europe. Nous étions tous terriblement excités ! Dire que son regard avait croisé le mien !
Le lendemain matin, je quittai la Rotonde pour aller faire des courses et surtout pour lire le journal, j’étais encore tout émoustillée par ce qui s’était passé la veille. La police avait relevé mon identité en tant que témoin, je m’étais trouvée en face de lui. Finalement, nous avons quitté la jetée une heure plus tard. Je n’eus même pas la peine d’ouvrir le journal L’Éclaireur, il faisait la Une. « Mic Mac au casino de la Jetée ». Le célèbre écumeur des salles de jeux en Europe, surnommé « l’as de la roulette » a bien failli finir la nuit entre les barreaux de la prison. La police a immédiatement mis en place une surveillance accrue des entrées et sorties de Nice. Je me rappelle qu’un avis de recherche avait été lancé. J’étais revenue devant la Rotonde, sur le point de traverser la route après le passage d’un tramway.
Il était là.
Il se tenait sous un réverbère, une cigarette à la bouche, souriant. Était-ce bien lui ou un effet de la fatigue ? Oui, il était habillé comme la veille, tout en blanc. Sentiments partagés, peur mêlée à une montée d’adrénaline. Que faisait-il là ? Il s’avança vers moi, j’étais terrorisée et je ne pouvais bouger, j’étais sidérée ! Il arriva à ma hauteur et je réalisai que ses vêtements étaient froissés, comme mouillés, c’est alors qu’il me fit un signe de tête.
— Permettez-moi de me présenter, je m’appelle John Buchanan...
— Vous vous êtes enfui en plongeant dans la mer ? dis-je en riant.
Il sourit et acquiesça. Je pourrais tenter d’expliquer les raisons pour lesquelles je l’ai fait monter chez moi, mais c’est impossible, c’est trop loin et trop long, je crois que j’étais sous le charme, c’est tout. Je me suis passé les mains dans les cheveux comme je le fais chaque fois que je suis sur le point de faire une bêtise et l’invitai chez moi. Et voilà, en le faisant entrer dans mon antre, je devenais complice d’un voleur ! J’étais inconsciente ! Folle, comme l’époque ! Dans le hall de l’appartement, je contemplai ma propre décoration comme si je la découvrais pour la première fois. Je suivais les mouvements de cet étranger qui faisait grincer le parquet ou était-ce moi l’étrangère ? Avais-je toute ma tête ? Je repris rapidement possession de mon corps et lui proposai de se laver en lui déposant un peignoir sur un côté de la baignoire sur pieds en porcelaine blanche installée au milieu de la salle de bain. Le petit déjeuner était prêt sur le plateau en argent et Bakélite lorsque Christine apparut vêtue d’un peignoir en soie noire décorée de paons en couleurs.
— Qui est dans la salle de bain, si tu es là ?
— C’est l’As de la roulette ! Tu sais ! Celui qui est recherché par toutes les polices en Europe ! Il avait envie de prendre une douche, alors je l’ai invité.
— Tu plaisantes ? Tu ne le connais même pas !
Elle réajusta ses cheveux, coupés à la mode « bob look », se pencha de côté et me regarda de ses yeux ébène. Je lui résumai la situation. Ses pupilles s’agrandirent, elle rit très fort et moi aussi ! Elle était partagée entre crainte et excitation. Je ne me souviens plus de quoi nous avons parlé, hormis que nous devions vite mettre Gilbert au courant.
« Tu es folle ! » furent ses premiers mots.
Je le laissai dans la cuisine et repartis vers la salle de bain, la porte venait de s’ouvrir. John était resplendissant.
— L’eau de la Méditerranée est plus salée que celle de la manche.
— Je vois que votre sens de l’humour est bien anglais ! avais-je répondu.
— Je suis écossais.
— Ah ! Venez avec moi, je vais vous présenter à mes amis.
Quel tableau ! Gilbert totalement fermé, Christine et moi aux anges et John une serviette autour du cou, souriant à tout-va, ayant récupéré son statut de gentleman-voleur, un café à la main. Il commença par s’excuser pour le dérangement, les risques qu’il nous faisait prendre. Il promit de partir aussitôt ses effets séchés. Nous avons longuement parlé. Fils cadet d’une famille d’exploitants agricoles du nord de l’Écosse, John avait effectué des grandes études, mais plutôt que de prendre des responsabilités dans l’entreprise familiale il y préféra sa passion : l’aviation. Il participait à tous les meetings en Angleterre et dans le nord de l’Europe, le reste du temps il volait, dans les deux sens du terme, par plaisir vers des contrées inconnues.
— Alors ? Demanda Gilbert, pourquoi diable êtes-vous un escroc ?
— Par crainte de la mort, je me suis échappé d’une vie tracée dans mon pays, je préfère encore n’être rien et pouvoir être libre que d’être enchaîné. J’aime le risque, les jeux, avec la police dans l’équation plutôt que le confort, ni plus ni moins.
Je me rappelle du silence qui régna, John ne correspondait pas à l’idée que l’on se faisait d’un voleur traqué. Nous fûmes conquis par sa personnalité. Derrière un flegme de façade vivait un insoumis, un manipulateur. Un esprit fort et froid, mais pas dépourvu de magnétisme et de charme.
— Restez un peu avec nous ici, le temps que les choses se tassent, vous n’avez rien à craindre de nous.
Mon journal intime resta désespérément vide durant cette période et à présent je cherche dans les limbes de mes souvenirs la lueur de ces instants uniques. Nous buvions plus que de raison entre l’appartement et le toit-terrasse. John trouva vite ses marques et profitait du temps présent, mais je sentais au fond de moi que tout cela était éphémère, nous le savions tous les deux. Comme cet amour naissant, presque interdit. Je me mis à fumer beaucoup plus que d’habitude. Un besoin de brûler, de se consumer, de vivre pleinement ses sens, ses envies.
John suivait son actualité dans la presse locale, L’Éclaireur et Le Petit Niçois. Il passa de la première de couverture à un entrefilet en moins de cinq jours. Christine et Gilbert sortaient un jour sur deux au casino, John commençait à tourner comme un lion en cage. Un soir, je crois me souvenir que c’était un samedi, il se planta devant nous dans la pièce au milieu des trois salons et nous annonça qu’il avait une surprise à nous faire. Assise en amazone sur un fauteuil club, je fumais avec un porte-cigarette en ivoire, Christine tenait la main de Gilbert. Impression d’équilibre, nous étions quatre bons amis, rien ne pouvait le changer. Il prit la posture d’un prestidigitateur, leva le bras droit et chercha une petite boite en fer du regard. Il la trouva, l’ouvrit et en extrait une aiguille qu’il remplaça sur la tête du gramophone. Il tourna la manivelle, plaça un disque et posa la tête sur le premier sillon. Une musique entraînante de charleston inonda nos oreilles, il sortit de la pièce et quelques instants plus tard, un homme entra. Ce n’était pas John. Il éclata de rire, retira ses fausses moustaches, ses lunettes et annonça qu’il nous invitait au casino de la jetée promenade le soir même. Une soirée avec l’As de la roulette !
Rétrospectivement, je me dis que nous étions complètement fous ! Gilbert ne goûtait que modérément aux extravagances de John et malgré une connivence de façade, je sentais de la tension entre eux.
Nous avons dîné au restaurant et joué au casino, il dansait, prit ma main dans la sienne et m’entraîna sur la plage de galets. Il regarda cette mer d’encre chinoise, se retourna vers moi et m’embrassa longuement, passionnément. Une onde de chaleur jaillit de l’intérieur et se diffusa en moi, il appuya légèrement son bras contre mes reins, je m’abandonnais au son des clapotis de l’eau contre les galets.
Une Traction avant noire s’immobilisa aux abords de la jetée-promenade. Deux inspecteurs de police avancèrent et se séparèrent. Le premier entra dans le palace, le second se mêla à la foule et frôla Christine. Gilbert, aux aguets, les avait tout de suite repérés, c’est ce qui sauva John ce soir-là. À partir de ce moment, John était un animal traqué, la Rotonde allait devenir sa prison dorée.
Le soir même, il déclara qu’il « était disparu », ce sont les mots qu’il prononça. Il connaissait le désir de ces hommes en uniforme de le voir enfermé entre les barreaux d’une cellule. C’est ce soir-là qu’il m’aima. Mon corps glissait sous ses mains, ce corps d’aventurier qui me transportait à travers de nombreux sentiments partagés. La peur, la crainte, l’excitation, l’amour, la joie et la sensation de vivre, un véritable cri de jouissance, une libération totale de tout mon être.

— Pourquoi moi ? demandais-je un soir.
— Parce que j’ai senti de l’abandon en toi, beaucoup d’humanité et de compassion.
Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à comprendre comment il avait vu ça, on ne se connaissait pas.
— J’ai beaucoup voyagé avec mon avion, croisé de nombreux regards, vu l’amour dans la misère et dans l’opulence, senti la détresse d’une âme à travers les plis des plus beaux vêtements, touché du doigt des histoires dans les yeux des gens. C’est incroyable ce que peut révéler un regard, j’ai vu que le tien comprendrait qui j’étais.
Les semaines passèrent, je n’en retins que des souvenirs fugitifs. Nous avons sillonné tout l’arrière-pays niçois à bord de ma Buick Phaéton sport découvrant ensemble des endroits inconnus. Lorsque nous croisions des voitures de police, nous retenions notre souffle, nous tissions des histoires dans lesquelles nous étions une bande de voleurs recherchée par toutes les polices d’Europe. Ce sont des moments fantastiques, je peux le dire, un mélange d’insouciance, de folie et d’arrogance. Presque tous les soirs, nous dansions sur la terrasse, on disposait un petit bar où l’alcool coulait à flots, les hommes changeaient les disques à tour de rôle sur la valise gramophone et de temps en temps j’invitais des amis sûrs. La presse ne diffusa jamais le portrait de John, la police n’avait que très peu d’indices sur lui, quelques témoignages oculaires. Le journal d’ailleurs n’en parlait plus. Au mois de juillet, les tensions en Europe commençaient à alimenter les conversations. Nous étions tous assis sur le belvédère ce jour-là.
— Nous vivons une époque formidable murmura, John.
— Je ne veux pas être pessimiste, mais la guerre aura bientôt lieu, c’est inévitable. Le chancelier Hitler a dénoncé le traité naval allemand avec l’Angleterre, ainsi que l’accord avec la Pologne. Il a repoussé également la proposition de Roosevelt sur la non-agression de pays indépendants durant dix ans. Mussolini l’a rejetée aussi.
— Tu es justement pessimiste Gil, répondit Christine, la guerre est inimaginable ! Les chefs d’État trouveront des arrangements. Qu’en penses-tu, John ?
— Les amis, puisqu’on aborde le sujet, je ne peux plus rester très longtemps à Nice, si un conflit éclate je serai prisonnier ici, traqué par votre police et considéré comme déserteur dans mon pays si je ne réponds pas à l’ordre de mobilisation.
Cela jeta un de ces froids ! Il avait raison, d’ailleurs nous avions décidé de quitter Nice et de nous rejoindre en Écosse. Lui partirait en avion et moi par le train puis le bateau. Il viendrait alors me rejoindre à Douvres et tout danger serait à jamais écarté. Cette perspective le réjouissait. Je soupçonnais néanmoins que son esprit se détachait, lui qui avait voué sa vie à la liberté, glissant hors de la Rotonde vers les plaines des Highlands. L’odeur de la tourbe se superposait à celui de l’air marin. Je sentais au plus profond de mon être et j’en souffrais que John éprouvait une lassitude et que cette aventure devait finir comme un spectacle qui s’achevait. À moins que cette pensée ne vienne de moi ? C’est difficile de faire la part des choses soixante-dix ans plus tard.
Un matin, j’entendis Christine hurler mon prénom du haut du sixième étage. Mon cœur se comprima, des larmes coulèrent, je n’arrivais pas à ouvrir la porte d’entrée. Que pouvait-il s’être passé de si important ? L’ascenseur était en bas, je gravis les escaliers en courant et fermai les battants. Il n’avait pas été arrêté, non, je n’avais pas vu de voiture de police. Deuxième étage. Je pleurais à chaudes larmes. Mon champ de vision diminuait, j’avais la sensation que l’on me menait à l’échafaud seule, à l’aube. Quatrième étage. Plus rien ne serait pareil, tout ce que j’avais vécu jusqu’à présent ne représentait rien, c’était insignifiant. Je prenais conscience de la manière la plus brutale que j’étais une jeune femme futile, que John m’avait ouvert les yeux et qu’il serait un coup de poignard dans mon cœur s’il partait. Sixième étage. Je manquais d’air. Christine courut vers l’ascenseur. Je ne parvins pas à déployer les portes, il fallut que je referme les battants, j’avais ouvert deux secondes trop tôt. Je n’arrivais pas à parler et j’implorais Christine du regard. Je voulais influencer sa réponse. Faites qu’il soit encore là, par pitié.
— Il est parti. Il est parti, je suis désolée. Elle pleurait aussi.
Ce fut un effondrement, je ne pus refréner un cri intérieur qui prit ses racines au plus profond de moi, un râle de souffrance. J’errai dans le vestibule d’entrée, je cherchais John, je n’avais pas entendu ce que m’avait dit Christine, je ne voyais pas Gilbert, voilà, c’est ça ! C’est Gilbert qui est parti, John, lui, doit être sur la terrasse. Christine attrapa mon sac de provisions, le déposa, prit mes deux mains et me regarda dans les yeux.
— Gilbert et John se sont disputés. Gilbert en voulait à John de mettre notre vie en danger. Il disait que tu risquais la prison et qu’il l’en empêcherait par tous les moyens.
Je ne croyais pas ce que j’entendais.
— Où est-il parti ? J’ai couru dans tout l’appartement. Je découvris Gilbert assis sur le belvédère, un verre à la main, une cigarette dans l’autre.
— Je suis désolé, Louise, me dit-il, je n’ai pas voulu que cela se passe comme ça.
— De quel droit ? Je me rappelle avoir hurlé. Il m’a pris dans ces bras, je me suis débattue et j’ai pleuré, pleuré.
— Quoi qu’il arrive, il t’aimera et te rejoindra. Peut-être est-il parti avec son avion. C’est encore le meilleur scénario pour tout le monde, tu ne crois pas ?
Oui, il avait raison, mais j’aurais tant aimé lui dire au revoir. Malgré cela, je pleurais sans cesse. La journée se déroula comme une longue étreinte, j’étais assise sur la balustrade de la terrasse à épier les gens qui passaient dans l’avenue, à observer les tramways filer comme s’ils étaient en lévitation et à admirer les décors en mosaïque polychromes du haut de l’immeuble sur la façade. À la tombée de la nuit, Gilbert organisa une belote. Tout à coup, on frappa à la porte d’entrée. Je bondis comme une panthère, c’était John, le visage très affecté, je ne le reconnus pas sur le moment, mais je lui sautai au cou.
Il nous raconta sa sortie. Après l’altercation, il était parti à l’aérodrome. Un mécanicien l’avait identifié et s’était précipité vers lui, l’entraînant hors de la vue. L’appareil était sous étroite surveillance policière. Son dernier espoir s’était évanoui. Il avait appelé des amis en Écosse par téléphone pour qu’on vienne le chercher en avion sur un autre aérodrome, mais il était de plus en plus difficile de voler à cause de la guerre qui pouvait éclater d’un jour à l’autre. En ville, la peur d’un raid de l’aviation italienne se répandait. Il allait devoir se débrouiller tout seul. Il m’avoua que sur le chemin du retour il ressentait encore cette peur stimulante qui lui avait tant manqué durant ces dernières semaines. Nous savions maintenant que les policiers avançaient rapidement dans leurs investigations. C’était déjà les ultimes jours du mois d’août. Gilbert et Christine décidèrent de prolonger leurs vacances jusqu’aux premiers jours de septembre. Christine eut alors l’idée d’organiser une petite fête pour finir l’été en beauté et John apporta des idées extravagantes sans que je ne sois au courant. Ce fut mémorable en tout point.
La soirée cocktail se déroula le soir du 19 août 1939. Le ciel était clair. Je fumais et admirais mon jardin japonais, il était immense, des tonnes de terre avaient été transportées sur le toit et un jardinier avait passé plus de deux semaines à le construire, c’était une pure merveille. De là où j’écris, je peux encore l’admirer.
Du haut de la terrasse, nous distinguions beaucoup de voitures sur le boulevard. La corne appuyée d’un véhicule me fit tourner la tête, une Delage venait de se garer devant l’immeuble avec cinq personnes à bord. Une deuxième voiture s’arrêta, suivie d’une troisième puis de plusieurs voitures toutes aussi belles les unes que les autres. Les invités arrivaient les uns derrière les autres, la terrasse fut bientôt remplie de moitié. Il y avait une sorte de grande forme allongée dissimulée par un tissu au milieu et l’on m’avait interdit d’y toucher. John me prit la main et s’en approcha puis s’adressa à la foule, déclara que la table était ouverte ! Il tira le tissu et aussitôt une table de jeu apparut ! Il y eut des applaudissements, des cris de joie, le champagne coulait à flots, la soirée se présentait bien, je n’en croyais pas mes yeux.
Des effluves de parfum et de fumée de cigarette, de cigares de marques et de provenances diverses se mélangeaient dans une atmosphère hétéroclite. Des hommes et des femmes de nationalités différentes, Italiens, Russes, Anglais ajoutaient un aspect cosmopolite à la soirée qui se déroula dans les rires entrecoupés de toasts dédiés à tous les monarques d’Europe. Il y avait de la musique pour tous les goûts, Fox-trot, mazurka, polka, one-step, charleston. John ne joua pas tout de suite, il avait besoin de sentir l’atmosphère, les joueurs et le croupier. Une dose d’adrénaline se diffusa dans son corps, il misa des jetons et tenta de contrôler mentalement la boule noire, elle tourna dans une course effrénée et puis s’épuisa doucement. Le douze sortit. Il avait perdu. Le preneur de paris ramassa les mises et jeta un regard à John.
— C’est une merveilleuse fête ! m’exclamai-je.
— C’est notre soirée, répondit-il. Je t’aime, je reviens tout de suite, j’ai envie de profiter de la fête comme un oiseau de nuit au-dessus de vous tous.
Quelques minutes plus tard, un coup de feu retentit. Tout bascula. La panique et les cris résonnent encore dans ma tête, je n’entendais plus rien, je ne comprenais pas ce qui se passait. Un homme s’avança vers nous, un pistolet à la main, il était ivre et avait tiré en l’air. John avait disparu, cette fois je savais qu’il ne reviendrait pas, il avait choisi de partir ce soir-là.
Les dernières paroles de John étaient une métaphore, « comme un oiseau au-dessus de vous tous » il allait s’envoler en avion.
En fait, pas du tout, je n’avais pas compris le sens de cette phrase, ce n’est que le lendemain qu’elle explosa dans ma tête, comme une grenade.
Nous buvions un café tous les trois sur le belvédère lorsque j’aperçus des gouttelettes tomber. Je me rappelle avoir dit qu’il pleuvait.
— Ce ne sont pas des gouttes d’eau, déclara Gilbert en observant le sol.
Il se pencha de l’autre côté des escaliers à l’ombre et refréna un cri. Je fus prise d’un spasme d’effroi, Christine pâlit subitement, sur le sol en damier s’étalait une flaque sombre. Gilbert descendit les escaliers en courant et ramena une échelle. Il l’inclina contre le haut du belvédère sur la dernière marche de l’escalier en béton, nous tenions l’échelle pour le stabiliser. Nous pensions Christine et moi à des pigeons ou à des mouettes qui s’étaient battus, c’est assez fréquent. Sur la terrasse, Gilbert découvrit le corps de John, gisant à plat ventre, le sang coulait de l’abdomen. Sa main tenait encore la lanière de mon appareil photo, un Brownie. Il avait escaladé le toit du belvédère pour profiter de la fête « comme un oiseau » et prendre une vue d’ensemble lorsque la balle tirée par l’ivrogne au hasard l’avait atteint.
Voilà toute l’histoire ! Je me sens mieux et mes larmes reviennent. Vous vous demandez peut-être où est passé le corps ? Nous ne pouvions le déclarer à la police sans être accusés de complicité, alors Gilbert eut l’idée de l’enterrer dans le jardin japonais en attendant de trouver une solution. Il fut exécuté malheureusement par les nazis trois ans plus tard pour son rôle dans la résistance. Depuis plus de soixante-dix ans, je pense tous les jours à John, il a toujours été dans mon cœur et près de moi.
Vous trouverez son passeport à l’intérieur d’une enveloppe dans mon secrétaire. Si vous écoutez mon histoire, c’est par la voix du notaire, vous, heureux nouveau propriétaire. Tout le nécessaire a été fait pour transférer le corps de John parmi les siens. Si vous entendez mon histoire, alors cela peut vouloir dire aussi que nous sommes enfin ensemble.

PRIX

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22

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Merlin28 · il y a
Un badboy, un brin de suspens, de l'amour tout en musique....
John ma balade entre deux mondes au bord de l'eau est en finale et a besoin de votre soutien

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Utilisateur désactivé · il y a
Une agréable lecture, sur ces belles réflexions j'aime.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci pour cette fresque si vivante si pleine de folie qu'on dévore avec gourmandise. Je vote.
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John Lecid · il y a
Merci Patricia pour ce commentaire si sucré.
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Isab · il y a
un vrai scénario de film.
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Utilisateur désactivé · il y a
Un tranche de vie donnant lieu à une nouvelle très bien écrite. Merci pour cet agréable moment de lecture : je vote !
Nouvelle sur SHORT, ma petite poésie en lice se nomme "le coq et l'oie".

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John Lecid · il y a
Merci Marie pour le retour.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai oublié de voter.... Je répare cet oubli derechef.
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Thomas Achialo · il y a
Quelle réussite ! Du début à la fin on est pris par l'aventure, j'aime beaucoup votre style.
Je m'abonne, au plaisir de vous lire.

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John Lecid · il y a
Merci c'est encourageant.
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Un p'tit coeur qui passe par là · il y a
Merci pour cette merveille, j adore!!
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John Lecid · il y a
Merci p'tit coeur qui est passé par là ...
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Keith Simmonds · il y a
Une nouvelle dense, bien composée et agréable à lire! Bravo, John! Mon vote!
Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES, sont en lice pour
le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les lire et les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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John Lecid · il y a
Dense comme les annees folles, merci pour vos mots. Je viendrais vous rendre visite.
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, John!
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Br'rn · il y a
Mieux qu'une nouvelle, une épopée !!!
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John Lecid · il y a
Une tranche de vie, oui. Merci pour le commentaire.
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