Le rejeton de la Bête

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Passionné de littérature et de photographie, je suis l'auteur d'un premier roman paru en décembre 2015. La nouvelle est pour moi un exercice périlleux et subtil car requérant justesse et  [+]

Image de Automne 19

‘Philosophers have warned us: if we forget the past, we are doomed to repeat it’* – Ira Levin, The boys from Brazil


25 juin 1959 – 20 h 56 – Starnberg, 25 kilomètres au sud-ouest de Munich, Allemagne

Harald Weissbürger referma la porte-fenêtre donnant sur la vaste terrasse de sa cossue villa. En contrebas, les eaux miroitantes du lac Starnberg reflétaient le rougeoiement du tardif crépuscule de ce début d’été. Du coin de l’œil, il crut discerner un mouvement furtif dans les haies impeccablement taillées de son jardin. Se concentrant quelques secondes sur le point précis où son attention avait été attirée, il conclut finalement pour lui-même : « Bah, sûrement un moineau ou un écureuil ».
Il se dirigea, d’un pas alerte, vers la bibliothèque qui lui servait également de cabinet de travail. Au seuil de l’immense pièce garnie, sur trois murs et du sol au plafond, d’ouvrages en tous genres, il s’arrêta net, interdit.
Deux hommes armés, cagoulés et en tenues de camouflage, se tenaient, face à lui. À peine avait-il balbutié un « Mais que faites-v... » qu’il sentit la pointe d’un silencieux dans sa nuque.

— Guten Abend, Herr Weissbürger ou plutôt, devrais-je dire, Obersturmführer SS Karl Mannige.

Ces paroles lui avaient été susurrées à l’oreille, comme on chuchote de tendres grivoiseries à un flirt sur un banc public.
Tétanisé, incapable d’émettre le moindre son, Weissbürger/Mannige observa ses agresseurs fouiller, sans ménagement, mais avec méthode, les rayonnages débordant de livres ainsi que les tiroirs de son bureau. L’un deux s’approcha de lui, plaça son poing fermé à hauteur de ses yeux puis ouvrit la paume. Sur les doigts gantés de l’individu reposait une douzaine d’étoiles de David jaune estampillées d’un « Jude** » brodé en lettres gothiques.
Les pupilles de l’ancien nazi croisèrent celles de son vis-à-vis :
— Tu sais ce que c’est, ça, Mannige ? 
— Non, non, bredouilla, livide, le Munichois.
— Tout ce qui reste de ma famille après qu’elle soit passée entre les mains d’un sale fils de pute tel que toi ! 
L’homme se défendit mollement :
— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Je m’appelle Harald Weissbürger et je suis négociant en…

Porté, par-derrière et à pleine force, dans les reins, un coup d’une rare violence le réduisit au silence. Se redressant tant bien que mal, pétrifié par la douleur et la peur, la vision papillotante, il aperçut un autre membre du commando qui le toisait avec insistance en tenant un de ses livres entre le pouce et l’index. Lancé avec vigueur et dégoût, l’objet rebondit sur le tapis avant d’atterrir à ses pieds tandis qu’une voix gutturale s’élevait :
— Et ça, c’est quoi ? Un recueil de contes ?
Sachant pertinemment de quelle « œuvre » il s’agissait, Weissbürger/Mannige ne put néanmoins s’empêcher d’en scruter la couverture : « M-E-I-N K-A-M-P-F »
— Et dédicacé par l’auteur, en plus, petit veinard ! compléta cyniquement l’un des sbires.
Dans son cou, l’extrémité du canon du revolver se déplaça lentement pour obliquer vers sa tempe droite.
— Non, je vous en…
La supplique s’éteignit dans un bruit étouffé d’air comprimé suivi d’un choc sourd sur le plancher.

Après avoir maquillé la scène pour laisser croire à un cambriolage ayant mal tourné, le trio évacua le pavillon. L’un des assaillants fit toutefois machine arrière pour s’emparer de l’exemplaire, reposant encore auprès du cadavre, du brûlot haineux et honni d’un fou qui se rêvait en démiurge d’un Reich millénaire. Lorsqu’il l’attrapa, un rectangle de papier, coincé entre deux pages, en tomba. Une photographie. L’homme la ramassa, la fourra dans sa poche, rangea enfin, avec une étrange méticulosité, le « Mein Kampf » dans la bibliothèque avant de se fondre dans la moite obscurité du dehors.

3 juillet 1959 – 13 h 49 – quartier Général du MOSSAD, Tel-Aviv, Israël

Yehoshua Bernstein contemplait, d’un air absent, étalés sur sa table de travail, les derniers rapports sur les déplacements de troupes de l’armée égyptienne de Nasser. Seuls le bourdonnement d’un ventilateur et la rumeur lointaine du trafic automobile venaient altérer l’atmosphère studieuse de l’antre du tout puissant directeur des services de renseignements israéliens.
Perdu dans ses pensées, Bernstein fut tiré de sa rêverie par la sonnerie de l’interphone interne. Avant de répondre à l’appel, il inspira profondément, marquant ainsi un ennui non feint.
— Oui ? 
— Monsieur le directeur, vous êtes attendu en salle de conférences.
— Bien, j’arrive. 

* * *

D’un pas traînant, il gagna le siège qui lui avait été réservé au premier rang, face à un écran blanc de belle dimension, déroulé pour l’occasion. Un projecteur de diapositives avait également été installé au centre de la pièce. À peine Bernstein assis, l’auditoire, composé d’une quinzaine de conseillers, fut plongé dans le noir. Dans la foulée, comme dans un ballet bien réglé, le timbre familier du colonel Rottmann retentit, assuré et solennel :
— Le cliché que nous vous soumettons a été découvert, il y a près d’une semaine, par une de nos équipes, lors d’une opération dans le sud de l’Allemagne.

Une photographie en noir et blanc s’offrit aux regards des personnes présentes. Ébloui par le soudain afflux de lumière, Bernstein dut patienter, le temps que ses yeux s’accommodent à la clarté. Au premier plan de l’image, on distinguait nettement Adolf Hitler en tenue civile décontractée, goguenard, jouant avec un chien. Derrière le dictateur, sur fond de décor montagneux, se détachaient plusieurs silhouettes dont il était moins aisé de détailler les visages. Rottmann reprit ses explications :
— Nos experts datent l’instantané de l’été 1943, au Berghof, près de Berchtesgaden, dans les Alpes bavaroises. 
Bernstein tempêta :
— Venons-en aux faits, Colonel !
Constatant l’exaspération du patron du MOSSAD, l’officier lança un ordre :
— Agrandissement ! 
Un cliquetis se fit entendre et une nouvelle diapositive, en réalité parcelle grossie du quart supérieur droit de la précédente, se matérialisa. Bien plus floue, on y devinait plus qu’on y voyait un personnage adossé à une rambarde. Une femme. Blonde et manifestement enceinte.
Littéralement excédé, Bernstein était sur le point d’éclater de colère quand une voix de stentor, reconnaissable entre toutes, tonna depuis le seuil de la salle de conférences. Il ne s’agissait, ni plus, ni moins, que du Premier ministre. Et celui-ci venait de vociférer : 
— La maîtresse du Führer, Eva Braun ! 

7 juillet 1959 – 10 h 22 – Colonia Sanidad – Région du Maule – Chili

Couché dans les herbes hautes, Simon suivait chaque allée et venue du garçon au travers de la lunette de visée de son fusil de précision. Il attendait, avec fébrilité, la confirmation formelle, par radio, de l’identité de sa cible. Deux observateurs équipés de jumelles, postés, l’un à 75 mètres à gauche de sa position, l’autre, à égale distance, sur sa droite, devaient s’acquitter de cette tâche. Dans la ligne de mire de Simon, l’adolescent continuait à s’exercer, seul, au basket, dans la cour de la luxueuse hacienda.

Seize ans, pauvre gosse ! songea-t-il. Certes, il connaissait la terrifiante ascendance de sa future victime. À titre exceptionnel, afin d’éviter tout atermoiement de sa part dans l’accomplissement de l’ultime geste, elle lui avait été dévoilée. Mais, tout de même, un enfant était-il responsable des atrocités commises par son père ? « Il faut, à tout prix, éviter qu’il ne devienne un symbole, un emblème, le potentiel ferment d’une reconquête brune du monde », lui avait-on seriné. Conneries que tout ceci ! Et faire de ce gamin un martyr de la cause nazie, n’était-ce pas un plus grand danger encore ? En procédant à cette exécution, ne pratiquait-on pas nous-mêmes l’eugénisme que nous avions tant dénoncé et qui nous avait tant coûté en vies et en souffrances ?

Le sniper fut interrompu dans ses réflexions par le grésillement de son talkie-walkie : « Rédempteur 3 à rédempteur 1, check Ok ». À quelques secondes d’intervalle, ce message fut suivi d’un autre avec une conclusion identique. Tous les voyants étaient au vert. Le doigt sur la gâchette, Simon raffermit sa prise sur l’arme, bloqua sa respiration, puis pressa la détente.

23 juillet 1959 – 22 h 2 – Banlieue d’Asuncion – Paraguay

Malgré les quelques rides qui soulignaient son entrée prochaine dans la cinquantaine, sa figure conservait une apparence étonnement juvénile. Celle d’un ange, l’ange de la mort, « der Todesengel » tel que l’avaient surnommé les déportés d’Auschwitz. Juché sur une estrade, le Docteur Josef Mengele contemplait avec jubilation, l’assemblée d’une centaine de personnes réunies face à lui dans une usine désaffectée et perdue au tréfonds du Barrio Santa Ana d’Asuncion.
Le public terminait de prendre place. Un impressionnant aréopage de criminels de guerre en fuite, accompagnés de leurs épouses, voire de leurs enfants pour les plus âgés, devisaient ainsi gaiement dans une atmosphère légère et joyeuse qui devait leur rappeler les fastes agapes du Troisième Reich.

D’immenses tentures écarlates arborant une croix gammée en leurs centres occultaient les hautes ouvertures latérales. L’heure approchait. Les retardataires s’asseyaient promptement sur les quelques places restantes, disséminées çà et là. À l’instar d’un prédicateur, Mengele leva les mains pour imposer le silence. Après un léger flottement, il s’exclama, vibrant d’enthousiasme :
— Mes très chers amis, le temps de la reconquête est arrivé !
Un concert de vivats et d’applaudissements accueillit cette première harangue. D’un geste, Mengele fit, de nouveau, taire l’auditoire. Accompagnant son annonce d’un théâtral mouvement du bras, il scanda alors, extatique :
 Sehr geehrte Damen und Herren, unsere Führerin !*** 
Tous les regards obliquèrent vers le fond de la salle où une frêle silhouette venait d’apparaitre. Une jeune fille, ceinte d’un uniforme noir, s’avança lentement dans la travée. À l’image de sa génitrice, elle avait une abondante chevelure dorée tandis que les yeux trahissaient plutôt la filiation paternelle. Tout juste pubères, les traits du visage étaient encore empreints d’une certaine candeur enfantine, impression vite contrebalancée par l’impavide dureté des prunelles de l’adolescente.

À un mètre de Mengele, elle se figea et réalisa un demi-tour très militaire sur elle-même pour se présenter à la foule.
Alors, dans l’écrasante nuit sud-américaine, s’éleva une clameur qui résonnait comme une deuxième mort pour les suppliciés de la Shoah :
— SIEG HEIL ! SIEG HEIL ! SIEG HEIL ! 

 

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* « Les philosophes nous ont avertis : si nous oublions le passé, nous sommes condamnés à le revivre. »
** Juif en allemand
*** « Mesdames et messieurs, notre cheffe/guide ! »

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