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Le jardin des compétences

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MAY

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Toute histoire commence un jour, quelque part. À la République Démocratique Royale (RDR), le froid matinal de l’harmattan garda beaucoup de personnes sous leurs draps, les obligeant à faire une grasse matinée prolongée. Parmi ceux qui subissaient le calvaire du froid se trouvait Ẻyazimam, jeune diplômé et demandeur d’emploi. Mais dans ce pays où la manne publique est prise en otage par un groupuscule d’hommes seulement, les opportunités d’emploi étaient rarissimes comme la neige au Sahara. Seuls les partisans du népotisme du pouvoir en avaient droit. Ẻyazimam était de nature très sensible au froid à la moindre pluie. S’il avait coutume de garder le lit tout volontiers quand il était étudiant ; pour l’heure, il doit braver le froid pour aller au rendez-vous qu’on lui a donné sur ce jeudi matin à huit heures. Il voulait travailler donc il devait s’apprêter à tout et se libérer des chaines de ses péchés mignons d’enfance
Il sonnait déjà six heures trente mais Ẻyazimam ronflait encore dans son lit au confort irrésistible. Il rêvait même qu’il travaille dans une grande entreprise où il était l’un des pionniers importants. Il jouissait de ce plaisir onirique quand, une souris l’en sevra en faisant dégringoler bruyamment sa lampe torche déposée à côté d’un chaudron à poissons. Le bruit fut si retentissant qu’il sursauta du lit en maudissant la bête toutes ses forces. En fait, l’animal était attiré par la bonne odeur des poissons frits. Pendant cet instant même, les oiseaux chantaient des belles mélodies en action de grâce à leur Créateur pour son infinie bonté, annonçant ainsi un nouveau jour.
À vrai dire, il avait oublié le rendez-vous qu’il avait pris hier à une heure tardive de la nuit. Mais quelques secondes après son réveil, il se souvint de l’appel téléphonique qu’il avait reçu à la veille avant de se coucher. Il poussa un cri insensé en signe d’oubli qui alerta ses colocataires à qui il ne répondit rien à leurs questions. Il consulta sa pendule. Elle lui donna l’heure sans se soucier de son réveil tardif mais Ẻyazimam la traita de vaurien et de complice avec le temps et le sommeil pour le retarder pour son rendez-vous. Il oublia inconsciemment la prière matinale ; sortit de sa cabine, sauta sur le seau-à-puiser et se servit de l’eau. Certes, la température de cette dernière a considérablement chuté ; ce qu’il constata net au premier contact de son corps avec ce premier élément de la nature. Vu son adversité au froid, il avait de la peine à se laver mais la situation l’obligea. Ah! S’il était encore élève! Il allait faire simplement l’ablution des pieds et des mains puis s’en aller. Mais il est grand maintenant et ne pouvait s’emprunter certains défauts infantiles.
La douche fut prise plus vite qu’à l’accoutumée. Ẻyazimam sortit de la douche, rentra dans sa chambre presqu’en courant tout grelottant de froid comme un oisillon abandonné à lui-même en pleine pluie. Après s’être épongé, il farfouilla dans sa valise, y dénicha une chemise blanche aux manches longues qu’il enfila sur un pantalon de tergal noir, le tout noué par une ceinture de même couleur. Les chaussures rimèrent par leur couleur avec le pantalon. C’était une cravate rougeâtre qui vint boucler son style français très admirable. Il mit sa montre bracelet et prit le peigne pour se brosser les cheveux avant de se rappeler qu’il s’est coiffé totalement les cheveux la veille.
Talonné par le temps, il quitta la maison en laissant sa porte entrouverte, la serrure accrochée d’un trousseau de clés qui tintait au rythme du vent et au moindre mouvement du rideau. Le portail, très fatigué d’exécuter les ordres des entrées et sorties de la maisonnée, refusa un tant soit peu de s’ouvrir avant d’obéir à Ẻyazimam qui voulut le défoncer presque. Une vieille dame aux cheveux épars assise là à-côté, le regardait et le trouvait bizarre. Il sortit de la maison sans se soucier de refermer le portail récalcitrant. Ce que la vieille ne tarda pas à lui rappeler mais il a fait sourde oreille.
Il héla une moto-taxi qui vint se positionner tout juste devant lui. Elle émettait des toussotements répulsifs, cacophoniques, très fumeux et bruyants. Au départ, Ẻyazimam avait voulu refuser de monter sur la moto sur l’invitation du conducteur en raison de l’état piteux de celle-ci et du relent nauséeux qui se dégageait non seulement du conducteur mais aussi de sa gueule aux dents cariées. C’était un conducteur qui venait d’une zone lointaine pour jobber dans la ville comme beaucoup de ses coéquipiers. Ils se lavent rarement. Il a accusé déjà beaucoup de retard donc il était inutile de vouloir chercher un autre conducteur. Après avoir indiqué à celui-ci là où il allait, Ẻyazimam escalada d’un pied le siège poussiéreux de la moto après l’avoir essuyé et s’y installa sans négocier le prix. La moto partit en trombe dans un magma de poussière blanchi par la fumée qui se dégageait de l’échappement à moitié rouillée. Josiane, une amie et prétendante de Ẻyazimam qui passait par là à cet instant même, lui lança :
-Tu es très beau ce matin !
Une expression énamourée à laquelle le destinataire ne prêta guère attention à cause des écouteurs qui lui ont bouché les oreilles. Mais Ẻyazimam l’ayant reconnue, lui fit signe de la main en guise de salutation sans avoir entendu l’éloge que Josiane lui a fait. Pourtant, celle-ci se félicitait d’avoir tenté un coup curieux qui pouvait selon elle-même, lui porter des fruits un jour.
Le conducteur était un vrai bavard, une véritable machine à paroles. Une fois en route, il se mit à bavarder à perdre le contrôle. Il parla d’abord des femmes contre lesquelles il disait des vertes et des pas mûres :
-Ah les femmes ! Elles sont le malheur des hommes. Elles vous aiment quand vous sentez de la fortune. Elles vous abandonnent tout juste à l’aube de la pénurie. Les filles d’aujourd’hui sont toutes pareilles. Telle mère telle fille non ? D’ailleurs, qu’on soit grillon ou cancrelat, on subit le sort réservé à tous les insectes non ? Elles ne veulent plus souffrir avec les hommes. Elles attendent seulement que tout soit prêt pour venir consommer. Elles sont toutes éduquées dans les magasins de « prêt-à-consommer ». Ce sont des filles fonctionnaires. Elles ne sont jamais fidèles car elles ont plusieurs amants à la fois. À la fin de chaque mois, elles passent sur eux un à un pour collecter des fonds. Voilà pourquoi je les appelle fonctionnaires. Elles ont les amants chargés de : coiffure, nourriture, habillement, etc. Faîtes-leur la cour dans la galère, elles vous traiteront de tous les noms sales, mon frère ! Ce sont de vraie acqua-toffana pour les hommes. Mais comme on ne pouvait avoir peur de mourir jusqu’à s’empêcher de dormir, on ne pouvait non plus refuser de se marier à cause des caprices des femmes.
De coq à l’âne, il changea de sujet, parla politique qu’il semblait mieux maîtriser.
-Tous les politiques contestataires de ce pays sont des voyous. Ils se battent contre le pouvoir ennemi le jour mais la nuit, ils trinquent ensemble. Qui floue qui ? Ces opposants qui veulent accéder au pouvoir ne sont pas loin de s’y accrocher à perpétuité comme ceux qu’ils en chassent aujourd’hui. Ces affameurs réputés philanthropes qui écrasent leurs peuples sous les bottes de la dictature dynastique silencieuse, doivent être cloués au pilori ! Hélas! Nous sommes un peuple irresponsable. Nous sommes en grande partie responsables de notre malheur. Tous les courageux derrière lesquels on se range nous trahissent finalement en s’unissant avec nos bourreaux. C’est du désespoir! Nos dirigeants noient le pays dans les abîmes des endettements infernaux en détournant les richesses du pays pour bourrer leurs comptes bancaires à l’étranger. Tu vois ça mon ami ? C’est un moyen facile d’enrichir les pays riches et d’appauvrir les pauvres. Leur boulimie du pouvoir est d’égal à leur cumul des postes, mon frère! Tous ceux qui ne sont pas de leurs ethnies, n’ont pas droit aux postes juteux et sont réduits aux emplois subalternes. Les intellectuels et les écrivains ont dû s’exiler tous pour sauver leur peau. Nos dirigeants, ce sont des cancres ! Pestait-il sur la moto.
Tous ceux qui le voyaient, le croyaient quereller son client. Tant son front était baigné de sueur ; ses yeux exorbitants nageaient dans une marée de sang ; lui-même était prêt à entrer en guerre au moindre signal de violence. Le pacifisme des opposants l’agaçait personnellement. Il disait :
-Quiconque fait frein au développement de ce pays, ami ou ennemi, ira rejoindre ses ancêtres.
Ah ! Les conducteurs de taxi-moto, qu’est-ce qu’ils bavardent ? Toujours premiers dans les débats politiques. Ẻyazimam qui ne l’écoutait presque pas, regardait défiler sous ses yeux : piétons, automobiles, vagues de poussière, revendeurs de tout genre. Les poissonnières, alignées au bord de la route défectueuse, sur les trottoirs insuffisants aux piétons, étalaient sur des vans à la merci de la poussière : poissons frits, fumés ou séchés. Les poteaux électriques qui semblaient fatigués de faire pied de grue à la même place, changèrent de positions, formèrent plusieurs angles avec le sol sans se soucier des dangers qu’ils faisaient planer sur les riverains. Le conducteur dont le nom resta jusqu’alors dans l’anonymat, viola fièrement le feu rouge sans aucune priorité. Il faillit se faire écraser avec son passager par une camionnette qui dût freiner bruyamment sous le coup des invocations : « Jésus ! Jésus ! » de ceux qui assistaient à l’effrayante scène comme s’ils étaient tous des chrétiens. Allègrement, le Zémidjan-tô encore appelé conducteur de taxi-moto, faute de vigilance des policiers qui assuraient la sécurité routière au carrefour, très distraits à draguer les belles filles qui passaient, continuait son chemin comme si de rien n’était. Certes, Ẻyazimam qui n’a pas du tout digéré son incivilité, le sermonna sèchement. En dépit du retard accusé, il descendit de la moto avant d’arriver à l’entreprise à pied après l’avoir payé.
Après s’être épousseté, il ajusta sa cravate et entra dans l’Usine de Fabrication de Lait en Poudre (UFLP) mais l’accueil fut malencontreux. Ẻyazimam fut vomi dehors, sommé d’attendre le DG qui arriva très tardivement. Il fut déçu immédiatement et ne comprit pas ce qui lui arrivait. Fallait-il garder les personnes étrangères dehors? Il révisa rapidement ses comportements en entrant dans l’entreprise mais il ne se reprocha rien du tout. Ses discussions avec le DG furent infructueuses. Même si l’entreprise avait besoin d’ouvriers, on voulait tout juste lui annoncer qu’il ne répondait pas au profil recherché après l’étude de son dossier. C’était le sens du rendez-vous qu’on lui a donné. C’était son énième demande d’emploi. Il fut désespéré et ne sut à quel saint se vouer.
Il quitta l’entreprise déçu et honteux ; les pieds lourds. L’espoir démissionna pour avoir perdu la partie. Le désespoir trôna en maître absolu de la situation. Faut-il avoir les diplômes pour nécessairement travailler dans une entreprise ? Il traîna les pas, se tint debout à côté du boulevard, regarda à peine à droite et à gauche avant de traverser. Il avait le visage hâve de faim car il n’avait rien mangé jusqu’à cette heure tardive de la journée. Malheureux et révolté comme les conducteurs de taxi-moto qui sont pour la plupart des diplômés chômeurs, les yeux embués de larmes sous les cils mi-clos, le front plissé et sillonné des fleuves de sueur, les joues tombantes ; il continua son chemin de retour à la maison. Il cueillit quand même du regard une vénus qui passait. Elle lui prêta un sourire romantique auquel il répondit sans façon:
-Tu es très belle, Colombe.
En fait, a-t-il su que c’était à Josiane qu’il retourna le même éloge que celle-ci lui a fait ce matin ? Non ! Le chagrin a cillé ses yeux. La jeune fille, très compatissante le sut et se promit de le rejoindre bientôt à la maison. Il traîna ainsi ses pattes guêtrées de poussière jusqu’à sa demeure. Mais le pire ne tarda pas à faire son entrée sur scène en abusant de la faiblesse de son adversaire. À peine s’était-il affalé sur son lit que son regard croisa une enveloppe grise déposée sur sa table d’étude. Elle est signée par Jessica sa petite amie qu’il savait enceinte de lui. Une mésentente les opposait au sujet de ladite grossesse car Jessica voulait avorter pour deux raisons majeures : primo, elle voulait l’avorter pour honorer son engagement d’évangélisation signé dans son église. Secundo, elle voulait l’avorter car Ẻyazimam n’avait pas d’emploi et de surcroît, refusait de venir à la même église qu’elle. Ce qui était une abomination pour Jessica. Il prit l’enveloppe, l’ouvrit et lut la lettre. Elle ne comporta qu’un seul mot derrière lequel se cachèrent plusieurs réalités terribles :
-Non !
À sa lecture, Ẻyazimam tomba en syncope. Ce qui coïncida avec l’arrivée de Josiane. Elle le consola et lui remonta le moral. Ce « non » de Jessica signifiait qu’elle voulait avorter la grossesse à tout prix et son idylle avec Ẻyazimam s’acheva juste là. Après avoir eu vent de ses mésaventures de la journée, Josiane l’emmena à l’église pour prier. Mais l’église fut occupée par une messe d’ordination. De l’homélie de l’archevêque, Ẻyazimam entendit une phrase inspirée qui changea le cours de sa vie.
-Chaque vie, chaque personne est un jardin de compétences naturelles qu’il faut fleurir, enseignait-il.
En entendant ces mots, Ẻyazimam s’interrogea beaucoup sur ses compétences naturelles. Finalement, il découvrit en soi ses plus grands trésors : le talent de faire du business et l’art de peindre sans coup férir. Dès lors, il voulait oser quelque chose d’inhabituel : il commença alors à vendre des fripes avec le peu de fonds empruntés à Josiane. Il commençait aussi à faire de petits tableaux qu’il vendait. Pour commercialiser ses produits, il se saisit des réseaux sociaux. Son commerce avançait avec intérêts. En plus de vendre au marché et sur les réseaux sociaux, il loua un magasin. Ses œuvres d’art aussi connaissaient beaucoup d’éclats. Ses amis qui avaient les mêmes charismes se sont joints à lui. Ils créèrent la première « Société Ẻyazimam et Frères » chargée de la vente des fripes dans le pays. Les fripes leur venaient des quatre coins du monde. La société a connu une popularité particulière car ça coûte moins cher chez eux. Ẻyazimam était aussi aux grands rendez-vous des expositions artistiques dans le monde.
Voyant ce qu’il était devenu, il regretta d’avoir perdu plusieurs années à la cueillette des diplômes qui ne lui ont pas trop servi dans la vie. Toute sa vie, il conseilla les jeunes d’avoir toujours un plan ‘’B’’ c’est-à-dire apprendre un métier ou s’auto-entreprendre au cas où les diplômes échouaient. Il oublia ses diplômes car ils ne garantissent pas toujours un bon emploi et le bonheur dans la vie. Ẻyazimam vécut de ses compétences naturelles en fleurissant son petit jardin.

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