Le Gentil Monstre

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Ma grande sœur a toujours eu un formidable esprit créatif. Quand nous étions enfants, elle passait son temps à imaginer de nouvelles aventures pour meubler le vide entre nos deux minuscules lits. Nous n'étions pas très riches. Une poupée borgne pour deux et une petite trappe dissimulée qui nous servait de forteresse.
Elle avait le chic pour me faire oublier notre quotidien sabré par les crises familiales. Maman et Papa se disputaient beaucoup trop. Des insultes qui barbouillaient les murs et des bouteilles qui aspergeaient le sol d'éclats collants... Et cette odeur... Cette odeur qui transpirait du papier peint. Ce n'est que plusieurs heures après, quand la salive s'épuisait enfin, qu'ils allaient s'oublier chacun dans leur sommeil. Je n'entendais pas grand-chose à tout cela. J'avais à peine six ans quand il est mort.
Mais Tescien, lui, je m'en souviens très bien. C'était un soir où la bagarre était particulièrement vive qu'il est apparu. Ne me demandez pas d'où sort ce nom, c'était ma sœur qui l'a choisi. Elle avait un défaut de prononciation très handicapant qu'elle n'est jamais parvenue à dompter. Peu importe.
Je n'arrivais pas à dormir à cause des hurlements. Les larmes s'étaient accumulées, mais mes yeux ne cédaient pas, juste de timides tâches sur le drap après chaque frisson. Louise avait fini par me rejoindre pour me distraire avec quelques plaisanteries. Je ne saisissais pas tout, mais son rire tout chevrotant était communicatif. C'était un cocon fragile, mais je me sentais déjà un peu mieux avec ses gamineries. C'est là qu'il a fait son entrée.

Gigantesque, obligé de baisser sa bouille potelée pour passer l'entrebâillement de la porte. Il ne disait rien, mais je le comprenais à son sourire câlin. Lorsqu'il tentait de parler, je n'entendais qu'un gros charabia, des mots piquants et gras avec des contours bienveillants. L'impression qu'il piochait au hasard dans un sac de syllabes pour multiplier des chants énigmatiques. Il avait le poil rouge et touffu, un énorme panda sorti d'un conte étrange, un peu comme celui qu'on apercevait sur les affiches de cinéma. Il avançait d'un pas pesant, hésitait à approcher, comme s'il ne savait pas pourquoi il était venu jusqu'ici.
Je crois qu'il avait peur lui aussi.
Je n'ai pas crié. Pourtant, j'aurais dû être terrifiée par ce monstre qui envahissait notre royaume malade. Je tremblais, un peu. Mais il était venu pour nous. Lui, avait entendu nos plaintes inaudibles. C'était le plus important.
Ma sœur était plus méfiante. En tant qu'aînée, elle arborait fièrement son rôle de protectrice. Elle s'était saisie d'un morceau atrophié de latte arraché au plancher en guise d'épée fluette. Il n'avait pas grondé en retour... Je crois même qu'il pleurnichait. Pourquoi se serait-il énervé après tout ?
Louise avait fini par le prendre dans ses bras ce qui avait achevé de me convaincre. Nous sommes restés silencieux, profitant de l'accalmie, avant de nous endormir dans ses bras, épuisées.
Il prit l'habitude de venir plusieurs fois par semaine. Toujours un soir de crise, pour nous consoler. Le plus souvent, il se contentait de nous prendre dans ses bras en fredonnant de douces mélodies rocailleuses. Parfois on jouait ensemble, et notre imagination sans limites colorait notre misérable sanctuaire. Mais il arrivait aussi que Louise et moi nous nous disputions à son propos. Je crois qu'elle était jalouse de l'affection spéciale qu'il me portait. J'étais une enfant encore joufflue, pleine de vie en comparaison. Elle bataillait pour bénéficier de la même attention.
Ces visites ont duré longtemps, je ne saurais dire combien. J'ai l'impression qu'une bulle brumeuse nous maintenait ensemble. Je n'entendais même plus le tapage de nos parents. C'était reposant.

C'est un samedi que tout a pris fin. Louise avait débarqué en trombe dans la chambre et ordonné que je me cache derrière la trappe. Elle était brûlante, une vraie tempête.
Prise de panique, les sanglots ont surgi, mais j'ai obéi. J'avais peur. Quelques minutes après, je l'ai entendu entrer. Je crois qu'il marmonnait mon nom.
À travers les interstices, je pouvais à peine discerner ce qu'il se passait, mais notre visiteur n'était plus comme d'habitude. Son gris rugissement repeignait la pièce, l'atmosphère onirique était comme aspirée. J'entendais ma sœur qui protestait armée de sa planche. D'étranges jurons, elle adjurait le monstre de partir pour toujours. Des gémissements, des coups, des respirations saccadés, je l'entendais protester en dépit des cris de douleur.
Il y eut un impact sourd, une masse qui chuta. Je ne suis pas sorti tout de suite, malgré le silence qui inondait mes oreilles.
Lorsque je suis enfin parvenu à émerger, je ne voyais que Louise. Sur le sol, couverte de bleus et de cicatrices, la jupe en désordre. Elle ne quittait pas du regard l'endroit où se tenait auparavant notre compagnon pelucheux. Il était parti...

Après cela... Le blanc total... Cela fait si longtemps. Louise et moi n'avons jamais échangé à son propos depuis. Nous n'échangeons plus vraiment quand j'y pense... Je ne sais pas si cela peut...
Vous prenez tellement de notes ! J'ai l'impression que chaque ligne se grave directement sur ma peau. Regardez ! Avec cette chaleur, je vais finir par suer de l'encre... Je n'ai pas l'habitude de parler autant... Vous... Vous avez l'air pensive.

Elle n'a pas sorti un son de toute la séance, mordille son crayon en relisant son bloc-notes.
Suspendue à ses lèvres closes, j'ai envie d'y poser un verrou, d'exhiber toute ma vie en crachant d'autres phrases en pagaille, d'encombrer cette pièce trop vide qui me fait me sentir minuscule.
« Mademoiselle Ferret... Êtes-vous familière avec le concept d'anagramme ? »
« Oui... Mais je ne... »
La fin s'étrangle.
Je ne vois plus que ça.
Ça, sur le sol devant nous. Le corps étendu, la tête ensanglantée.
Je tremble, sur le point de vomir.
De vomir ces sept lettres. Son nom.
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Les Histoires de RAC · il y a
Un façon originale de traiter le sujet et il m'a fallu relire certaines phrases pour être sûre d'avoir tout saisi ☺Bien joué ♫
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Lyne Fontana · il y a
Une belle écriture pour dire l'innommable.
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christine A · il y a
Bravo pour ce texte. Je découvre dans votre "profil" votre jeune âge, juste 26 ans! Continuez, vous avez une très belle écriture.
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JAC B · il y a
Texte dont on se doute qu'il cache des horreurs , la fin très énigmatique renvoie à TESCIEN mais encore faut-il chambouler les lettres pour que l'INCESTE se révèle. C'est ingénieux. La façon sobre et naïve de camper le monstre dans l'enfance de ces deux petites filles donne beaucoup de crédibilité à cette histoire qui fait ainsi l'impasse sur un pathos trop omniprésent. La séance chez le psy est bien amenée. Je like.
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Alice Merveille · il y a
Un texte âpre et percutant pour dire l'indicible...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Insoutenable ..... un texte terrible qui sans rien nommer, dit tout .
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Anne K.G · il y a
On part d'un monde enfantin pour finir sur sa destruction par les adultes. Beau texte qui dénonce l'innomable, d'une manière très bien amenée.
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Mireille Bosq · il y a
Une histoire d'inceste. Sujet éternel mais toujours actuel. une nouvelle occasion de dénoncer ces actes inqualifiables? Très fine l'utilisation d'un anagramme pour ne pas avoir à nommer directement.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Quel Drame, votre texte m'a ému, mon soutien
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Fred Panassac · il y a
C’est bien écrit, mais j’avoue ne pas avoir trouvé tout de suite le sens de l’anagramme. Texte qui interpelle.

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