5
min

Le dernier métro

Image de Cristo

Cristo

16 lectures

1

Décidemment le ticket de métro aura joué un grand rôle dans ma vie.
Ma mère me donnait régulièrement des tickets pour que j’aille au lycée Buffon. Puis ce geste utilitaire est devenu symbolique car beaucoup plus tard, jeune marié, jeune père, jeune prof, grand-père prématuré et enfin jeune vieux ma maman continua de me glisser des tickets de métro dans la main, sur le pas de la porte, à la fin de chacune de mes visites. Bonne fille, Edith, ma douce compagne, protestait en silence et ne comprenait pas trop le message. Ma mère était-elle inquiète de nos revenus? Voulait-elle renflouer la RATP, ou simplement perpétuer un rituel de l’enfance? Nous ne le saurons jamais. Mais, selon moi, elle était dans la crainte de me voir disparaître à jamais car elle me donnait toujours deux tickets lorsque que je venais seul (et quatre lorsque je venais accompagné !) ce qui signifiait un aller-retour...

En 1960, les tickets de métro étaient rectangulaires monochromes mais de couleur différentes pour les première et seconde classe. Curieusement, les wagons de première étaient peints en rouge prolo, et ceux de seconde en jaune-vert écolo, et à cette époque les tickets suivaient également cette règle contradictoire puisque ce sont les classes favorisées qui peuvent le plus souvent se mettre au vert. Cette distinction perdurant, on peut dire que ce petit bout de carton donnait beaucoup de travail: au moins un poinçonneur, à chaque quai, et des contrôleurs pour vérifier si les premières n’étaient pas occupées par les prolétaires, et si les demi-tarifs avaient bien leur carte. Enfin, les fêtes battaient leur plein grâce aux sacs de confettis, issus des petits trous qui inspiraient l’âme poétique du grand Gainsbarre.

Puis, vint en 1973 les débuts de la microélectronique appliquée, l’automatique, la robotique, la rentabilité, et le ticket monochrome jaune avec sa piste magnétique. Adieu le poinçonneur de la porte des lilas, adieu les portillons qui nous écrasaient la poitrine, adieu le plaisir d’être en première sans payer. Seul le petit rectangle a survécu, mais désormais avec une petite bande magnétique marron bien nette. On le glisse dans la fente du lecteur. Le ticket n’est plus troué mais à la fois magnétisé et tatoué, plus de triche possible! Mais attention à ce que nos bambins ne soient pas assommés par les portes coulissantes et que nos vases de Chine de l’époque Ming, achetés porte d’Ivry, ne soient pas mis en pièces. Enfin gare aux resquilleurs qui se pensent champions sauteurs de haies et se prennent les pattes dans le tourniquet.
Puis, arriva cette délicieuse époque 2003, où les sous-vêtements étaient si petits, que nos jeunes femmes, décidèrent d’adapter leur anatomie à ces dessous et à leur sexualité tentatrice puisqu’il n’y avait plus moyen de faire plus petit. Fidèle au rendez-vous et à sa réputation, la créativité et la compétitivité française furent en première ligne avec la mode «ticket de métro». Pour les non-initiés, il s’agissait simplement d’adapter la pilosité pelvienne de sorte qu’elle ressembla à un ticket de métro magnétique. Effectivement dans ce cas un string peut être porté en toute élégance et l’hypno-magnétisme est effectivement assuré... Le ticket de métro est d’ailleurs dans la même période devenu mauve, puis progressivement couleur chair avec beaucoup de tatouages et curieusement il fut baptisé « t+» une autre façon de dire « t’es trop ».
Et nous voici en 2018, que vois-je dans une galerie d’avant-garde ! Un tableau de femme plantureuse, en string et dont le cri du cœur est tatoué sur sa cuisse : «J’enlève tout pour toi», à la manière des sites web racoleurs. L’interrogation immédiate est alors: «Est-elle encore ticket de métro» ? Et dans ce cas il n’y a plus grand-chose à découvrir. Soit, mais les pauvres hommes que nous sommes et peut-être les femmes nous trompons nous lourdement, car ce petit ticket, à peine dissimulé, contient tous les mystères du monde, il est codé et enregistre tout. Adieu Courbet, la cyber femme est en train de naître sous nos yeux avec son origine du monde transformée en mémoire vive de l’amour.
Mais, au-delà de cette réflexion philosophique d’avenir, songeons de façon beaucoup plus terre à terre que grâce à cette ultraminimode féminine, la RATP est devenue sans le vouloir le plus grand service public organisme de tourisme populaire rose. Ceux qui n'ont pas encore de passe Navigo pour faire de nombreux allers-retours, peuvent se réjouir d’enfouir leurs dix cartons dans leur poche et se mettre à rêver.
A-t-on réfléchi à quel point cette mode « ticket de métro » du début du XXIe siècle a bouleversé les comportements, dynamisé l’imagination et les transports en commun, mais aussi créé de nombreuses difficultés dialectiques, voire de terribles méprises et d’horribles quiproquos pour les usagers et les personnels. Voici quelques exemples à vous d’en trouver d’autres:
- Comment les contrôleurs peuvent-ils faire sereinement leur travail sans risque de recevoir une gifle ou être poursuivi pour harcèlement lorsqu’ils demandent rougissant à une dame : «Montrer moi votre ticket, afin que je vérifie le nombre de zones autorisées» ? «Pourquoi n’avez-vous pas pris un passe Navigo, c’est mieux qu’un ticket car cela permet des allers-retours sans limites»? Certes, mais nos contrôleurs ont-ils songé que se faire épiler pour ressembler à un passe Navigo à puce n’est pas vraiment simple ?
- A quoi peut penser désormais une femme homosexuelle lorsqu’elle glisse son ticket de métro dans la fente du lecteur?
- Et que penser des pauvres vendeurs de ticket à la sauvette qui se voient confondus avec les pires proxénètes.

Mais, finalement ce sont de jeunes londoniennes, qui m’ont donné une réponse claire à mes angoisses en me permettant de réconcilier le bon sens des sujets libéraux de sa majesté avec la clairvoyance de notre service public français.
Pour ces jeunes anglaises délurées, le ticket leur permet avant tout de prendre le «tube» français.
Que les esprits mal tournés se rassurent, le tube est par définition un cylindre creux. Ainsi prendre le tube n’est en aucun cas une allusion grivoise au sexe masculin cylindrique et caverneux, aussi érectile que «ratatinable» à la moindre contrariété. Plaisanterie dont les femmes raffolent. Bien au contraire, c’est plutôt le métro qui serpente dans le tunnel qui est comparable selon les psychanalystes spécialistes de l’interprétation du rêve, au sexe masculin. Mais dilemme ! Lorsque l’on pénètre dans la rame, où est-on vraiment, dans la femme ou dans l’homme? Oublions les poupées russes qui s’emboîtent, et retenons donc que les subways ou underground de tous les pays sont les lieux des plus belles histoires d’amour commençantes ou finissantes pour le prix d’un petit ticket.
Mais alors pourquoi la RATP dispose-t-elle à côté des distributeurs de tickets de métro des distributeurs de « capotes anglaises » ? Ce sont ces jeunes voyageuses toutes pressées de découvrir Paris, qui m’ont donné l’explication en faisant l’éloge de la délicatesse française: «Your tube is very useful attractive, and so sexy, but so dirty in some places. Your french company RATP is right and clever, when proposing us both tickets and french condoms, to protect ourselves against unpleasant french lovers»
Toutefois, je leur répliquai vainement «Be careful and avoid informing young men that you have the ticket for them».

Et finalement poursuivant ma réflexion de bon citoyen français, grâce à nos petites britanniques, je réalisai que le prix de dix tickets plein tarif était comparable à celui d’une boîte de dix standards. Alors pourquoi ne pas mettre aussi une bande magnétique sur ces objets du plaisir protégé ! Quelle économie d’échelle pour nos lapins français, certes, mais surtout le rétablissement de l’égalité homme-femme. L’homme aussi a droit à son ticket de métro et au plaisir magnétique enregistré et partagé. Et comme ll faut bien rentabiliser alors son ticket multifonctionnel n’est-ce pas un discret rappel quotidien, l’amour n’est-il pas le plus merveilleux des voyages?
Vive alors le slogan métro-boulot-amour, le seul MBA qui vaille la peine finalement et accessible à tous. Les soixante-huit-«hard», n’avaient décidemment pas la bonne vision du métropolitain, de la réforme des études et de la classe prolétarienne. Ils avaient un métro de retard et étaient trop underground pour que la libération sexuelle suffise pour faire de mai 68 un tube révolutionnaire. Ce que nous reprochent amèrement les jeunes générations à la recherche d’emploi. Elles ne pourront même plus vivre de l’amour débridé et de cette eau fraiche si chère aux hippies. Celle-ci, le plus souvent polluée, devenant une source de conflits.

Enfin quelle nostalgie pour nos chanteurs, et non seulement pour le beau Serge. Adieu Guy Béart et Juliette Greco : «Elle avait, elle avait un Chandernagor de classe... et moi seul et moi seul m’aventurais dans sa brousse...» Mais après tout, un petit ticket, bien net, permet peut-être d’arriver au terminal G sans retard et s’envoler beaucoup plus vite. Adieu Brassens, fidèle alpiniste du mont de Vénus dans ses trompettes de la renommée! Désormais, avec la disparition du ticket programmée pour 2021 il nous faudra emprunter la piste noire à nos risques et péril et bien se rappeler la chanson dédiée au grand Jean Claude Killy «Va doucement c’est tout bon» pour remporter ses trois médailles d’or.

Ainsi, n’en déplaise aux incrédules, un simple tableau d’artiste et un ticket de métro peuvent provoquer une tempête sous un crâne perturbé.

Douce Edith, comme tu le vois, je ne peux m’empêcher de dire tout ce qui me passe par la tête et continuer à dire énormément de bêtises que j’aurais voulu partager avec toi. Mais si ma maman avait pu me donner aujourd’hui un seul ticket, j’aurai bien pris le dernier métro, sans retour, pour te rejoindre et la voir aussi auprès de mon père, ainsi que tes parents, et aussi Georges Brassens J’aurais été le plus heureux du monde.
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,