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Le départ de Léon

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Jeanmicasaliva

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— Louis ! Tu veux bien emmener un peu de café à ton père ?
Le petit garçon assis à la grande table de la cuisine abandonna son cahier de coloriage et se leva d’un bond. Il prit le thermos de café argenté que sa mère lui tendait en lui adressant un large sourire.
— Bien sur M’man ! Tu viens REX ?
Le chien roux qui était couché sous la table se leva à son tour en aboyant joyeusement.
— Allez, viens mon chien !
Louis sortit et se mit à courir droit devant lui, REX sur les talons. En traversant la cour, il fit fuir les poules qui picoraient tranquillement la terre battue devant la maison. Elles s’écartèrent en battant bruyamment les ailes d’indignation. Louis passa sous le porche qui fermait la cour de la ferme. Il prit à gauche et s’élança sur la petite route qui montait en pente douce. Au bout de quelques centaines de mètres, il arriva essoufflé au bord d’un champ de blé. Il chercha des yeux la haute silhouette de son père mais il ne la vit nulle part. Étonné, il s’immobilisa et cala le thermos de café dans sa ceinture. Il cria en mettant ses mains en porte-voix autour de sa bouche.
— Papa ! Papa t’es où ?
Soudain REX se mit à détaler comme une flèche vers la droite en poussant un jappement bizarre. Louis reprit sa course en se mettant à ses trousses mais le chien le distança rapidement et disparut derrière une haie de grands arbres. Quelques secondes plus tard, REX poussa un long hurlement rauque totalement inhabituel. Louis accéléra, rempli d’une soudaine appréhension. Quand il débou-cha derrière les arbres à son tour, il vit son père allongé par terre, apparemment inanimé. Louis se précipita.
— Papa ça va ?
Léon ouvrit les yeux. Il murmura, la voix visiblement étouffée par la douleur.
— Va chercher du secours mon petit Louis, vite !

Quelques semaines plus tard, Louis et sa mère, attendaient sur un banc dans le couloir de l’hôpital. Depuis l’accident, ils venaient régulièrement au chevet de Léon dont la santé semblait se dégrader très vite malgré tous les soins dont il était entouré. Louis du haut de ses 10 ans ne comprenait pas de manière très claire de quoi souffrait son père. Mais il avait acquis la certitude que c’était grave. Il voyait en effet l’inquiétude gagner chaque jour davantage sa mère. Elle n’en mangeait plus. Des cernes d’épuisement et d’angoisse venaient marquer de plus en plus douloureusement son beau visage.
Le médecin sortit de la chambre de Léon, placé désormais en soins intensifs.
— Madame Leblanc, je peux vous parler un instant ?
Denise se leva et s’approcha de lui avec inquiétude. Le médecin avait un air particulièrement préoccupé. Ils murmurèrent un instant tous les deux près de la machine à café. Louis s’était rassis sagement. Le docteur, le visage toujours aussi sombre, toussota plusieurs fois, apparemment mal à l’aise.
La conversation prit fin et le médecin s’en alla. La jeune femme, soudain très raide, resta quelques instants immobile. Au bout d’un moment, elle se prit le visage dans les mains et se mit à pleurer, doucement au début puis de plus en plus violemment. Louis la regardait sans oser bouger. Soudain, Denise se mit à tituber et dans un gémissement, elle s’écroula. Louis se leva brutalement pour aller s’agenouiller à ses côtés. Sa mère le prit convulsivement dans ses bras et ils se serrèrent l’un contre l’autre un long moment, assis par terre au milieu du couloir, au pied de la machine à café. Puis Denise embrassa son fils sur le front et se releva. Elle respira profondément et essuya ses larmes. Ils s’approchèrent de la porte et entrèrent dans la chambre.
Léon était allongé sur son lit, terriblement amaigri, le visage livide et barré d’une grimace de douleur. Il respirait difficilement. Il croisa le regard de son épouse et comprit immédiatement le message de détresse muette qu’elle lui adressa. Denise se précipita vers lui, ne pouvant retenir davantage ses larmes. Elle le prit dans ses bras en gémissant.
— Léon, Léon !
Il fut pris d’une terrible quinte de toux qui le secoua tel un pantin désarticulé. Puis il dit d’une voix faible.
— Ma chérie ! C’est trop injuste, c‘est trop tôt ! Je ne peux pas partir maintenant, vous abandonner comme ça tous les deux...
Il interrompit sa phrase, visiblement épuisé. Denise le serra encore plus fort contre elle. Soudain, elle murmura, toujours en pleurs.
— Je t’en prie, laisse-moi appeler un prêtre !
Il souffla entre ses lèvres. Sa voix était presque inaudible.
— C’est trop tard ! C’est une affaire entre Dieu et moi maintenant !
Elle le regarda, avec un air douloureux mais n’insista pas. Il reprit péniblement.
— Je t’ai toujours aimée ma chérie !
Il regarda ensuite intensément Louis qui était resté debout près de porte. Il se redressa, faisant visiblement un effort terrible. Quand il parla, sa voix résonna clairement dans la pièce. Louis fut par-couru d’un frisson de fierté en voyant son père se battre avec autant de courage contre la douleur.
— Je vous aime tous les deux... tellement fort... Je pars avec tout cet amour en moi et il m’accompagnera, où que j’aille. Je suis prêt à me présenter à Dieu... Je n’ai pas besoin de la bénédiction d’un curé pour ça.
A ce moment, Louis s’approcha. Il ne pleurait pas. Son visage était au contraire étrangement calme. Il prit la main de son père et lui murmura.
— Papa, ne t’inquiètes pas, Dieu va t’ouvrir toutes grandes les portes de son paradis !
Léon eut une expression de surprise muette.
— Parce que Dieu sait quel homme bon tu es. Dieu sait à quel point tu as dans ton cœur tout l’amour du monde. Il le sait parce qu’il voit tout mais aussi parce que je le lui dis tous les jours dans mes prières...
La grimace de douleur disparut un instant du visage livide de Léon, soudain remplacée par une expression indéchiffrable. Il serra très fort la main de son fils en hochant doucement la tête. Puis il tourna son visage vers Denise. Ils se regardèrent longuement, leurs deux visages se touchaient presque. Puis Léon ferma les yeux et poussa son dernier soupir.
A ce moment précis, Louis eut l’étrange impression de voir l’âme de Léon s’élever doucement vers le ciel, légère et apaisée. Il eut un sourire radieux pendant quelques secondes...

Puis le petit garçon de 10 ans qui venait de perdre son père éclata en sanglots !
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