4
min

Le chant des sirènes

71 lectures

21

Il est environ six heures trente. L'homme est de dos, tout en équilibre sur le rebord du muret. Un déséquilibré, sans doute. D'où je suis, à quelques pas de lui, je ne vois qu'un grand escogriffe aux cheveux hirsutes qui étend ses bras comme un oiseau ouvrirait ses ailes, dans un océan de fumées blanchâtres crachées par les grandes cheminées des immeubles alentour, donnant ainsi à la scène un aspect surnaturel, dans l'aube naissante d'un nouveau jour. Je distingue la silhouette d'Anna derrière la baie vitrée juste en face, ma petite sirène, comme j'aime à dire.
L'homme attend au milieu de nulle part, les pieds joints sur trente centimètres de béton. Il tangue comme tanguerait la barque perdue du naufragé noyé dans la brume sur la plate immensité de flots morts. Il veut rentrer au port et rejoindre sa bien-aimée. Attend-t-il un signe d'espoir, une lueur au loin au travers des épais brouillards ou attend-t-il un souffle pour se jeter dans le vide ? Peut-être n'a-t-il pas la force ou le courage de le faire lui-même ; ou alors espère-t-il que le vent le soulève ou que quelqu'un le pousse ? Mais il n'y a que moi derrière lui ; il n'y a que moi et je ne le connais pas. Pourquoi le pousserais-je ? Ma vie est vouée à secourir, pas à tuer. Au loin je perçois déjà les pin-pon qui approchent.
Ce que je sais, je l'ai appris d'Anna quelques minutes plus tôt lorsque je suis rentré à six heures après une nuit habituelle à l'hôpital où je suis interne depuis deux ans. Elle fixait le toit de l'immeuble juste en face de notre petit meublé sous les combles. J'ai suivi son regard apeuré, solide et tendu comme un câble d'acier entre elle et lui.
— Oh, mon dieu...il va sauter ! a-t-elle dit, les mains collées contre la vitre. Puis elle s'est retournée, toute en larmes et le teint blême...
— Il va sauter, vas-y, dépêche-toi !
— C'est qui ?
— Vas-y, il va sauter, je te dis. Je le sais, je le sens.
— C'est qui ce type ? Tu le connais ?
— Il va sauter ; vas-y ! vas-y je te dis !
Sa voix tremble ; une voix désemparée et suppliante qui implore mon aide.
Je prends ma veste.
— Appelle les pompiers...appelle-les...j'y vais.
Sans vraiment comprendre, j'ai dévalé les cinq étages, traversé la rue encore toute endormie ; puis je me suis rué dans l'escalier jusqu'à la porte qui mène au toit et je suis sorti.
Le grand escogriffe porte une veste de costume ouverte sous laquelle un vent léger s'engouffre. On dirait une publicité pour un parfum et j'imagine qu'une femme va apparaître en robe de soirée, toute diamantée, une coupe de champagne à la main. Elle va lui tendre l'autre ; il va la faire monter sur le muret. Une échelle de corde va descendre du ciel et il s'accrochera à elle alors qu'elle s'enlacera à lui et la musique sera belle quand ils s'envoleront.
Mais lui, là, tout en déséquilibre, est seul face à la mer et sous la mer il y a le vide et je suis le seul, le seul à pouvoir le retenir. J'entends à présent plus distinctement les pin-pon qui se rapprochent et j'entrevois, au travers du linceul, la lueur bleue des gyrophares au loin. Elles hurlent, et leurs cris cognent contre les parois des maisons. Elles hurlent et seront bientôt là, les stridentes, les convoyeuses de mauvaises nouvelles, les sirènes que je connais par cœur. Elles hurlent et je sais que ma petite sirène juste en face, de l'autre côté de la vitre, me crie de le sauver. Je ne distingue pas son visage mais je sais qu'elle est ravagée par la douleur.
— Ne bougez surtout pas ! Ils vont arriver...je viens vous aider...
Le grand escogriffe tressaille au son de ma voix. Son corps ondule d'avant en arrière. C'est un déséquilibré ; j'en suis sûr à présent.
— Laissez-moi... laissez-moi...je veux la rejoindre...
— Je ne sais pas de qui vous parlez, mais la rejoindre ne sert à rien. Votre femme est morte, c'est ça ? Et vous voulez mourir pour être auprès d'elle ? Dites-moi, c'est ça, hein ?
Les hurlements sont tout proches maintenant. Encore quelques rues à parcourir. Je dois le retenir encore un peu. Je lève les yeux en direction d'Anna. La brume se dissipe peu à peu comme pour mieux m'aider à comprendre. Elle est à présent debout sur le balcon, les mains sur le visage, comme en prière.
— Venez... je vous en prie... ne faites pas ça.
L'homme ne se retourne pas et je devine son regard éperdu, solide et tendu comme un câble d'acier entre lui et elle. Il pourrait sans difficulté y poser les pieds, y jouer les funambules et la rejoindre tellement le lien semble fort entre eux. Mais cela n'a aucun sens. Qui est cet homme ? Que fait-il là ? Que veut-il ? Je ne comprends pas. Je ne comprends rien de tout cela. Je fais un pas, puis deux ; l'homme est tout près. Il ne fait aucun geste vers moi. Alors, d'un mouvement bref et rapide, j'agrippe sa veste et je le tiens fermement par le bout du tissu.
L'homme se retourne enfin, le regard apeuré et le teint blême. Il semble être quelqu'un d'équilibré, tout en déséquilibre, un être qui sait ce qu'il fait, pas de ces hommes envahis par la folie, non.
— Elle m'a promis, vous comprenez ? Elle m'a juré qu'elle m'aimait. Elle m'a dit qu'elle partirait avec moi et puis plus rien. J'ai attendu ; j'ai appelé...mais rien ; elle m'a trahi ; elle m'a menti... ELLE !
En disant “ elle “ il pointe son doigt vers Anna, debout sur le balcon, les mains en prière à l'autre bout du câble.
— De qui parlez-vous ? Qui “elle” ?
— C'est Anna...elle est là, en face... elle m'a dit... elle m'a promis... elle m'a juré.
Est-ce le vent ? je ne sais plus. Est-ce la surprise ? Je ne saurais le dire. Est-ce moi ? Peut-être bien... J'ai lâché le bout de tissu ; j'ai lâché prise, tout en déséquilibre ; je ne sais plus vraiment. Il était là, frêle acrobate entre la vie et la mort. Je me souviens seulement de son corps à la renverse, de ses mains agrippant le vide. Je me souviens que ni la fille, ni l'échelle de corde, ni la musique n'étaient là. Je me souviens d'Anna, à genoux lorsqu'il a chaviré. Je me souviens du chant strident que ma petite sirène a poussé lorsqu'il est tombé. Je me souviens aussi des autres, ceux auxquels il n'a pu résister. Je me souviens du bruit sourd contre le bitume au pied des véhicules de secours, de ma déposition au commissariat, du câble d'acier que j'ai sans doute imaginé. Je me souviens surtout que je ne lui ai rien dit en revenant et qu'elle ne m'a pas questionné.
Mais une chose est certaine ; il me faudra du temps pour oublier le chant des sirènes.
21

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de RAC
RAC · il y a
Brrr... Glaçant !
·
Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
la sirène a hurlé,
signant l'arrêt de mort
de celui qui l'aimait
ne voulait renoncer,
la laisser dans ces bras
qui signèrent son trépas.

vous écrivez comme personne ici, Fabrice
c'est remarquable
et, comme l'a écrit Françoise, pas de "happy end façon outre-atlantique" mais une fin logiquement implacable

·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Très bon récit, très bien écrit comme toujours, on est happé par les mots et par l'intrigue, même si on sent bien que la fin sera dramatique.
·
Image de chris76
chris76 · il y a
waouh!! un meurtrier qui s'ignore !!
vous avez mon soutien , merci

·
Image de Cruzamor
Cruzamor · il y a
comme souvent avec toi : "ça fait mal" ! on sent bien que ça ne peut pas "bien finir", j'ai rêvé un instant qu'il arrivait à le sauver mais après j'ai compris qu'aucun d'eux n'accepterait un ménage moderne à 3 et que donc ... c'était bel et bien foutu ! je n'envie pas leur survie même assez ... involontaire. Mais j'ai apprécié ! tjrs bien écrit et percutant.
·
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
·
Image de Nualmel
Nualmel · il y a
L'intrigue est simple en fin de compte. On la voit se dessiner implacablement et la fin ne fait aucun doute. J'ai beaucoup aimé l'angle que vous avez adopté. L'aspect cinématographique dmque cet angle donne au texte. Cela serait intéressant de raconter la même histoire racontée par un autre narrateur. J'ai aimé l'écriture aussi.
·
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de votre analyse. et quel autre narrateur utiliseriez-vous? anna ?
·
Image de Nualmel
Nualmel · il y a
Oui c'est d'abord à elle que je pensais. Pas à l'homme car je n'aime pas trop faire parler un narrateur mort. Les pompiers ? Ou un narrateur omniscient...
·
Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Un condensé de thriller !
·
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci beaucoup !
·
Image de Nicolaï Drassof
Nicolaï Drassof · il y a
Dur, mais la vie est comme ça. Bien vu et bien rendu
·
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci.
·
Image de Noellia Lawren
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci!
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Ils porteront la croix tous les deux . L'intensité de l'instant est d'autant bien rendue que l'acte décisif a été fulgurant . L'écriture est haletante , nerveuse et rapide . C'est le triangle de la mort .
·
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci du commentaire !
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème