L'autruche

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En compétition
Image de Été 2020

— Vous pouvez embrasser la mariée. 
Le prêtre remonte ses lunettes et me regarde avec gourmandise.

Je suis mariée !

Je ne peux m’en empêcher : je me tourne à demi pour voir tous ces yeux rivés sur moi, cette assemblée de conte de fées. Des fleurs à perte de vue… des hommes en noir et blanc… des capelines à étage et des bibis démesurés… voilettes multicolores, feuillages exotiques et plumes satinées, rien n’est trop beau pour mon mariage. Même les rayons du soleil ont revêtu leurs plus divines couleurs afin de sublimer leur entrée à travers les vitraux gigantesques de la cathédrale.
Oui, la cathédrale.
Se marier dans une église c’est charmant, mais ça n’est pas suffisant.

« Vous pouvez embrasser la mariée… »
Dans le lieu saint bondé, sous cette myriade de regards envieux, mon époux – parfait lui aussi – se penche et m’embrasse, comme si c’était la dernière fois.
Vraiment, excellent choix.
Un rire d’excitation nerveuse fait vibrer mes entrailles, heureusement ma robe immaculée est parfaitement gainée.
Je suis mariée. Rien de grave maintenant ne peut m’arriver.
Mais ! Mon sublime mari chercherait-il à m’étouffer ? Je suis au bord de l’évanouissement. Mes ongles longs et rouges s’enfoncent dans la popeline blanche de sa chemise, je m’écarte, inspire, baisse la tête, expire, la relève et cligne trois fois des yeux, très lentement, pour l’effet « envoûtement ». Ma poitrine s’anime, mon cœur bat si fort…
Je rosis légèrement et me tourne vers le prêtre. À lui aussi sa respiration est saccadée. L’air siffle en s’échappant de son gros nez rouge incrusté de petits points noirs. Très difficiles à déloger.
Je suis sûre qu’un brin de jalousie pointe sous son aube, je retiens encore un gloussement et je me penche, ramasse mon bouquet tombé dans la bataille et me redresse tout en souplesse. Les lunettes du prêtre dégringolent de son nez.

Oui, mon décolleté est magnifique.

La sortie de l’église. (Enfin, de la cathédrale.)

Ooh ! Charmantes colombes innocentes retrouvant leur liberté ! Pétales de roses ! Pluie passionnée des mille et une nuits ! Félicitations, congratulations et gentillesses de tous ces gens qui me sont inconnus et pourtant si chers, car sans eux aujourd’hui, je n’existerais tout simplement pas… Un mariage sans invités c’est un peu comme une princesse sans prince charmant : ça ne sert à rien.

Mes demoiselles d’honneur sont au garde-à-vous, parfaitement alignées, parfaitement assorties, une redoutable armée de Barbies. Sauf Rebecca. Elle c’est différent, je la connais bien, c’est une vieille amie. Elle se met à glousser de nervosité. Enfant, elle était souvent ridicule, alors je l’avais prise sous mon aile. En fait, je lui ai tout appris, mais elle n’a rien retenu. Elle n’est pas très jolie, mais je ne me risque plus à lui dire que c’est parce qu’elle ne sait pas s’arranger car… sa couleur de cheveux est tellement… Enfin, nous ne sommes pas là pour parler d’elle, mais… Si elle est là, c’est parce qu’elle fait partie de mon histoire.
Impossible d’avoir Lucky Luke sans Rantanplan.
Les autres, mes nouvelles poupées, sourient en faisant des petits mouvements étranges avec leurs bouches, comme des petits poissons qui broutent les algues au fond de l’aquarium. C’est pour éviter que leur rouge ne se colle à leurs dents fraîchement détartrées.
De l’autre côté de l’allée paradent les hommes, rien à redire, impeccables. Eux aussi se ressemblent tous. J’ai envie de passer ma langue sur mes lèvres, mais me retiens, à cause du rouge.
Une idée me vient à l’esprit : maintenant que je suis mariée, pourquoi n’arrêterais-je pas de me teindre ? Que font les épouses parfaites ?
Ma mère se fait toujours des permanentes.

Ce problème va devoir attendre car je suis rappelée dans le tourbillon de mes obligations. Tout se mélange, courbettes, caresses et poignées de main, baisers envoyés de loin et petits coucous de la main, accolades et embrassades, exclamations et compliments, tout le monde est sous le charme, moi aussi. Je finis par avoir des crampes à force de faire miroiter mes jolies dents blanches à tout ce beau monde.
Certains me glissent gentiment que mon mari est superbe et que nous sommes divinement assortis, nous formons un couple merveilleux… Et si la perfection faisait partie de ce monde (mais j’ai tout de même les pieds sur terre !) le terme pourrait bien être : « idéal ».
Je marche enfin dans les pas de mon destin.

Au cocktail.

Je suis drôle, spirituelle… Le champagne sans doute, nous avons pris le meilleur, le plus cher. Butinant d’invité en invité, papillonnant de-ci, de-là, gazouillant des politesses, je suis LA femme épanouie, tous les yeux courent le long de mon cou, de ma gorge et de mes épaules nues, je sens les regards envieux des femmes – de toutes celles qui n’ont pas (ou n’ont pas eu) ma chance – s’abaisser à admirer jusqu’à la pointe de mes souliers vernis. Ça me fait comme des petites fourmis…
Tout à coup, je suis assaillie de scrupules : où est mon époux ?
Ah ! Le voici, à l’écart, de l’autre côté de la foule. « Oh… » (intérieurement, je secoue la tête d’un air désolé). Je prends toute la place, j’accapare toute l’attention, mais c’est aussi son mariage ! Je fronce les sourcils et gonfle ma lèvre inférieure pour me tailler fissa une petite moue boudeuse, et voilà : j’ai l’air toute chagrinée. Tout le monde le voit puisque je suis la mariée, puisqu’on ne regarde que moi. Alors donc, après avoir claqué les talons, la tête haute et les épaules en arrière, je plonge dans la foule, la repousse de mes froufrous tentaculaires. Les regards se font tout attendris : je lui dépose un tendre baiser du bout des lèvres, puis de mon pouce, j’enlève le surplus de rouge qui pourrait s’être déposé sur sa bouche (dans quel film ai-je vu ça ? C’est superbe ! Ce geste… bourré de tendresse ! Même quand il n’y a aucune trace de quoi que ce soit. Exactement comme là.). Il me jette un coup d’œil nerveux. Il est gêné. Je fais papillonner mes paupières histoire de le rassurer et, après un superbe demi-tour, je me laisse à nouveau aspirer au cœur des turbulences, continue ma généreuse distribution de sourires.

C’est l’heure du dîner.

Je suis impatiente de découvrir les sketches, les longs discours et les petites chansons tordantes concoctées à mon attention. Mon père, ému aux larmes, un papier fripé tremblant dans sa vieille main tordue, s’apprête à entamer sa lecture lorsque mon homme se lève et, à mon grand étonnement, fait tinter son verre avec la pointe de son couteau.
Ding-ding-ding ! Trop mignon.
J’ai eu mille fois raison d’exiger du cristal.
Je lève mon « si joli minois » – tout le monde le dit, pourquoi pas moi ? — n’osant imaginer la déclaration enflammée née dans le secret de son cœur. Cet homme est un petit cachottier !
Rouge de confusion, mon père est donc contraint de se rassoir – lui, le patriarche, se faire prendre la première place ! —, ma mère, le cou de guingois, garde ses lèvres soigneusement pincées. Elle me fait penser à une poule. Ses yeux humides clignent dans ma direction, l’envie et la fierté s’y disputent la première place. Je pose négligemment une main sur la veste en laine fine de mon mari.
Il est à moi.
Impossible de me retenir : ma joie lui éclate au visage. Elle se détourne et picore une mignardise.

Une force redoutable se dégage de mon époux, un frisson fait trembler le fin duvet doré de ma nuque et ma mâchoire manque de se décrocher — Oh ! Il est vraiment à tomber dans ce costume gris perle choisi par mes soins ! —, il se racle la gorge. Je garde ma pose de profond attendrissement, trépignant d’impatience sous les plis de ma robe interminable. Une princesse a tout son temps.
Quand elle a trouvé son prince.

Je l’avais su immédiatement, comme un coup de foudre. Nous étions à un dîner organisé par un de ses anciens copains de promo, un cousin de la famille.
Du bon côté de la famille.
Sublime. Il était tout de suite sorti du lot. Mâle moderne et dynamique, il portait à la perfection un pantalon blanc et une veste marine qui faisaient ressortir l’ambre de son bronzage (il revenait d’une équipée en bateau organisée par son comité d’entreprise). Il était un brin bavard, ce qui est la moindre des choses pour un homme bien dans ses derbies. Très vite je me renseignai, il gagnait fort bien sa vie, était officiellement célibataire, avait une carrière prometteuse, rêvait de fonder une famille, sauf qu’en matière de femme, monsieur était difficile… Mes yeux n’en croyaient pas leurs oreilles et vice versa : cet homme m’était tout simplement destiné !
Les fêtes mixtes avaient toujours été pour moi synonymes de pêche industrielle, mais voilà que j’étais en présence d’un formidable poisson de ligne, sain, fort, encore tout frétillant ! Dès lors, l’idée ne m’avait plus quittée : cet homme-là serait à moi.
Pour ne rien gâcher il était plutôt gentil, prenait un air intéressé quand je parlais, riait parfois de mes plaisanteries, il était galant, et ses idées politiques étaient de pur bon sens, tout comme les miennes.
Les dés étaient jetés, tout s’était déroulé comme prévu et j’avais mis le grappin dessus sans trop de difficulté. Comme disait ma mère : « Quand elle a une idée en tête, celle-ci ! ».

Mais n’était-ce pas plutôt l’amour qui faisait des miracles ?

« Oh moi ? Mais je n’ai rien fait ! C’est l’amour ! » Voilà ce que je lui répondais toujours en riant quand il me disait que je l’avais ensorcelé… Quand il s’amusait à ramper sur la moquette de ma chambre à coucher en disant : « Je suis ton esclave. » Je riais, mais j’avoue qu’il m’arrivait de penser qu’il était réellement mon esclave.
Qui d’autre rampe ainsi aux pieds des autres ?
J’avais trouvé le bonheur, enfin presque, il ne restait plus que la demande officielle et tout le tralala.

Les mots ont visiblement du mal à sortir. Oh ! il est tellement ému… Je l’encourage d’une caresse, il sursaute et se contracte, comme un félin prêt à bondir, j’esquisse un sourire… Ma vie défile sous mes yeux, réglée comme du papier à musique.
Son travail, ses voyages, ma décoration de l’appartement, nos vacances au soleil, ses compétitions de golf, mes cours de Pilate et de cuisine, ses soûleries au pub, mes virées shopping et nos folies nocturnes, ses bouquets de fleurs et mon test de grossesse, le baptême du petit…

Il commence à parler, sa voix est si étrangement calme et posée que même les petits chérubins à l’autre bout de la salle stoppent leurs jeux pour l’écouter. Je baisse modestement les yeux vers mes doigts qui caressent doucement le soyeux de sa veste, et ce faisant j’admire ma bague. Quel éclat ! Elle en a fait baver plus d’une…
Ma rêverie s’arrête net, d’un geste brusque il vient de repousser ma main, comme s’il se débarrassait d’une mouche incommodante. Je cache ma bague sous la table et un courant d’air glacial glisse sur mes épaules. Pourtant, toutes les fenêtres sont fermées.

J’entends dehors le vent qui se met à souffler.

— Je m’excuse par avance car je vais certainement refroidir l’atmosphère de ce mariage, de ce jour tant attendu par ma… — il hoche le menton dans ma direction, son visage, propre, net, carré, est imperturbable, et au dernier moment, il fait une sorte de grimace, quelque chose de la famille du sourire, mais d’une branche très éloignée – voisine de table… Je fais un léger sourire entendu à l’assistance, mais intérieurement, je suffoque. Mais je suis sa femme !
Est-ce une insulte ? Une blague ? Le public hésite puis, après quelques fous rires avortés, les figures s’allongent et une malsaine excitation commence à parcourir les tables. J’évite le regard de ma mère et ne sais plus vers qui me tourner : dans les prunelles noires de mon mari, je ne décèle plus qu’un immense… oui, un immense mépris. Mais pour qui ? Pour moi ? Mais pourquoi ? Je suis la femme de sa vie ! Mes cheveux sont dorés, ma taille est fine et mes pieds admirablement cambrés.
Comment pourrait-il… me détester ?
Ma robe commence à gratter, comme ce fantastique déguisement de princesse qui traînait dans la grande malle du grenier et que j’ai porté des week-ends entiers. Mon chignon tire sur mes cheveux, on dirait qu’il veut s’enfuir.
Il continue de parler, lentement, la sueur dégouline de sous mes aisselles :
— Allez, finie la mascarade. À toutes vos questions, une seule réponse, elle se trouve sous vos assiettes et je crois qu’elle se passe de tout commentaire, voilà je… Comment dire ? Je m’excuse pour le dérangement. Et profitez bien du dîner, ça devrait être une tuerie vu son prix. Bon appétit !
Il recule sa chaise sans un bruit, et s’en va.
Pas un regard pour moi.

Paralysée dans mes volants de soie, je le regarde quitter la salle tandis qu’une fièvre bruyante s’empare de toutes les tables. Une mèche décolorée bondit et vient se tortiller devant mes yeux, je l’emprisonne immédiatement derrière mon oreille. L’un après l’autre, les invités soulèvent leurs assiettes. L’un après l’autre, leurs regards viennent se fixer sur moi. Certains prennent un air surpris ou esquisse un sourire, d’autres poussent des « Oh ! » scandalisés, s’offusquent et quittent leur table avec fracas, là-bas, j’en vois quelques-uns qui pouffent en chuchotant et se resservent du vin. À ceux-là, la pièce montée ne leur échappera pas.
Quelque part, j’entends un mioche glapir :
— Pourquoi il est parti le monsieur ?
— Il est très très triste…
— Pourquoi ?
— À cause d’elle. »
Et sa mère, cette vieille peau que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam, me montre du doigt !

De mon index verni de rouge, je fais glisser mon assiette. Lentement apparaissent un genou, une cuisse fuselée, une boucle blonde, un sein superbe (vraiment extra), et puis un cou tendu et ma tête relevée… mon sang ne fait qu’un tour : c’est moi ! Indiscutablement, c’est moi sur ce cliché !
Moi. Et puis Thomas. Une de ses mains cache mon deuxième sein, l’autre, on la devine soutenant ou malaxant mes fesses sous ma petite jupe plissée de tenniswomen.

Thomas n’est pas seulement le meilleur ami de mon mari et son témoin de mariage, c’est aussi, en quelques occasions, mon partenaire de tennis.

Mon mari ! Me faire ça ? Le traitre ! Cet homme que j’ai tant aimé ! S’abaisser à cette vulgarité ! Me donner en spectacle, en pâture à tous ces gens répugnants, ces pique-assiettes, ces mange-merdes… Lui, à qui j’ai tout donné, mon corps et ma vie ! Moi, qui étais sa princesse ! Il m’humilie, me traine dans la boue par ce procédé… infâme ! Indigne d’un homme de qualité. Pour tous ces gens, je ne suis plus qu’une traînée. Comment ai-je pu penser...
Oh !... Plus rien n’est possible, plus rien n’est réparable. Oh non ! Il peut bien ramper et se tordre à mes pieds, tout est fini, oui, je ne l’aime plus, je n’ai plus que mépris pour lui. Voilà, il ne le sait pas encore, mais il m’a perdue, il a tout perdu ! Sa vie est foutue, il n’est plus rien : qui voudra encore lui parler après cela ? Adresseriez-vous la parole à un homme qui a fait une chose aussi immonde ? Non, bien sûr ! C’est un fou ! Un malade ! Un déséquilibré !
Vous oublieriez son nom, ainsi que celui de ses parents, et même jusqu’à celui de ses grands-parents ! C’est une famille entière qu’il entraîne dans sa chute !
Étaler les revers de sa vie conjugale dans un jour comme celui-ci, un jour qui devrait être celui du bonheur et du partage… Cet homme est un fou…
Et sa femme…
J’aimerais déchirer l’immonde photo, mais j’en suis incapable, mes mains tremblent sous l’effet de la fureur. Je dois me calmer, je me force à respirer profondément, à fond, quitte à faire valser ma poitrine hors de mon corsage, hé quoi ? Qu’importe ! Tout le monde a déjà son nez dessus. Sur cette putain de photo !
Je me calme, je pense à des glaçons sur ma nuque comme le fait ma mère lors de ses crises d’hystérie. Et mes deux seins restent en place. Tous ces connards n’ont plus qu’à ravaler leur langue.

Lui, ce demeuré ! Il croyait au couple parfait !?
Oh… Je suis d’accord, bien sûr ! Mais dans les magazines de mode, dans les cocktails ou les défilés ! Pas de cette manière si peu adulte. La perfection ou la poubelle. Idiot !
Ah ! S’il m’en avait parlé avant de commettre l’irréparable, j’aurais pu m’excuser et puis voilà. Ou aller voir un conseiller conjugal avec lui, ou même un psy toute seule, s’il le voulait.
J’aurais pu le supplier…
Ou marchander…
Non pas marchander.
Non -non. Mais le séduire avec mes failles. Voilà, c’est cela. Les hommes adorent les failles, plus encore que les femmes parfaites. Ils aiment les femmes parfaites avec des failles, mais pas trop grosses, qu’elles ne prennent pas trop de place non plus, les hommes sont des emmerdeurs de première, ils veulent être des sauveurs, mais ils ont besoin d’être sauvés, ils veulent protéger, mais ils se lassent vite de la fragilité… Alors quoi ? Une femme parfaite est bien obligée de mentir. Il n’y a pas de miracle. Pas le choix.
J’aurais pu recoller les morceaux, je sais faire, j’aurais réussi là où il a échoué lamentablement, je me serais trouvé des explications et même mieux : des excuses, de magnifiques, de puissantes excuses, elles me viennent déjà toutes en tête, là…
Mais c’est trop tard, ce lâche a fui et je ne peux même plus enfoncer mes ongles dans ses sales yeux de pervers égoïste. Plus de retour en arrière possible. Ce barbare a joué la politique de la terre brûlée et moi je ne suis plus qu’une femme souillée. Je dois laver mon honneur, mais comment ?

Je m’effondre sur la table, le front contre la nappe, les cheveux épars. Des convives en profitent pour fuir en toute discrétion. Mais je les entends, leur pas de loup et leurs chuchotements rampants… et à travers le rideau de mes cheveux — que croient-ils ? — je les vois ! Se levant au ralenti pour éviter les froissements et, à la queue leu leu, sur la pointe des pieds, enfilant leur manteau, grimaçant en ouvrant, qui une porte, qui une baie vitré, priant pour qu’elles ne couinent atrocement devant leur lâcheté. Pathétique.
Quand je pense qu’il y a quelques instants seulement j’étais leur déesse, et voici que je suis une pestiférée. Je suis cernée par les lâches…
Les serveurs arrivent avec l’entrée, ah ! Ceux qui restent s’en donnent à cœur joie, engloutissent, vident les bouteilles, attendent la suite, souriant et papotant, me jetant parfois un coup d’œil contrarié. Ma vue les indispose.
Mes parents se sont volatilisés depuis longtemps.
— Ça va ? Une caresse sur mon épaule. Je me redresse.
Pitié ! Pas Rebecca ! Il ne manquait plus que ça.
Je repousse sa main.
Croit-elle qu’elle pourra me réconforter ? Elle ? Avec ses cheveux rouges et ses yeux trop maquillés ?
Et sa robe !
Je regrette terriblement de l’avoir invitée. Pour tout dire, j’ai honte, honte qu’elle croie pouvoir m’aider, elle, me remonter le moral, est-elle si aveugle ?
— Va-t’en. Ça n’est vraiment pas le moment. 
Un sourire triste, elle fait demi-tour et je soupire, oh et puis de toute façon, qu’importe… Même sans elle, cette journée aurait été un cauchemar. Je la regarde s’éloigner. Elle ne sait même pas marcher avec des talons. Je refoule un sanglot. Ou un fou rire, ah ah ! Et ces cheveux rouges ! Mon Dieu ! Elle est d’un autre monde !
Voilà ! J’ai retrouvé mes esprits.
Je ne dois pas me laisser aller, ne pas oublier qui je suis. Je ne mérite pas ça, moi. Je ne suis pas faite pour ça. Rebecca m’a réveillée ! Merci Rebecca !
Ô… douce et tendre amie.

Je ne tremble plus. Mon cerveau se met en branle.
Thomas. Voilà.
Où est-il celui-là ? Je redresse la tête.
La haine frémit, boue et déborde. Froidement, je scanne la salle à moitié pleine. Là ! Il s’esquive par une porte sur la droite. Lâche ! Lâche ! Lui aussi, il prend la fuite ! Il m’abandonne ! Mon poing frappe la table, le bruit du cristal explosant contre le parquet me fait du bien. Je les hais, tous, je les hais autant qu’ils me détestent.
Mais où part-il ? Et de quel droit ? Alors que l’on vient de me déshonorer ? Il doit réparer sa faute ! Oh, mais comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ?
La vérité maintenant me saute aux yeux, ces baisers passionnés qui envahissent les nappes en sont la preuve accablante ! C’est un signe du Destin. Ces photos ne sont pas là par hasard, elles veulent me dire quelque chose.
Thomas est le grand amour de ma vie.
L’amour est plus fort que tout ! Voilà l’ultime vérité !

Dans l’œil froid et sec de chacune des personnes présentes ce soir, je ferai naître une larme. Horrifiés, ils songeront que j’aurai pu passer à côté du grand amour et gâcher ma vie auprès d’un homme sournois et vicieux qui ne connaît pas le pardon. Moi, innocente victime d’un scénario machiavélique…
Je déclarerai ouvertement mon amour pour Thomas. Cet homme auquel par loyauté j’avais voulu renoncer, telle une héroïne grecque réfrénant sa passion, se sacrifiant pour l’honneur…
Cette belle vérité exaltera ces petits esprits cruels et bien rangés, et mon image sera sauve.
Ô ! On admirera ma grandeur d’âme, on enviera cette femme qui a eu le courage d’accorder sa vie au grand P de la Passion ! À nouveau, tous, ils m’envieront.
Ma chaise tombe à la renverse. Je dois mettre la main sur Thomas. Je relève ma jupe et me mets à courir sur le parquet vernis, je hais les escarpins. Je glisse sur une photo abandonnée et me rattrape in extremis à une table. La splendide pyramide en flûtes de champagne s’écroule dans un fracas grandiose, le rire d’un fou éclate au fond de mon ventre, mais je ne le laisse pas s’échapper, je dois mettre la main sur Thomas, c’est lui le fautif, je ne suis qu’une femme, moi.
Je m’arrête et retire mes souliers blancs. Courir avec des talons me donne l’air d’une autruche.
Juste au moment où je quitte la salle, un amas de tortillons fripés me dégringole sur les épaules, ma coiffure vient de mourir. En voyant mon image dans la glace de l’entrée, je pense à ces junkies poilus qui se promènent avec une meute de chiens. Pas le temps de filer aux toilettes pour me refaire une beauté, et puis de toutes façons dehors il fait noir, personne ne peut me voir. Merde, moi non plus je n’y vois goutte, alors je hurle : « Thomas ! », mais ma voix se perd dans le néant. Personne.
Je vacille sur mes plis de soie et entreprends de faire le tour du propriétaire. Mes pieds tâtonnent dans l’herbe détrempée, à plusieurs reprises je manque de tomber. Un véritable parcours du combattant, mais je tiens bon, c’est ma vie qui est en jeu. Mon avenir tout entier dépend de ce qui se passera ce soir. Je dois retrouver ce fichu Thomas. L’amour de ma vie. Mon homme adoré, celui qui prendra soin de moi, amen.
Peu importent les escargots craquant sous mes orteils, les buissons qui m’agrippent et me fouettent, m’arrachent les cheveux, peu importe que je m’affale sur un monceau de branches mortes grouillant de monstres à une tête et milles pattes, toujours, je me relève. Mes petits cris horrifiés ne sont que les mauvaises habitudes de mon éducation, sans spectateur, pas besoin de toutes ces simagrées, je finis par me taire. Alors que mes pieds écorchés tâtonnent, à l’affût de quelques douves bien dissimulées, mon œil est attiré par un rougeoiement suspect sur ma gauche. Quelqu’un fume. Immédiatement, je fais volte-face : « C’est toi Thomas ? ». L’absence de réponse me paraît être une approbation, je fonce sur le nouvel homme de ma vie, ma course est interrompue par un tuyau qui n’a rien à faire là, je fais un vol plané et in extremis, je me rattrape à la manche de Thomas qui craque dans un bruit sec.

— Putain t’es chiante merde ! Mon costard !
— J’en ai rien à cirer de ton costard, faut que tu m’épouses !
— Non, mais ça va pas la tête ! Jamais de la vie !
— Comment ça « jamais de la vie » ! Bien sûr que si on va se marier ! T’es obligé après tout ce que tu as fait !
— Mais j’ai rien fait ! Je vais pas foutre en l’air ma vie pour une histoire de cul ! Non, mais t’es dingue ou quoi ?!... »

Quel goujat !

Ça ne prend pas du tout, mais alors pas du tout la tournure escomptée.
Je m’y suis très mal prise, maintenant je m’en rends compte.

Il jette sa cigarette dans les fourrés. Il va partir. Il faut trouver autre chose. Je remets de l’ordre dans mes boucles crêpées et m’élance vers lui.

— Thomas… Ne t’en va pas… Je t’en supplie… 

Quand je suffoque ainsi, je sais que je suis capable d’exciter le pape en personne.

Je sens qu’il hésite. Vite ! Il faut faire vite ! Cet homme a tout de même trahi son meilleur ami pour moi, évidemment qu’il peut replonger ! Quelle erreur de sous-estimer le pouvoir du cul !
Mais je dois y mettre les formes, il ne doit pas se douter qu’il est faible…

— Mon chéri… tu n’as donc rien compris ? Je suis folle, complètement folle de toi ! 

Il retient son pas.
Que je suis douée ! Moi-même je me prends à y croire. Emportée par mon succès, je continue de plus belle et après quelques mots gorgés de passion je me jette la tête la première sur son torse, comme j’ai vu faire dans les vieux films américains des années 50, ceux dont ma mère raffole. La joue écrasée contre son cœur, je le sens un brin sceptique et pour faire diversion à la mécanique de son cerveau je me colle tout entière contre lui. Sa respiration s’accélère, j’en profite, je lève mon petit menton rond vers lui et murmure :

— Aujourd’hui, c’est le plus beau jour de ma vie : enfin je suis libre, enfin je suis à toi mon amour…

Et pif ! Ça, c’est beau ! Quel talent ! Si j’en avais la possibilité, je m’applaudirais tant je m’admire !
Dans l’obscurité, un sourire brille sur ses lèvres…
Il penche son visage vers le mien et m’embrasse, m’emporte dans une bourrasque furieuse, nos dents se cognent, ça n’est pas très agréable, mais qu’importe, la vie n’est pas parfaite. Je gémis de contentement et m’accroche à lui. Tout va bien se passer maintenant, j’ai un mari.
Oh comme je l’aime !
Bien sûr, Thomas gagne moins bien sa vie… C’est un moins beau parti… Une moins belle situation… Le rigolo du groupe, le fêtard… Mais quel homme ! Bâti comme une bête !
Et il est admiré pour son esprit. Beaucoup le trouvent très drôle ! On le dit fainéant… mais intelligent. Or, comme le répète souvent mon père : « À ta manière, tu n’es pas sotte non plus. »
« Le principal est qu’il ne soit pas déshérité », cette citation-là doit être de ma mère.
Mon père est un idiot, ma mère est une petite futée.

Je ferme les yeux, à la recherche d’un brin de sérénité.
Thomas me lèche l’oreille, sensation étrange, et y souffle :

— Même tes baisers puent la traîtrise… 

Et il m’abandonne là, l’oreille encore humide, pour disparaitre dans l’obscurité.

Il est gonflé, c’est tout de même lui qui a perdu son meilleur ami et la femme de sa vie en une seule et même soirée !

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Un petit mot pour l'auteur ? 8 commentaires

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Pour poster des commentaires,
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire captivante et pleine de suspense ! Une invitation à venir accueillir “l’Exilé” qui est également en lice pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Ama Pola · il y a
Merci Keith pour votre commentaire !
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Mireille Bosq · il y a
Une mariée et une histoire féroce. Long portrait à l'encre acide. Tout paraissait trop beau pour être vrai.
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Ama Pola · il y a
Merci Mireille ! Le vernis ne tient jamais longtemps...
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Fabrice JUERY · il y a
Jolie coup de plume et un suspense qui m'a conduit jusqu'à la fin de l'histoire.
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Ama Pola · il y a
Merci beaucoup Fabrice !
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P.Y. Bossman · il y a
Une histoire assez drôle, en particulier le début. On se demande jusqu'à l'épisode des assiettes ce qui est en jeu. Après, évidemment, tout se gâte. Et je trouve que l'effet comique escompté n'est pas vraiment au rendez-vous ! Un j'aime toutefois pour le talent d'écriture.
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Ama Pola · il y a
Merci pour votre commentaire P.Y., en effet cette histoire n'est pas que drôle...

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