L'âme soeur

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Le monde change, le monde bouge. Le présent s'éclaire à la lumière d'un passé plein de douleurs et de joies humaines. J'écris pour dire la vie, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Je ne parviens  [+]

Nous devions nous y attendre. Ils nous mettent en quarantaine. Nous voilà deux mille, contraints de vivre enfermés sur ce bateau de croisière, histoire de voir qui sera atteint le premier, qui contaminera les autres, qui mourra peut-être.
Moi, j’ai envie de tout sauf de mourir. Je suis partie dans cette croisière musicale pour célibataires parce que je voulais vivre, plutôt ! Imaginez ma déception !
Nous voilà contraints à la fois de vivre les uns sur les autres et de ne pas nous toucher. Quel paradoxe ! Un mètre de distance, vous imaginez la queue aux restaurants. Masque pour tous. Certains râlent, se battent pour passer devant les autres, d’autres restent dans leur cabine, sans manger, à moins qu’ils n’aient déjà fait quelques provisions : vous pensez bien que quand c’est « all inclusive », il faut manger et boire un maximum. Il n’est pas rare de voir les gens partir avec un sac plein de victuailles : ils dissimulent le tout dans une serviette et hop, ni vu, ni connu, un petit- plutôt grand, le petit d’ailleurs- en-cas pour plus tard. J’imagine l’état du sac à main. Mais il faut savoir ce que l’on veut ; quand on a payé, n’est-ce pas ! Je rencontre ici l’âme humaine dans toute sa splendeur : le pire et le meilleur !
Le meilleur, c’est ce personnel si dévoué qui semble porté par une foi indicible dans le dieu croisière. C’est ce médecin de bord disponible, le capitaine toujours souriant malgré la lourde responsabilité qui lui incombe, le service de sécurité qui doit faire sereinement la police devant cette meute de gens enragés.
Moi, je n’ai qu’un seul problème : comment vais-je reconnaître l’âme sœur ? Parce que je suis bien venue pour ça ! On ne peut pas m’enlever ça aussi !
Rien de très élégant chez celui qui porte un masque ! Rien de séduisant. On ne voit pas la bouche, ce siège de la sensualité, révélateur d’un caractère. Bouche charnue, lippue pour la générosité et la sensualité. Lèvres minces, pincées pour la réserve et la dureté. Grande lippe supérieure pour marquer la gourmandise. Bouche en cœur petite et ronde, toute possédée d’elle-même. Et la couleur alors ? Rouge sang pour illuminer un visage glabre mais attention au résultat pierrot fantomatique ou ado lubrique. Rose délicat pour demoiselle, douce et fragile. Gris nuage pour un âge avancé. Pourpre encore et que sais-je, que je ne pourrai plus voir.
Et que dire des nez ? Camus, crochus, pointus, busqués, retroussés ou tout simplement courts ou longs, romain, grec ou nubien. Variété incroyable que je ne pourrai plus étudier. Je ne saurai pas si celui-ci est franc ou hypocrite, déterminé ou hésitant, fragile ou ambitieux, émotif ou colérique. Je ne saurai pas non plus s’il aime l’argent, la famille, s’il déteste les autres, le travail. De quoi en perdre le peu de latin que j’aie jamais acquis soit pas grand-chose, si l’on y réfléchit.
Quant aux oreilles, elles seront décollées par les élastiques. On pensera que tout le monde est dynamique, combattif alors qu’il n’y a qu’à regarder autour de soi pour voir des corps amorphes et des postures avachies.
Heureusement il y a les yeux ; ne sont-ils pas le miroir de l’âme ? Œil de velours qui glisse lentement; œil de biche qui peut y répondre, allez savoir ; œil en amande curieux de tout mais aussi mystérieux ; œil rond et brillant, vivacité et intelligence ; œil retroussé qui dit l’indépendance et le goût du contrôle. Des yeux, des regards aussi. D’abord curieux, jouant l’étonnement pour mieux aborder l’autre ; puis interrogateur cherchant réponse ; langoureux ensuite si celle-ci est positive ou pitoyable en cas de refus, à moins que ce ne soit rieur et bon perdant.
Voilà, il faudra sonder les regards puisqu’on n’aura ni les bouches, ni les nez. Ne parlons pas des oreilles !
Mais quand même ! Y aura-t-il des concerts, comme prévu ? Quel désastre de s’imaginer écoutant du reggae ou du jazz sans pouvoir découvrir les charmes d’une bouche gourmande ou d’un nez busqué. C’est vrai qu’on n’écoute de musique ni avec la bouche ni avec le nez et que c’est une croisière musicale. Mais la brochure précisait aussi que seuls les célibataires étaient acceptés, ce qui semble vouloir dire que cette croisière n’était pas seulement musicale, non ?
En attendant, nous sommes confinés dans nos cabines jusqu’à ce qu’on annonce autre chose. Quatorze jours de quarantaine. Heureusement que ce n’est pas quarante jours ! Savez-vous que les quarante jours étaient à l’origine le temps nécessaire à l’incubation de la lèpre puis de la peste, selon Hippocrate. Là, ce n’est ni la lèpre, ni la peste, rien qu’un virus du nom de la bière mexicaine préférée de Jacques Chirac.
Donc nous attendons.
Ma cabine est au troisième sous-sol si bien que je ne risque pas d’être filmée et de voir mes photos sur les réseaux sociaux. Un rectangle de 10 mètres carrés avec une magnifique photo de coucher de soleil sur la mer qui tient lieu de vue. La climatisation fonctionne bien mais est-ce heureux quand on sait que la légionellose, maladie virale s’il en est, est propagée par la climatisation ?
Décidément, je risque ma vie ici.
Mais comme l’a dit le commandant, nul ne peut sortir de là. Un peu comme dans « Hotel California » des Eagles, cette chanson qui montre l’enfermement définitif et sans appel d’un homme un jour tenté d’entrer dans un hôtel tellement accueillant. « But you can’t never leave » ! Vaste programme. Pourrons-nous tous sortir au bout de ces quatorze jours ? Qui de nous sera malade, mort, sain et sauf ?
La sirène de bord retentit. Une communication du commandant.
«  Vous êtes invités à mettre votre masque et à vous rendre aux restaurants selon votre numéro de cabine et votre pont.... » Suit toute une litanie qui donne l’organisation. Quand on a tel numéro, on va là, tel autre, ici ou par là, surtout pas là.
Où est ce masque ? Et d’abord, où dois-je me rendre ? Je suis à quel pont ? Quelle cabine ?
Me voilà perdue, presque paniquée quand on frappe à ma porte.
« Madame, je suis votre voisin. Voulez-vous que je vous guide ? »
Les « ui » sont parfaits, fluides comme de la soie sauvage glissant sur une peau nue. Les « je », caressants, s’attachant aux « v » de « voulez-vous », de « voisin » de façon harmonieuse. La voix est suave mais pas doucereuse. Une voix de baryton, chaude et mélodique. Elle m’enveloppe d’un confort inattendu. Elle semble m’appeler pour autre chose qu’un repas. J’appréhende tellement ce moment innommable du repas, ce combat que je refuse de mener. Mais cette voix me rassure tant, m’imprègne d’une telle douceur et d’un tel optimisme.
Aura-t-il le nez busqué et la bouche gourmande ?
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