La vertu selon les uns

il y a
8 min
218
lectures
17
Qualifié

"Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que j'ai écrites ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est  [+]

Image de Printemps 2021

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Immobile sous le jet brûlant, les yeux fermés, Carole laisse dégouliner les fatigues de sept heures d’avion.
Bien sûr, le voyage n’est pas encore fini. Tout à l’heure, il y aura un autre avion à prendre, et puis les interminables formalités à l’arrivée à Emerald Cape, et encore l’installation à l’hôtel... Mais, pour l’instant, elle profite pleinement de ces quelques heures d’escale, de la volupté particulière d’une douche en pleine journée, du parfum précieux de son lait de toilette.
Quand elle sort de la cabine, elle se frictionne soigneusement, s’enduit à petits gestes efficaces d’une crème de luxe, se coiffe, enfile un tailleur pantalon impeccable.
Carole n’est pas de ces femmes qui soupirent devant leur miroir. À quarante-deux ans, elle est restée jolie, elle le sait et en connaît le prix. De l’esthéticienne au coach sportif, des accessoires griffés à l’alimentation bio, de la discipline, du temps et de l’argent, il n’y a pas de miracle.
Regardez-la entrer dans la salle d’attente de l’aéroport. Tout est parfait. Ses vêtements, son maquillage, sa coiffure, son sourire haut accroché, sa démarche qui reste élégante malgré le poids de son sac.
Qu’est-ce qui la pousse ? Qu’est-ce qui la jette, jour après jour, au saut du lit, dans cette course aux apparences ?
Y a-t-il dans son histoire une petite Carole en chemise de nuit, agenouillée près de son lit, qui prie : « Mon Dieu, Jésus, Marie et tous les Saints, je vous en supplie, faites que ma vie soit parfaite ! » ?
Elle affectionne le mot « gérer ». Tout se gère. Le travail, les gens, le temps qui passe et le temps qui manque. Avec une énergie quasi mystique, Carole gère ses enfants : les meilleures écoles, cela va de soi, et du sport : pour Gisèle : la danse, qui rend les fillettes gracieuses, pour Jean-Christophe : le tennis, qui fait des garçons dégourdis. Pour les deux : du violon, et le club d’échecs. Le catéchisme, évidemment, et une nanny qui leur parle anglais le mercredi. Plus un ballet de spécialistes de tous bords, dont le nom commence par « ortho ».
Carole contrôle tout : ce qu’ils portent, ce qu’ils mangent, ce qu’ils aiment, qui ils fréquentent.
Bien sûr, quelque effort que l’on fasse, la vie n’est jamais tout à fait parfaite, mais l’essentiel n’est-il pas qu’elle le paraisse ?
Il y avait eu ces longs mois où Yves ne faisait que passer à la maison, prendre ses clubs de golf, dîner sur le pouce ou se changer, sans même lui adresser la parole.
Carole s’était battue. Remises en question, thérapeute conjugale, monologues d’une infinie patience devant un Yves fermé qui fixait une ineptie à la télévision. Elle avait fini par gagner et par reformer, à force de conviction, le couple lisse et feutré qu’ils avaient toujours été. Aux amis, elle avait parlé de surmenage, et ils avaient soupiré avec sympathie. Ensuite, elle avait réservé des vacances de rêve, cela avait été leur premier séjour à Emerald Cape.
Du drame du cancer de sa mère, elle s’était protégée en s’accrochant au « qu’en verra-t-on ». Elle souriait à la malade, lui envoyait des fleurs, affichait une mine optimiste et courageuse. Son dévouement forçait l’admiration, et c’était bien là le but recherché. Carole avait rajouté de l’abnégation à la louche. Rien n’est jamais trop beau quand il s’agit d’aimer l’image que les autres ont de nous.
Plus tard, elle avait dosé avec art son affliction afin qu’elle ne basculât pas dans la théâtralité.
Elle avait choisi les costumes de deuil des enfants : un bleu marine classique — les enfants ne portent pas de noir. Elle avait peaufiné le texte émouvant qu’elle avait lu à l’église, si belle et si touchante dans sa robe sombre. Elle avait mis un maquillage résistant à l’eau, au cas où elle pleurerait. Mais elle n’avait pas pleuré.

Dans la salle d’attente, Yves sirote une tasse de café, à demi allongé sur un des fauteuils. Quand Carole arrive, il lui sourit, tandis que les enfants s’empressent autour d’elle.
— Maman ! Papa a dit qu’on pourrait aller voir pour ma montre de plongée...
— D’accord, dit Carole en détachant ses mots, mais on est bien d’accord, Jean-Christophe, tu te l’offres avec ton argent de poche...
— Oui, oui...
— Et moi, Maman, je voudrais du parfum. On peut l’acheter ici aussi ?
Gisèle. Carole se tourne vers sa fille et la détaille anxieusement, comme à chaque fois qu’elle la regarde, comme les milliers d’autres fois où elle l’a regardée depuis qu’elle est née.
Un joli bébé, tout rond. Une incertitude bienheureuse, au début. Puis, peu à peu, sous l’espièglerie de la petite fille de quatre, cinq, huit ans ; dans les formes floues de l’adolescence s’était dessiné le drame : Gisèle n’était pas jolie. Les traits denses, virils chez son père, étaient grossiers sur ce visage de fille. Elle avait de petits yeux ronds, une bouche sans charme, un corps trapu que les cours de danse n’avaient pu délier. Complexée, elle se tenait voûtée, riait dans sa main pour cacher son appareil dentaire. Pauvre petite créature sans soleil, remorquée dans le sillage rayonnant de sa mère...
— Oui, bien sûr ma chérie, il sera moins cher qu’à Paris. Allez ! Allez ! Je vais prendre un thé vert en vous attendant.
Carole les regarde s’éloigner dans la foule bariolée des voyageurs. Yves, avec sa nouvelle veste en daim, puissance et désinvolture. Jean-Christophe qui sautille pour suivre le rythme de son père, lui expliquant quelque chose avec force gestes. Gisèle qui suit, jetant des regards inquiets. Elle ramène ses longs cheveux devant ses épaules, et cela accentue l’impression d’accablement qui se dégage de toute sa personne. Carole soupire.

Quand ils ont disparu, elle prend son sac à main, se dirige vers le bar, demande un thé.
Son regard se perd vers les pistes, le ciel incroyablement bleu d’Amérique. Un aéroport en plein désert. Rigidité des volumes et quête de lumière.
C’est à ce moment exact qu’il faudrait s’arrêter, songe-t-elle, à cette minute bénie, cet instant d’attente, le dernier, juste avant les vacances, quand elles ne sont encore que rêve et impatience.
Après, tout va si vite... quelques jours douillets et heureux, arrachés à la course quotidienne, et on est déjà dans l’avion du retour, avec un peu de sable au fond des poches et trois pauvres coquillages coincés dans la valise...
Des cris l’arrachent à sa rêverie. Une femme vient d’entrer dans la salle d’attente. Débraillée, en nage et visiblement énervée, elle houspille d’une voix criarde deux gamins qui slaloment pour éviter les taloches, sans perdre de vue l’écran de leur jeu vidéo.
— Où c’est que t’as mis la bouteille d’Ice tea ? Hein ? Qui c’est qui l’a mise dans le sac ? J’la trouve plus !
Elle prononce « ice tea » à la française. Carole sourit intérieurement. Il n’y a plus beaucoup de places libres dans la pièce. Partout des voyageurs lisent ou discutent à voix basse, se lèvent pour aller vers le bar ou les douches. La femme atterrit à côté de Carole, sans cesser de houspiller ses enfants. Le plus grand finit par sortir en soupirant la bouteille demandée, la tend à sa mère sans la regarder et reprend sa partie.
Il y a un instant de flottement. Les enfants se sont posés et on n’entend plus que les bips-bips réguliers de leurs jeux. Leur mère reprend son souffle.
Carole feuillette un magazine de décoration, pour éviter une éventuelle conversation.
Nouveau : du teck brut dans la cuisine ! Pampilles, velours et pourpres : le grand retour du baroque.
— On n’a pas trouvé tout de suite, nous... Faut dire que c’est vachement grand, ici... Puis c’est pas bien marqué où qu’il faut aller. Vous avez trouvé de suite, vous ?
— Oui, concède Carole, qui ajoute poliment : mais on était déjà venus.
Au pays des merveilles, bois des îles pour siestes de luxe.
— Ah ! C’est pour ça...
Lampée d’ice tea, puis coup de menton vers les enfants.
— Y a que ça qui les intéresse, hein, les gosses de maintenant... La console, la PlayStation...
Carole acquiesce sans conviction.
Very girly, choisissez une chambre aux formes douces et rondes...
— Je leur ai payé à Noël... C’était cher, mais tous leurs copains l’avaient, alors...
en pin massif, l’esprit brocante anglaise
— ... Vous aussi vous allez à Emerald Cape ?
— Hum... oui... (un petit meuble classique et élégant aux pieds galbés...)
— Nous aussi. Ça a l’air beau sur les photos ! Nondid’ju, toi ! La mer, la plage, le soleil... Mon gamin, là, le p’tit, Bradley, il a jamais vu la mer, hein, Brady, que t’as jamais vu la mer ?
Un grognement.
— ... la belle mer bleue... puis y a une piscine, un bar...
Elle fixe un instant son sac de voyage élimé.
— C’t’une copine qui m’l’a prêté. Mon, j’en ai pas de sac. Qu’est-ce que j’en foutrais ? On voyage jamais. On reste là, même l’été. J’habite dans une cité, vous savez...
— Ah... (somptueusement décorée, en bois polychrome...)
Difficile de lire plus longtemps sans devenir vraiment impolie. Carole lève la tête vers son interlocutrice et éprouve aussitôt une délectation étrange à détailler la permanente démodée, les racines noires dans les mèches platine pisseux, le jogging déformé par les lavages, les baskets de plastique rose, le sourire qui s’ouvre sur les dents mal soignées, noircies par le tabac. Malgré elle, une bouffée de joie malsaine l’envahit : une dose de pitié, deux grammes d’amusement, une petite pincée de mépris et par-dessus tout l’immense satisfaction de n’être pas comme ça.
Si un seul instinct survit, dans nos sociétés rationnelles, c’est certainement celui de la classe sociale.
Ce simple coup d’œil a suffi à Carole pour cataloguer cette femme, avec toutes les impossibilités qui en découlent. Il est par exemple évident qu’elles ne pourront jamais être amies. Carole pourrait peut-être lui refiler quelques vieux vêtements, ou la recommander comme femme de ménage, mais ça n’ira jamais plus loin. D’ailleurs l’autre le sent, elle aussi, qui regarde avec respect le tailleur linéaire de Carole, les lunettes Chanel dans les cheveux impeccables, le scintillement raffiné des bijoux.
Ravie tout de même de cette attention inespérée, elle se penche en avant et confie d’un ton sentencieux :
— Ce n’est pas facile tous les jours.
— Non, bien sûr.
Ce n’est pas une simple formule. Carole pense que non, vraiment, pour cette femme, la vie ne doit pas être facile tous les jours. Vivre dans une cité, quelle horreur ! Elle, elle ne pourrait pas. Les appartements sordides et minuscules, les cris des voisins, les cages d’escaliers taguées, les odeurs d’urine et de cuisine grasse...
— Et puis, une femme toute seule avec deux gamins, c’est pas drôle, j’vais vous dire...
— J’imagine...
— Heureusement y en a qui m’aident ! Sinon je sais pas comment que j’f’rais. J’ai un éducateur qui m’aide, surtout pour Brady. Hein, Brady ? Hein qu’y a Nicolas qui te dit ce qu’il n’faut pas faire ?
Carole a une pensée d’admiration pour ce Nicolas, comme elle en a en général pour tous les gens qui consacrent leur vie à aider leurs semblables. Éducateur dans une cité ! Il faut avoir la vocation, tout de même. Le jeune Bradley commence d’ailleurs à s’agiter. Il a posé son jeu et tourne mécaniquement autour des fauteuils en poussant des petits cris. À chaque passage, il shoote dans le sac de sa mère et envoie une bourrade à son frère qui proteste mollement sans cesser de jouer.
— Calme-toi, Brady, nom did’ju ! glapit la mère.
Carole observe l’enfant. Est-il tout à fait normal ? Son petit corps n’est que mouvements saccadés, qui semblent toujours rater leur but. Son regard fuyant, vide, met mal à l’aise.
Il tiraille à présent une plante verte, sous le froncement de sourcils agacé du barman.
La mère soupire bruyamment.
— C’est reparti ! Je sais plus quoi en faire, moi ! Y n’arrête jamais...
— Quel âge a-t-il ?
— Sept ans.
Carole sursaute : elle lui en mettait quatre. Voyant la femme au bord des larmes, elle tente de dédramatiser :
— Ça a l’air d’être en effet un petit garçon plein de vie...
Mais l’autre n’écoute plus, partie dans un monologue écrasant, son histoire décolorée pour elle car cent fois répétée, mais où chaque mot pèse une tonne :
— Depuis qu’il était né, il pleurait. Sans arrêt, il criait, il pleurait, Brady, le jour, la nuit, tout le temps. On savait pas ce qu’il avait. Le médecin non plus savait pas. On pouvait pas dormir. Les voisins gueulaient. Alors mon mari, il le prenait, il le secouait pour qu’il s’arrête, mais il arrêtait jamais. Alors mon mari, il le tapait, il le tapait. Pour qu’il arrête. Mais il arrêtait jamais. Il pleurait, sans arrêt. À six mois, on l’a opéré. Il avait une infection, un truc à l’intestin, et c’est pour ça qu’il pleurait tout le temps. Après, mon mari a continué à le taper. Il était violent, cet homme, il me tapait, moi aussi, et Kevin quand il voulait pas dormir. Alors je suis partie, on a déménagé à Strasbourg. On a la paix maintenant.
Bradley chiffonne de petits morceaux de feuilles qu’il arrache méthodiquement à la plante. Il lance à Carole un regard dénué de toute expression.
— Arrête, Brady ! Touche pas à ça !
Puis, plus bas :
— Je pense qu’y va aimer la mer. La mer de là-bas, quoi, chaude et tout. C’est ça que je voulais leur payer avec l’argent. Vous savez combien j’ai eu ?
Carole secoue la tête.
— Cinq mille euros. Après quatre ans au tribunal et tout, pour avoir mon divorce et que mon mari paye. Cinq mille euros qu’il a dû payer. Pour mon Brady qui s’ra jamais normal à cause de tout ce qu’il lui a tapé dessus quand il était bébé...
Les revoici. Jean-Christophe en tête, brandissant sa montre. Derrière lui, Gisèle, l’œil vague dans ses cheveux lourds.
— Il lui faudrait une bonne coupe, songe Carole, oui, un petit carré, par exemple, quelque chose d’assez aérien... Je lui prendrai un rendez-vous au retour chez René — Paul... ou chez Tiphaine, ce n’est pas donné, mais les coupes sont ravissantes...
17

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

L'amante

Lazare

Il referme la porte et la trouve allongée sur le lit, les yeux fixés sur lui. Sa robe rouge rappelle le pourpre de ses lèvres, sa chevelure blonde s'étire jusqu'à sa poitrine où ses mains sont... [+]