La vertu de l'oubli

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Finaliste
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Le Bob et son pigeon ont de la chance... Merci à mes (impitoyables) proches pour leurs conseils. Ils se reconnaîtront.

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J'avais l'intime conviction que si mes parents avaient pu assurer la continuité de leurs gènes sans être obligés de procréer, ils auraient préféré élever un, ou maximum deux animaux. Et si l'on écarte de la liste tortues et perroquets qui ont une longévité égale à l'homme, les chiens ou les chats leur auraient tout à fait convenu pour une petite vingtaine d'années.

Ce fut très certainement mus par ce désir inconscient qu'ils prénommèrent ma jumelle, née la première, Biche et moi Lou, dans l'idée que la proie ne suit jamais le prédateur ; puis décidèrent, suivant cette même logique que je serais leur préférée, et ce malgré leur incapacité à différencier de parfaites monozygotes.

Or, si d'apparence, nous étions effectivement pareilles, nous avions conscience que la distribution des talents avait été différemment répartie. Aussi nous devions, telles des musiciennes, répéter inlassablement nos gammes afin de donner l'illusion d'être parfaitement semblables.
Toutefois, il existait un lieu, la piscine, où nos différences redevenaient visibles.

Celle de notre quartier n'avait rien d'enchanteur, pourtant elle était pour nous la promesse d'un moment de bonheur pur.
Une fois passé le guichet d'entrée, on se retrouvait directement face aux vestiaires vétustes et spartiates, côté filles comme garçons, où des portants en plastique rouge nous attendaient alignés au sol.
Pressées, nous y entassions nos affaires que nous récupérions, plus tard, renversées, piétinées et mouillées.
Qu'importe, nous répétions ces gestes quotidiennement avec la même allégresse.

Enfin, dévêtues et sommairement douchées, nous débouchions sur les bassins que nous avions eu si hâte de retrouver. L'odeur forte de désinfectant nous prenait à la gorge, et il n'y avait qu'une chose à faire pour l'oublier, se jeter dans le bassin du grand bain.

Aussi évidemment que deux et deux font quatre, nous reformions notre osmose initiale ; nos mouvements se réorchestraient fluides et synchronisés ; imperméables aux autres nageurs nous étions nous-mêmes ; seules à deux, face au reste du monde ; Biche à nouveau en tête, moi calée sur elle.

Ce ne fut pas la chance, mais un coup de téléphone du maître nageur à la fédération de natation, qui mit sur notre route l'entraîneur de l'équipe de France.
Naturellement à la sortie du bassin, il nous toisa de pied en cap puis, incapable de nous différencier, proposa à celle de tête d'intégrer son équipe de nageuses.

La terre ferme voulait nous séparer. Nous étions contre, mais nos parents, que j'aurai pu tuer de mes mains, donnèrent sans hésiter leur accord pour laisser partir Biche dans le centre de formation de l'équipe de France.

Ma jumelle, mon âme sœur, ma Biche, n'avait jamais souhaité la mort de qui que ce soit. À l'exception de la sienne, qui lui permit de s'extraire de cette séparation qu'elle n'arrivait ni n'arriverait jamais à accepter.

La nuit précédant son départ, il avait beaucoup plu, la route était mauvaise du fait des nappes d'eau qui s'y étaient formées. Mais notre père, très certainement impatient de pouvoir enfin se débarrasser d'une de nous, roulait trop vite.
Biche, toujours si fine, sentit bien avant moi les roues ne plus adhérer à l'asphalte. Sans hésiter, elle détacha sa ceinture de sécurité et attrapa mes mains pour m'empêcher de l'imiter.

Pour la première fois de notre existence, nous n'étions plus ensemble. Alors que moi j'étais solidement arrimée à mon siège, son corps à elle bringuebalait aux rythmes des tonneaux effectués par la voiture.
Un instant encore, un dernier, nous nous ressemblions. Puis elle s'abîma, se transforma, se disloqua. Son image ne renvoyait plus la mienne. Où était mon autre ? Je n'étais plus que peur, colère et douleur.

Quand je repris connaissance, mes parents, tout de noir vêtus, m'annoncèrent que j'étais sortie indemne de la collision ; contrairement à Lou.
En prononçant mon acte de décès, ils avaient décidé laquelle de nous deux n'avait pas survécu, choisi de ne garder auprès d'eux aucune de leurs filles puisqu'en désignant Biche comme survivante, ils l'envoyaient nager en centre de formation.

Leur autorité sur moi, la chair de leur chair, dépassait de beaucoup ce qui aurait dû leur être autorisé. Non seulement je perdais une partie de moi, ma jumelle, mais je ne pouvais plus continuer de vivre en mon nom.
Quitter ces deux monstres me fut facile. Me retrouver sans elle, et l'incarner, le fut beaucoup moins. Elle me manquait tellement.

Durant les années où j'étais encore mineure, j'avais dû visiter plusieurs fois mes géniteurs. Ils étaient heureux avec leur chien, Fidèle. Je repartais invariablement de chez eux avec la nausée.

« Y a-t-il une vertu dans l'oubli ? » Ce fut le sujet de mon épreuve de philosophie au baccalauréat. Ma note avait été catastrophique. J'avais écrit une phrase, une seule : « Je ne désire rien que de ne jamais oublier ni pardonner. »

À présent que les projecteurs sont éteints, que les podiums sont gravis par de nouvelles championnes, il est clair que toutes mes vies d'avant n'existent plus ; les mauvaises comme les triomphales, sans qu'il soit question pour moi de les enfouir ou de les reprendre.
Peut-être avais-je enfin saisi la vertu de l'oubli ?
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Bob Pollen  Commentaire de l'auteur · il y a
Soyez vous-même, les autres sont déjà pris" Oscar Wilde
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Eve Nuzzo · il y a
Très fort. Cruel, comme la vie.
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Kolgard Sino · il y a
Ah ouais ! ça tape fort dès les premiers paragraphes ! Et ça continue à coup d'uppercut. Texte très fort, j'ai beaucoup aimé. Pour une raison qui m'est inconnu je retrouve beaucoup de jumeau dans les histoires sportives sur Short, je sais pas d'où ça vient, ça me laisse perplexe. Excellente continuation !!
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Bob Pollen · il y a
pour répondre à ta question peut-être que n'étant qu'un demi-sportif ;) à deux nous serions meilleur^^
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Kolgard Sino · il y a
Mdrrr bravo bien vu ahaha
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Joël Riou · il y a
Une histoire assez morbide sur l'absence d'amour parental et les affres de la gémellité !
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Joëlle Brethes · il y a
Quel terrible récit !
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Carl Pax · il y a
Finement abordée, la séparation avec "son autre". J'ai trouvé cette histoire très réaliste, alors qu'elle porte paradoxalement une sorte de magie sombre, à travers le sacrifice. Les parents mal aimants semblent créer une sorte de malédiction inéluctable, et le chien Fidèle occuper deux places désormais vides. Et une sorte de résignation comme un abandon dans la chute, liée à la nécessité de l'oubli.
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Isabelle Levy · il y a
Texte très original Mon soutien
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Bob Pollen · il y a
Merci Isabelle.
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Pat Vermelho · il y a
Un très beau texte sur la gémellité et leur lien unique, véritable pouvoir d'attraction. Je suis séduit.
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Bob Pollen · il y a
Tant mieux et merci pour votre lecture
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Sylvie Neveu · il y a
J'en redemande ! C'est comme une robe qui tombe parfaitement, comme un soulier idéal. Je vais vous relire pour bien profiter de la justesse des choses. Et je vous remercie
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Bob Pollen · il y a
C'est moi qui vous remercie pour votre commentaire.
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Blackmamba Delabas · il y a
Ça tape... J'aime beaucoup.
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Guy Bellinger · il y a
Une conte noir de jumelles et de parents (presque) indignes proprement fascinante. On y plonge et on n'en ressort pas indemne.
Si une autre histoire cruelle de (presque) frères dont l'un est surnommé Loup vous tente, voici "Entre Cabot et Loup" (Entre cabot et loup (Guy Bellinger))

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Bob Pollen · il y a
Bien sûr, avec plaisir!

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