La Publicité

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Les voyages "déforment" la jeunesse dit-on, je n'ai pourtant pas tellement voyagé mais suis tout déformé! en outre j'ai l'esprit tordu, voilà ce qui arrive lorsque l'on a la musique dans le sang  [+]

Dans la famille on ne tarissait pas d'éloge sur cette jeune femme à un point tel que je finis par lui trouver les qualités qu'on lui attribuait. Je l'épousais. La publicité venait de faire une nouvelle victime.
Certes ! elle possédait tous les attraits physiques qu'un homme puisse espérer et si je l'aimais parée de ses atours, je l'adorais encore plus au naturel. Moralement, elle ne possédait pas que des défauts, et notre entente dura jusqu'à l’évaporation du charme qui nous liait. Mais elle n'était qu'une image, l'image que les gens voulaient voir en elle. Aujourd’hui encore, des années après notre divorce, elle en abuse. On ne voit qu'elle à la une des magazines ou à le télévision. Elle vend et fait vendre. Elle vient me narguer jusque dans mon salon, à l'heure du film, enfin juste avant le film, au moment où elle s'exhibe dans des spots publicitaires. Elle m'a quittée pour un publiciste. Mes parents avaient vanté ses qualités, maintenant elle vante celles des autres. Naturellement elle n'a jamais vanté les miennes. Je suis une victime de la publicité.
Aussi ai-je pris la « pub » en horreur.
Lorsque j’ouvre un journal, lorsque je vois une affiche, lorsque j'entre dans un centre commercial et même lorsque j'ouvre mon ordinateur, je suis bombardé de publicités. Un journal, je peux m'en passer, une affiche, je peux détourner les yeux, un centre commercial, je peux l'éviter, mais sur l'ordinateur, impossible d' y échapper.
J'ai un très bon ami. Didier. Il travaille dans la pub informatique. Il doit connaître un truc du genre: jeu de touche à touche à conjuguer ensemble. Il appelle ça «un raccourci.» Je m’emmêle les doigts dans ces combinaisons de touches à taper simultanément et trouve que ça ne raccourci rien du tout!
––– Comment fait-on pour échapper à la pub ? Il doit bien y avoir une astuce !
––– Oui. Il existe un logiciel. Mais lui-même fait de la pub pour se faire connaître. Et il ne te lâchera pas, il t’enverra de la pub pour des systèmes anti-pub encore plus performants.
––– Donc il n’y a rien à faire !
––– Si! va sur une île déserte. Pas d’électricité, pas de TV, pas d’ordinateur, et même pas de facteur pour remplir ta boite aux lettres.
––– T’en connais-toi une île déserte ?
––– Oui.
––– Bavard comme tu es, il y a longtemps qu’elle ne doit plus être déserte.
––– Une île déserte, c’est désert. Il n’y a personne.
––– Et où se trouve-t-elle cette île déserte ?
––– Loin, très loin.
––– Dans le pacifique naturellement! Une île avec des cocotiers, et s’il y a des cocotiers il y a des cocottes avec de drôles de coco qui leur collent aux fesses.
––– Y’a pas de cocotiers, y’a pas de cocottes, y’a pas de coco à la noix. Y’a personne parce qu’on ne la voit pas. On ne la voit qu’à temps partiel, qu’à marée basse. Elle est tellement loin, que les gens qui l’aperçoivent, le temps qu’ils y arrivent, c’est la marée haute et elle a disparu.
––– Ton histoire ne tient pas debout, avec les jet skis on peut y arriver à la vitesse du son.
­— Impossible. Le son, c’est ce dont elle a horreur. Le bruit la fait fuir. Elle disparaît instantanément.
––– Mais alors si elle disparaît, comment sais-tu qu’elle existe ?
––– C’est une île parce que j’y suis. J’éteins l’ordinateur, la TV, la lumière. Je fais silence et je suis sur mon île. Il n’y a personne. Il faut faire le vide, ne penser à rien, peu de gens y arrivent car ceux qui ne pensent à rien y pensent tout le temps.
Je le voyais venir. Il me menait en bateau avec son histoire d’île invisible, le silence intérieur... faire le vide... le bouddhisme et le yoga... on est possédé par nos possessions... l’enfer c’est les autres. Je connais tout ça par cœur.
––– Avec une telle philosophie, pourquoi t’es-tu lancé dans la pub ?
––– Pour comprendre le système de l’intérieur.
––– Et ta conclusion ?
––– C’est imparable. On n’y échappe pas. Elle te phagocyte sans que tu t’en aperçoives. Souviens-toi de Dubo... Dubon... dans le tunnel du métro, pas sur les quais ou les couloirs, seulement dans les tunnels. Avec la vitesse de la rame tu n’enregistrais pas le message. Ton intelligence ne suivait pas, mais ton inconscient le retenait. C’était génial. De la pub subliminale. Aujourd’hui, tu as oublié les réclames de ces années-là sauf celle-ci. Tu ne te rends même pas compte que tu es conditionné par la pub. C’est le moteur de l’économie. Elle suscite le désir d’objets dont on n’a pas besoin. Mieux, elle te fait acheter des objets qui la diffuseront: des journaux, des baladeurs, des radios, des TV. Et tu t’y laisses prendre sans t’en apercevoir, tu marches. Tu marches avec des godasses portant le nom de la marque, dans des chaussettes estampillées, tes vêtements te transforment en homme-sandwich. Nous vivons dans une société de provocation. La pub est le fer de lance de la provocation. Elle provoque le désir. Elle suscite le besoin de tout ce qui t’est inutile. Elle te met en état de manque, elle fabrique des idoles, des mirages, de fausses valeurs qui se dégonflent dès que tu les possèdes. Aussitôt elle suscite un nouveau besoin. Tu cours après, tu n’échappes pas à ce mouvement perpétuel. Tu n’es jamais satisfait car la
satisfaction c’est la disparition du désir et le rôle de la pub c’est de provoquer un éternel désir. Quand j’ai compris ce processus, je me suis enfermé dans mon île déserte.
––– Fausse route. On ne peut pas vivre ainsi. Tous ceux qui ont fait l’expérience de l’île déserte n’ont eu qu’une envie: en déguerpir au plus vite. Les moustiques, les cocotiers qui ne font pas d’ombre, ça existe, sans compter la solitude: mets-toi ça dans la tête: la solitude n’est supportable qu’à plusieurs.
––– C’est l’astuce de la pub. Débusquer le solitaire pour l’intégrer dans un groupe. Au solitaire on propose l’âme sœur. Une armée de solitaires est une cible idéale. On leur vend le mariage avec tout ce qui va avec: la robe, le déodorant, l’appartement, l’aspirateur, la voiture, la voiture de bébé et même l’avocat pour le divorce. Tu n’y échappes pas.
––– Selon toi, pas d’avenir sans pub, c'est imparable !
––– Rien à faire ! Observe ! Même en période de récession, tu crois que la pub va disparaître. Pas d’argent, on supprime tout ce qui ne semble pas vital, à commencer par les arts, la lecture et le coiffeur. Tu crois que la pub va disparaître aussi. Pas du tout! Elle s’étale davantage pour relancer les affaires. Lorsque l’argent ne tourne pas, on se tourne vers les économies. La pub t’engage à te serrer la ceinture. Elle t’engage à acheter une ceinture plus courte, l’astuce consiste à te faire croire que tu vas économiser en achetant économe. Mais tu achètes ! Achetez moins cher est le mot d’ordre. Tu t’y laisses prendre. La pub est le moteur de notre société.
Il n’avait pas tort. Denis savait de quoi il parlait. Combien de fois me suis- laissé prendre, combien de fois mon esprit critique a-t-il été aveuglé ! Alors mon indépendance d'esprit, après sa tirade, je peux en douter ! Surtout avec un système aussi insidieux qui sans en avoir l’air d’y toucher m’intoxique et me manipule mentalement. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai mordu à l’appât des réductions. J’achète des réductions.
Un jour ma première femme, celle qui fait maintenant de la pub à la télé, est revenue avec le coffre de la voiture plein de fanfreluches qu’elle appelle des objets de première nécessité. Encore un effet de la pub. Elle avait fait les soldes avec une amie. La période des soldes est dangereuse pour mon compte en banque. S’y rendre avec une copine aggrave le péril. A ce moment de l’année j'aurais dû la suivre pas à pas, ne pas la lâcher d’une semelle, même dans les cabines d’essayage pour la persuader que ce mignon corsage ne lui allait pas du tout, que cette adorable jupe tombait mal, qu’elle se tordrait la cheville avec cette paire d’escarpins et qu’elle trouverait mieux et encore moins cher dans la prochaine boutique. Mais la perspective d’avoir à supporter le matraquage de la publicité, depuis le parking jusqu’aux caisses des grands magasins, me faisait rendre les armes. J’ai passé l’âge des révoltes sans espoir. Face à ce totalitarisme, je baissais les bras et déposais au râtelier ma lance de Don Quichotte.
Donc ma femme revenait des soldes, radieuse, l’humeur joyeuse. Je
soupçonnais immédiatement le pire car habituellement elle sortait de voiture en récriminant contre ces conducteurs qui la doublaient dans les virages en lui collant à l’arrière-train.
Dans le coffre, des sacs en bataille attendaient l’heure de la délivrance. Certains, exhibaient des rotondités inquiétantes pour mon compte chèque. D’autres, plus sournois, se cachaient modestement sous le sceau de grandes marques... de l’un d’eux elle brandit bien haut un ensemble qui pour moi ne représentait qu’une facture supplémentaire.
––– Regarde ! me dit-elle triomphalement, avec les remises obtenues j’ai pu m’acheter ce ravissant tailleur de chez Chanel.
Je soupçonnais immédiatement l'une de ces innombrables contrefaçon qui inondent nos marchés et j’aurais dû me taire, encaisser sans rien dire, enfin, encaisser est une façon de parler ! car je n’encaissais qu’un découvert, mais je ne résistais pas au plaisir de faire un jeu de mot et j’enchaînais.
––– Es-tu certaine qu’il n’a pas traversé le Channel sur un bateau en provenance de Chine ?
Elle m'a jeté un œil noir, a remballé ses affaires, pris sa valise et m'a quitté.

Depuis elle me fait une sacrée publicité...

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