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La prisonnière

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Enfin le voici, une petite valise à la main. Je descends la vitre avant passager pour mieux l'observer et sentir ce vent oublié glisser sur ma peau. Mais que cela m'a semblé long ! Il sort par où il est entré il y a quinze ans ; toute une éternité pour moi.
Il sort, aveuglé, une main pour protéger ses yeux devenus si fragiles, étourdi par le monde bruyant des gens pressés, ceux qui ont l'espace et la lumière, ceux qui passent sans un regard devant l'homme libre à nouveau. Il sort seul, en pâture au monde grouillant qui le croise et le bouscule. Éblouie, je rabats le pare-soleil devant mes yeux restés toutes ces années dans l'obscurité et je caresse encore une fois la photo coincée au dos, sous l'élastique ; derrière les cabines de plage, le casino...
Le voici ; je soupire alors, je respire enfin. À son visage, de profondes rides ; une terre tranchée par les griffes du soc, comme ces bâtons sur les murs de la chambre, en paquets de douze, que j'ai gravés à la craie et que j'ai barrés ensuite pour mieux compter le temps qui ne passait pas. Une ride pour chaque nuit, à attendre le jour, à attendre son retour...
Il est là, sous le soleil ardant qui faiblit peu à peu et, tout doucement, je renais de mes cendres, terre aride et brûlée que j'étais, implorant le ciel, mes bois secs et crochus vidés de toute sève, bras tendus sous l'averse qui approche. Je décroche la photographie et la retourne machinalement ; Cabourg, juillet 2003, c'était trois mois avant l'accident. Il a dit qu'il ne l'avait pas vue, qu'elle avait surgi de nulle part et qu'il avait pris peur...
Moi aussi j'ai eu peur ; j'ai attendu, mains jointes, à genoux, dans la pénombre, pour qu'il me revienne vivant ; moi aussi, j'en ai déversé des torrents, jusqu'à vomir mon chagrin et rouler avec les bouteilles vides sur la moquette. Moi aussi, j'ai compté les nuits à coups d'entailles sur mes poignets, une pour chacun de mes départs manqués. Bien des fois j'ai hurlé, silencieuse, la gueule ouverte contre l'oreiller, jusqu'à mordre la plume, au milieu des peluches bien rangées sur le lit.
Et puis j'ai compris ; j'ai compris qu'il me fallait rester coûte que coûte, qu'il était ma déraison de survivre. Alors, tout ce temps, j'ai clos ma porte, barricadé mes fenêtres, enseveli mes larmes et bâillonné ma bouche. J'ai attendu, le cœur au repos, à demi battant, le corps en sommeil et la haine en sourdine, car à quoi bon dépenser de l'amour, de l'air et du sang quand on vous a tout pris.
Il est là, à quelques mètres, de l'autre côté de la rue. Je remonte la vitre pour mieux me souvenir de lui, tout sec et tout crochu, derrière le plexiglas, impassible au verdict qui vient de tomber. Quinze années ; il m'a tant manqué. Quinze années de patience et de colère refoulée...
Et soudain, sur le pare-brise, elles commencent à tomber. Je les sens pénétrer mon épiderme ; elles me transpercent avec douceur puis lentement ruissellent et m'inondent de toutes parts, terre craquelée que j'étais, mes bois secs et crochus remerciant le ciel qui m'abreuve enfin.
Et mon cœur à nouveau me fait signe, lui que je croyais mort ; il est là, maladroit au début, chaotique et toussoteux sous la peau, comme une vieille guimbarde au fond de la grange, poussiéreuse sous la bâche. Il tapote puis frappe puis tambourine sous le corsage, impatient et fougueux, jusqu'à me faire mal, ce mal qui me fait à présent tant de bien. Le voilà qu'il cogne, jusqu'à pousser les seins que je n'ai plus, tellement amaigrie que je suis, une femme sans apparence, sans forme, sans parfum ni désir, si ce n'est celui de le revoir. Il m'a tant manqué ; j'ai tant rêvé de ce jour à longueur de nuits, à langueur de lui ; j'ai tant compté les bâtons sur le mur...
Je regarde la photographie une dernière fois ; devant les cabines de plage sa chevelure épaisse et ses éclats de rire. Mon ongle essuie les quelques gouttes d'eau salée sur son front. Elle vient de sortir du bain, treize années de joie ; elle a faim, treize années d'amour ; il y a des chocos BN et une bouteille d'Orangina dans la glacière. Treize années à dévorer l'existence et puis plus rien. Sa vie valait plus, beaucoup plus. Il a dit qu'elle pédalait dans le noir, qu'il avait juste heurté l'arrière de la bicyclette et qu'il ne l'avait pas vue tomber...
Il attend, comme s'il m'attendait ; je prends l'arme dans la boite à gants et je replace la photographie derrière le pare-soleil. C'est une histoire d'adultes... elle ne comprendrait pas ; elle va monter dans sa chambre, au milieu des peluches, et se boucher les oreilles pour ne pas sursauter aux coups de feu. Ce ne sera pas long et je ne reviendrai pas.
Il est seul ; il attend le bus. Il est temps. J'ouvre la portière que je ne referme pas ; à quoi bon... là où je vais, les portes seront toujours fermées. Je veux être libre une dernière fois. Je traverse la rue sous la pluie battante ; elle m'a tant manqué. Ma main ne tremble pas. Je suis si heureuse de le revoir ; il m'a tant manqué.


Le directeur de la prison resta un instant les yeux fixés sur les feuillets qu'il venait de lire puis il prit dans ses mains le petit cadre posé sur son bureau et caressa de la pointe de son ongle le visage de sa fille collé tout contre celui de son épouse. Et, sans regarder la femme assise face à lui...
— Quand a-t-elle écrit cela ?
— À l'instant ; mon atelier d'écriture a lieu le mardi et le jeudi et c'est la première fois qu'elle vient. Je leur ai laissé trente minutes pour écrire ce qu'elles voulaient. Les autres femmes m'ont demandé quoi ; elles ne savaient pas. Elles trouvaient ça idiot. Elle, ne m'a rien dit ; elle a observé le mur un long moment puis s'est mise à écrire sans s'arrêter. Quand il a fallu lire, elle a dit non de la tête ; je n'ai pas insisté... Elle m'a tendu les feuilles et puis les gardiennes sont venues les chercher. Alors j'ai lu et j'ai pleuré. Je connais son histoire ; c'était dans la presse l'année dernière.
Le directeur reposa le cadre et leva les yeux vers l'enseignante.
— Vous savez... quand les policiers l'ont trouvée assise sur le trottoir, près de l'homme qu'elle venait d'abattre, elle n'a rien dit ; elle s'est laissée menotter sans résister. Durant l'interrogatoire, elle est restée muette et son avocat commis d'office ne savait plus quoi faire. Au tribunal, elle est restée sourde aux questions qu'on lui posait, comme si elle était ailleurs, et depuis qu'elle est ici, c'est la même chose. Aujourd'hui, elle a enfin communiqué avec quelqu'un et ce quelqu'un, c'est vous.
L'enseignante esquissa un sourire.
— Je n'ai rien fait de particulier ; pour moi c'est juste une détenue comme les autres, même si je dois avouer que ce qu'elle a écrit est, comment dire, inhabituel et cruellement beau ; oui c'est ça, cruellement beau. Ce n'est pas tous les jours que l'on lit ce genre de choses de la part d'une détenue.
Le directeur saisit les feuillets et, les lui montrant...
— Pas une détenue... non. Je dirais plutôt que c'est une femme libre à présent.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Michel Potherat · il y a
Bon... c'est encore moi... et comme d'habitude , je pleure.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Vous avez mal où ?
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Marie Quinio · il y a
Ma-gni-fi-que !!
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
... mais pas sélectionnée !
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Marie Quinio · il y a
Très dommage sincèrement
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CAMILLE · il y a
oui dommage!
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CAMILLE · il y a
Un trés beau texte !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci ... mais pas sélectionné !
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Julien1965 · il y a
C'est un texte fort, "cruellement beau" qui m'a pris aux tripes. J'aime beaucoup votre écriture car vous avez du talent pour décrire la douleur, la blessure inguérissable. Bien à vous et encore bravo pour ce texte !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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Jarrié · il y a
Très beau texte qui méritait tout autant d'être retenu par le jury.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
un peu déçu effectivement. j'attendais beaucoup de cette nouvelle.
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Charieau · il y a
Oui elle est enfin libre, libre de faire son deuil. toutes mes voix
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de votre commentaire
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De margotin · il y a
J'ai aimé
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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pattes de cigogne · il y a
ce petit sursaut au cœur quand on comprend qu'elle est libre maintenant... votre prose m'a tenue en haleine, merci !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
de rien.. merci de votre visite !
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Champolion · il y a
D'habitude,les histoires de vengeance"à la Bronson",le héros soulageant à la fin le lecteur par un passage à l'acte violent et cruel,à la mesure de ce qu'il a subi,m'énervent!...
Là,on n'est pas dans une histoire uniquement articulée autour de la vengeance,les sentiments s'entremêlant de manière parfois contradictoires sont fort bien décrits.
Le phénomène est ,comme bien souvent,très bien cerné par JACB,que je salue
Mes voix
Champolion

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Effectivement la vengeance n'était pas mon but.plutôt une paix intérieure que j'ai choisie de faire passer par la vengeance et encore, il lui a temps manqué cet homme.elle a besoin de lui.
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