La plume de Tamanrasset

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"L'esprit s'enrichit de ce qu'on lui donne et le cœur de ce qu'il donne." Victor Hugo J'écris, tu lis, elle suggère, nous améliorons, vous encouragez, ils partagent  [+]

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Tamanrasset – Mars 1932
Depuis deux jours, le sirocco soulevait le sable brûlant qui s’engouffrait dans les moindres interstices du chèche de Youssouf. Habitué à voyager sur de longues distances et dans des conditions climatiques extrêmes, il poursuivait sa route, les yeux rivés en direction du nord. Lorsque le vent tomba, ses pupilles bleues distinguèrent les remparts de Tamanrasset. Satisfait, il sourit, fit signe à sa femme que leur destination était proche et interpella son fils qui, perdu dans ses pensées, marchait au rythme du méhari chargé d’étoffes. Conformément à la tradition touareg, la famille Ben-Qurra participait au grand marché annuel qui se tenait dans la citée bâtie au pied du Hoggar afin d’y vendre leurs tissus traditionnels teintés selon des pratiques ancestrales.
Du haut de ses douze ans, Saïd examina ce paysage désormais familier : le soleil couchant enflammait la roche la parant de rouge et d’ocre. Au loin, quelques oliviers projetaient leur ombre fantomatique sur un puits où des bergers étaient rassemblés avec leurs chèvres faméliques. Soudain, un vrombissement se fit entendre. Les hommes autour du point d’eau se redressèrent et tous dirigèrent leur regard interrogatif vers le ciel lorsque, jaillissant du sommet volcanique, la silhouette chancelante du Laté 26 apparut. Elle dessina une courbe avant de se positionner au-dessus de la piste d’atterrissage. Le moteur suffoqua, l’appareil vacilla puis se posa après deux rebonds avant d’achever définitivement sa course dans le sable. Saïd sentit les battements de son cœur s’accélérer en reconnaissant le sigle de l’Aéropostale. Il s’élança aussitôt vers le hangar où l’aéronef venait d’entrer, salua les mécaniciens puis se jeta au cou du pilote, le cœur en liesse. Édouard Beaugency échangea quelques mots avec l’enfant qu’il trouva grandi et changé avant d’ouvrir le coffre contenant le courrier qu’il transportait. Fasciné par l’oiseau de fer et l’homme qui le pilotait, le jeune Touareg buvait les dires de celui qui, depuis quatre ans, avait ajouté une étape à son parcours. Chaque année, ces retrouvailles leur procuraient tant de bonheur que l’attachement qu’ils se portaient l’un l’autre était évident.
— Vous l’avez toujours ? demanda Saïd en désignant la broche en forme de plume piquée sur le revers de la veste d’Édouard.
— Oui, elle ne me quitte jamais, confirma le pilote.
— Est-ce que vous me la donnerez un jour ?
— Tu sais bien que c’est mon porte-bonheur. Je la garde en souvenir de ces gens que je ne reverrai plus, compléta-t-il avec un peu de mélancolie dans la voix.
L’espace de quelques instants, les pensées d’Édouard le plongèrent dans le passé, en Bolivie. Un de ses tout premiers vols en Amérique latine l’avait confronté au dénuement des Amérindiens. Il avait pris l’initiative de transporter vers l’hôpital le plus proche une jeune fille mourante. Sa guérison inespérée avait provoqué un élan de générosité de la part des villageois qui lui avaient remis ce bijou argenté dont la valeur était bien plus que monétaire. Aux yeux du monde, la plume que le pilote arborait symbolisait son métier tandis que pour lui, qui la portait contre son cœur, elle lui rappelait la résilience et la bonté de ces personnes.
Interpellé par ses parents, l’enfant quitta Édouard en jetant un dernier coup d’œil à l’avion qui craquait encore d’avoir subi les assauts du vent et la fournaise du désert qu’il avait survolé. Ce soir-là, tandis que les étoiles pâlissaient dans le ciel, Saïd sourit s’imaginant qu’un jour, il volerait aux côtés de son ami français.
Aux premières lueurs du jour, la famille Ben-Qurra s’activa dans l’agencement de son étal. Youssouf suspendit quelques bijoux d’argent et posa son regard satisfait sur les étoffes disposées devant lui. Les teintes, qui allaient du bleu cobalt au bleu ciel étaient harmonieusement placées. Encore fatigué du voyage effectué les jours précédents, l’enfant se cala sur un pouf puis, bercé par la voix d’un joueur de kora et l’atmosphère du marché, s’assoupit. En fin de journée, il fut entraîné par son cousin Moktar. Dans le dédale du souk, ils se faufilèrent entre des paniers de fruits, contournèrent des jarres gorgées d’huile et des corbeilles bombées d’épices avec une agilité déconcertante avant de se réfugier sous les arcades du caravansérail. Là, ils furent rejoints par d’autres garçons qui rivalisaient d’ingéniosité pour trouver le plus beau trésor du marché. Ils s’étaient lancé le défi de dénicher la perle rare parmi les objets abandonnés au sol ou oubliés sur un coin de table. Une fois réunis, ils arboraient leur trouvaille en disputant sa valeur avec fierté avant de procéder au vote. Ce jour-là, il y avait deux boutons de nacre irisée, un fragment de poterie, un morceau de tissu portant des inscriptions, une perle échappée d’un vêtement et une plume en argent qui, de loin, remporta tous les suffrages. Moktar la tenait dans sa paume avec fierté sous l’air ébahi de ses concurrents. Saïd reconnut aussitôt la broche d’Édouard et voulut dénoncer son cousin, mais celui-ci le bouscula et s’avança vers le patio pour que le soleil fasse resplendir le bijou. Tandis que la discussion s’animait, il se demanda comment il avait pu se la procurer puisque jamais le pilote ne s’en séparait ou ne la retirait de son blouson. Il en vint à la conclusion qu’il l’avait dérobée et cette idée l’irrita. Il était d’autant plus déçu qu’il s’agissait d’une personne de sa famille.
— Magnifique, applaudissez le vainqueur ! scanda-t-il en bombant le torse.
— Je parie que tu l’as volé ! lança avec méfiance un dénommé Salim.
— Je l’ai trouvé c’est tout, je n’y suis pour rien si tu n’as pas eu de chance cette fois.
Mais Salim qui doutait de sa sincérité le provoqua. Il rallia deux amis à sa cause et en moins de cinq minutes, une bagarre éclata. Saïd resta en retrait observant la réaction des autres qu’il trouvait légitime. Après tout, son cousin était un voleur. Entre les coups et les insultes qui fusaient, il l’entendit l’interpeller et lui lancer la broche qu’il attrapa au vol. Il la fourra dans sa poche et se plaqua contre un pilier, juste à temps. Deux cavaliers arrivés en trombe soulevèrent une nuée de sable et de poussière. Les chevaux se cabrèrent à moins d’un mètre du petit groupe subitement figé devant l’incompréhensible. Le hennissement se mêla aux cris des témoins de l’accident, un homme tomba, un autre hurla de douleur, des femmes se précipitèrent écartant les enfants du danger, des babouches et des turbans volèrent, les gens se dispersèrent. Puis, le nuage se dissipa et des silhouettes se penchèrent au-dessus d’un corps resté au sol. Saïd tremblait tant qu’il avait peine à marcher et sa gorge était si sèche qu’il avait l’impression d’avoir absorbé toute la poussière en suspension dans l’air. Il s’approcha et reconnut la tunique de Moktar qu’une flaque de sang imbibait. Il s’accroupit, ôta la terre du visage de son cousin et lui agrippa la main. Dans un ultime effort, ce dernier lui fit promettre de restituer la broche à son propriétaire, puis ferma les yeux. Des personnes écartèrent Saïd afin de pouvoir déposer le blessé sur un brancard et l’évacuer au pas de course. Il suivit le convoi des yeux puis se laissa errer sans but, tête baissée, en proie à ses doutes. Ses pas le conduisirent vers une échoppe qui exposait des colliers, bracelets et autres bijoux. Subitement, comme si sa conscience s’était éclairée, il réalisa qu’il avait une mission de haute importance. Il glissa la main dans sa poche pour y confirmer la présence de la plume et, rien qu’en touchant l’objet, sentit une énergie nouvelle le porter.
Il revint en courant vers l’étal de ses parents, leur raconta l’accident et, tout en tirant sur la manche de son père, le supplia de l’accompagner jusqu’au logement d’Édouard. Ralentis par la foule qui arpentait encore le marché alors que la journée s’achevait, ils arrivèrent à bout de souffle dans le hall de l’hôtel. Lorsque le concierge révéla que le pilote venait de partir, Saïd ne put contenir sa colère. Il exigea un cheval pour rattraper le français sous le regard éberlué du personnel présent. Le touareg excusa l’attitude de son fils et l’extirpa du patio où des curieux s’étaient amassés pour observer l’enfant déchaîné qui se débattait malgré les injonctions de son père. Youssouf se dirigea vers une place à l’écart afin d’apaiser son fils.
— Calme-toi Saïd ! Le gardien a dit qu’il était parti en voiture pour deux ou trois jours. Ne sois pas inquiet, ton ami va revenir et tu lui rendras sa broche.
— Mais tu ne comprends pas, il ne voyage jamais sans elle, c’est son porte-bonheur !
— Dans ce cas, nous dirons une prière pour lui. Je préfère confier sa vie à Dieu plutôt qu’à un objet, si beau soit-il.
Les deux journées suivantes parurent interminables au jeune Touareg qui s’inquiétait pour son cousin et se languissait du retour du pilote. Quand Édouard rentra en fin de soirée, il fouilla une énième fois sa chambre à la recherche de sa broche, en vain. Il réinterrogea le personnel de l’hôtel, mais ce dernier était bien plus préoccupé par l’état de santé d’un certain Moktar. À l’aube du jour suivant, il se rendit au marché pour s’imprégner, une dernière fois avant son départ, des odeurs et des couleurs de ce lieu si cher à son cœur. Surpris de ne voir personne à l’emplacement de la famille Ben-Qurra, il consulta le voisinage et apprit qu’ils étaient au chevet du jeune blessé du caravansérail. Comme il ne pouvait pas attendre plus longtemps, il se résigna et se regagna l’aéroport.
De son côté, Saïd qui avait veillé une partie de la nuit émergeait difficilement de son sommeil. En dépliant les lés de tissus avec sa mère, il entendit le joueur de Kora dire qu’un Français s’était présenté la veille. Aussitôt, l’enfant laissa tout sur place, enfourcha un cheval et s’élança au triple galop hors les murs de la ville. Alors qu’il était à quelques centaines de mètres de la piste, il perçut le bruit du moteur de l’aéronef. Il talonna de plus belle sa monture implorant le ciel d’exaucer sa prière. Mais l’appareil qui avait déjà atteint la vitesse requise s’éleva et s’éloigna sous le regard désemparé du jeune cavalier. Le cœur déchiré, il le suivit des yeux, la poitrine soulevée par de profonds sanglots. La brise emporta ses larmes vers le ciel et les déposa sur les ailes de l’avion qui survola une dernière fois le Hoggar avant de disparaître derrière le sommet déchiqueté des montagnes.

Paris – 11 mai 1950

Saïd resta quelques minutes à observer le va-et-vient des visiteurs depuis le trottoir d’en face. Il réalisa que le moment qu’il attendait depuis si longtemps était tout proche.
Pendant près de deux décennies, il avait cherché à entrer en contact avec Édouard Beaugency, en vain. Après le départ du pilote, il avait appris que les vols ne reprendraient pas. Puis la guerre avait fait irruption dans sa vie et c’est en qualité d’infirmier qu’il s’était engagé, dans un premier temps, aux côtés des soldats français. Cinq ans plus tard, alors qu’il avait brillamment validé son diplôme de médecine générale, il avait été invité à se rendre à Paris pour une cérémonie commémorative. La France souhaitait rendre hommage à tous ceux et celles qui s’étaient tant investis. En feuilletant le journal à l’hôtel, son regard avait été attiré par le nom Beaugency. Il s’était dit que c’était l’occasion de restituer enfin la plume à son ami. Ce soir-là, le rythme cardiaque de Saïd trahissait à la fois l’excitation et l’inquiétude. Et si Édouard ne se souvenait pas de lui ? Si sa fille refusait de l’écouter et le prenait pour un menteur, que ferait-il ? Il sortit de sa poche la page qu’il avait prélevée et relut l’annonce : 12 mai – Inauguration de la Galerie d’Art rue Jacques Callot en présence de l’artiste Clarisse Beaugency. En venant la veille, il avait imaginé la trouver seule ou, espérait-il, avec ses parents en train de finaliser les préparatifs pour le grand jour. Il ne pensait pas y voir autant de monde. Il replia son parapluie et traversa la rue. Rapidement, il comprit que tous ces gens étaient munis d’un carton d’invitation pour l’avant-première. Néanmoins, il tenta sa chance.
— Bonsoir monsieur, vous êtes ? demanda poliment l’hôtesse d’accueil.
— Docteur Saïd Ben-Qurra.
— Je regrette monsieur, mais (elle parcourait des yeux la liste tout en pointant les noms) je ne vous trouve pas.
— Je sais, je voudrais simplement remettre quelque chose à la famille Beaugency.
— Je suis désolée, c’est une soirée officielle, si vous n’êtes pas sur la liste des invités, je ne peux rien faire pour vous. Revenez demain, la galerie est ouverte au public et mademoiselle Beaugency sera présente.
— Malheureusement, je reprends l’avion pour Alger demain matin, je n’ai que ce soir, insista-t-il.
— Seriez-vous un proche ?
— Je suis ami avec Édouard Beaugency.
L’hôtesse fronça les sourcils et lui rétorqua que pour quelqu’un qui prétend être un ami, il semble être mal informé puisque monsieur Beaugency est décédé il y a quelques mois. Elle le qualifia d’imposteur, le somma de ne point gâcher la soirée de mademoiselle Beaugency puis, en pointant son index vers l’extérieur lui demanda de quitter les lieux.
Confus, il excusa sa maladresse et s’éloigna à contrecœur, la tristesse se mêlant à des souvenirs pourtant heureux. Comment entrer en contact avec la fille d’Édouard sans s’imposer ni faire d’esclandre ? Il fit le tour du quartier à pas lents, mais aucune idée ne lui vint à l’esprit. Un courant froid s’engouffra sous les pans de sa redingote, l’incitant à se réchauffer dans une brasserie. Il commanda un thé et, bercé par les voix des clients, se perdit dans ses pensées. Vers 23 heures, lorsque le patron lui indiqua qu’il allait fermer, il s’extirpa de la banquette confortable et se dirigea vers un porche situé non loin de la galerie. Il glissa la main dans sa poche et caressa du bout des doigts la plume en argent dont il connaissait par cœur les détails. Soudain, il réalisa qu’il tenait là son laissez-passer : la broche.
Il traversa la rue à grandes enjambées, longea la vitrine et fut soulagé de constater que l’espace s’était considérablement vidé de ses occupants. Il entra et se dirigea vers une aquarelle représentant une grande plume multicolore. Il resta plusieurs secondes en admiration devant la perfection des coups de pinceau. Son regard fut ensuite attiré par un tableau figurant un paysage désertique aux couleurs ocre rouge, un peu plus loin, par une caravane avançant au milieu de dunes monumentales puis au fond une lampe mettait en valeur des chevaux au galop dont la crinière arborait des plumes dorées. Il remarqua un détail commun à toutes ces œuvres : une plume, la plume de la broche qu’il détenait. À mesure qu’il déambulait parmi les toiles il ne cherchait plus qu’elle, tantôt cachée, tantôt en évidence mais toujours présente. Il se figea devant l’esquisse d’un biplan dont les ailes étaient celles d’un oiseau. Bien qu’inachevé ce tableau était de loin son préféré. Une douce voix féminine le sortit de sa rêverie mélancolique.
— Excusez-moi monsieur, il est temps de partir, nous allons fermer.
— J’aime beaucoup ce dessin il me rappelle un pilote que j’ai connu, répondit-il sans détacher ses yeux du tableau.
— Un pilote ? questionna la jeune femme avec un mélange de doute et de curiosité.
— Oui, j’ai d’ailleurs une photo de lui en souvenir de notre première rencontre, poursuivit-il en sortant le cliché de sa poche intérieure.
— Rendez-la-moi, voleur ! s’indigna-t-elle en essayant de prendre la photo qu’il lui présentait.
— Je vous assure que je suis tout sauf un voleur, tenta-t-il d’expliquer posément en s’opposant à son geste. Il découvrit alors qu’il s’agissait de Clarisse, la fille d’Édouard.
— Dans ce cas, où l’avez-vous eue ? reprit-elle vivement.
— Je vous l’ai dit, c’est un pilote qui me l’a remise.
— Ulrick, faites sortir cet homme ! cria-t-elle à l’agent de sécurité avant de tourner les talons.
Elle se précipita vers le vestiaire où était rangée sa pochette en cuir, l’ouvrit et, toute tremblante, en sortit un cliché, en tout point identique à celui que Saïd tenait encore dans la main. L’incompréhension se lut sur son visage. Comment cet inconnu pouvait-il être en possession d’une photo de son père posant devant son avion en 1928 ? Que faisait-il ici, à Paris, qui était-il, pourquoi venait-il la perturber alors qu’elle se sentait encore fragile de la disparition de son cher papa ? Clarisse était en proie à l’incompréhension. Tandis qu’Ulrick le poussait dehors, Saïd se débattait, refusant de partir sans s’expliquer.
— Cette photo est à moi, je l’ai gardée précieusement en souvenir de ma première rencontre avec Édouard Beaugency. J’avais huit ans, j’étais fasciné par le facteur du ciel. J’avais fait le tour de son appareil, j’étais même monté à bord et puis il avait proposé d’immortaliser cet instant, magique pour moi, en prenant une photo.
La porte se referma sur le médecin qui continua d’argumenter, seul, sous la pluie. Clarisse essayait de se raisonner, de se calmer, mais les mots de Saïd ravivaient des bribes de conversations qu’elle avait eues avec son père. Cela ne faisait que la bouleverser davantage. Elle tourna le dos à la rue.
— S’il vous plait, attendez, je m’appelle Saïd, Saïd Ben-Qurra ! Pendant quatre années consécutives, il est venu à Tamanrasset, cette ville du Hoggar où mes parents vendaient leurs tissus. Il m’a parlé de vous, Clarisse…
Elle but un verre d’eau et pivota vers la vitre qu’il venait de frapper pour attirer l’attention. Malgré l’épaisseur du verre, elle entendait ce qu’il disait. Il l’interpellait en criant son prénom et la suppliait de l’écouter. Ulrick proposa d’intervenir, mais elle refusa. Elle sortit de la galerie et examina Saïd qui brandissait la photo.
— L’enfant que vous voyez ici, près de votre père, c’est moi ! expliqua-t-il en repoussant une mèche de cheveux détrempés.
— Qui me dit que vous n’avez pas eu cette photo auprès d’un autre pilote, il n’y avait pas que mon père, la preuve, sur cette image, je reconnais deux de ses collègues ! enchaîna-t-elle méfiante.
— Vous avez raison, mais c’est bien votre père qui me l’a remise, compléta-t-il en présentant le verso du cliché. Il a même signé de sa main ce petit mot à mon intention.
— Et qui me prouve que c’est vous sur la photo, des gosses fascinés par les avions, il y en a des tas en Afrique !
— Comme à son habitude, votre père portait une veste en cuir marron. Sur le revers il y avait piqué une broche en forme de plume, identique à toutes celles que vous dessinez et qui sont exposées derrière vous, expliqua-t-il avec compassion.
Clarisse sentit son cœur se serrer. Comment pouvait-il connaître ce détail. Elle ne parvenait pas à faire le lien entre son père et cet homme de quelques années son aîné.
— Malheureusement, après 1932, il n’est jamais revenu et la guerre a interrompu mes recherches.
— Quelles recherches ?
— J’avais gardé cette photo pour me souvenir de son visage et ne pas faire d’erreur quand je le reverrais.
— Pourquoi ? Que lui vouliez-vous ? demanda-t-elle en refrénant un sanglot.
— Lui remettre ceci, déclara-t-il en ouvrant sa main, dévoilant la plume en argent.
Clarisse sentit ses jambes se dérober, elle s’agrippa au bras de Saïd et ses yeux s’arrêtèrent dans les siens. Elle lut dans ce regard incroyablement bleu, la bienveillance et la sincérité. Après quelques secondes où le temps était comme suspendu, elle inclina la tête et saisit le bijou qu’il lui tendait. Alors que la pluie avait cessé de tomber, Saïd vit des larmes couler le long de ses joues. Il aurait voulu la prendre dans ses bras, mais, par respect, il préféra reculer d’un pas. Il prit une profonde inspiration, réalisant ce que cet objet singulier signifiait pour lui. Toutes ces années, la plume avait été son trésor, son porte-bonheur, son lien invisible avec Édouard. Maintenant c’était au tour de Clarisse de se la réapproprier. Absorbée par les images qui refaisaient surface, elle caressait la broche suivant les détails de la plume ciselée avec minutie.
— Cette broche appartient à votre famille. Votre père la considérait comme un porte-bonheur, il y tenait beaucoup et c’est par un malheureux concours de circonstances que je l’ai récupérée. J’avais promis de la restituer à son propriétaire, maintenant que c’est fait, je peux y aller.
Il la regarda une dernière fois, esquissa un sourire qu’elle ne vit pas puis murmura au revoir. Il avait beau se sentir allégé du poids de la mission qu’il avait faite sienne, il lui semblait qu’une partie de sa vie se détachait de son cœur et resterait ici, à Paris.
— Attendez ! s’il vous plaît Saïd, appela-t-elle alors qu’il était déjà loin. Vous seul connaissez l’histoire de cette broche, vous ne pouvez pas partir sans me la raconter.
Saïd jeta un coup d’œil à sa montre et acquiesça. Après tout, il pouvait bien rester éveillé quelques heures de plus pour partager ce qu’il savait. Il revint vers Clarisse, saisit délicatement sa main et examina la plume qui reposait dans sa paume.
Poussés par un vent mystérieux, ils regagnèrent la galerie et s’assirent côte à côte à même le sol, face au tableau du biplan. Posément, il entama son récit, retraçant le parcours extraordinaire de la broche. A la lumière de ses explications, Clarisse comprit l’attachement de son père pour Saïd. Elle découvrit aussi ce qui l’animait tant quand, dans sa vieillesse, il évoquait ses souvenirs de Tamanrasset.
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