La planque de Max

il y a
4 min
1
lecture
0

Je serai ton Orphée (extrait) : 11 heures sonnent au clocher tout proche ; je suis en avance ! Né avant terme, dans la maison familiale, j’ai les « pieds-noirs », et je deviens très vite « le  [+]

Un jardin, quelque part dans l’univers. Et autour de ce jardin, un mur ; un mur tellement lisse... tellement parfait. Max, prisonnier de cet enclos, se demandait encore comment il avait pu se retrouver là. Oh ! bien sûr, si les jumeaux n’avaient pas autant trituré sa formule, il continuerait à travailler avec passion sur la genèse du monde. Un monde qui obéissait à des lois physiques immuables, rassurantes. Tandis qu’ici, la science et ses certitudes n’avaient plus droit de cité. Mais pourquoi les manipulations mathématiques répétées auxquelles s’étaient livrés ses deux fils avaient-elles abouti à un résultat aussi tragique ? Ce prodige qui, par définition, défiait l’entendement, n’avait qu’une chance sur 13,8 milliards de se produire. Et pourtant, c’était arrivé !
Alors oui, pourquoi un simple « tripotage d’équation » avait-il ainsi été « sanctionné » ? Cette notion de sanction s’était peu à peu imposée à Max après une douloureuse introspection au cours de laquelle il s’était remémoré les nombreux drames qui avaient jalonné sa vie. Ce fut tout d’abord le décès prématuré de sa femme, puis la perte de son fils aîné mort au combat ; ses jumelles quant à elles, mourront en couches. La série noire se prolongea avec la destruction complète de sa maison lors d’un bombardement aérien ; s’ajoutera à cette terrible liste de malheurs, la tentative de suicide de sa petite-fille, et enfin, le coup de grâce : l’exécution de son second fils par les nazis. Après cette rétrospective accablante, Max ne put s’empêcher de s’interroger : un lien de cause à effet ne pourrait-il être établi entre sa fameuse formule, qui lui avait valu le prix Nobel de physique, et ce long chapelet d’épreuves ? Un peu comme s’il avait osé fouler un territoire interdit aux hommes. Une audace qui ne lui aurait pas été pardonnée. D’où aussi cet exil âpre et inattendu pour lui et ses rejetons, Ichka et Grigor : un responsable, deux coupables ?
Quoi qu’il en soit, sa priorité était à présent de protéger son imprudente progéniture. Ichka et Grigor étaient les seuls rescapés de l’hécatombe familiale, et il ne supporterait pas qu’ils disparaissent à leur tour. Car l’envie et la jalousie rongeaient toujours le cœur des jumeaux qui, même dans cet espace-temps où personne ne pourrait les applaudir, persistaient à vouloir dépasser le maître : ils passeraient de l’autre côté de cette enceinte que leur géniteur avait affirmé infranchissable. En fait, il y avait un moyen de s’évader de cet endroit hostile, mais ce qu’il y avait derrière était bien pire que ce no man’s land où ils étaient confinés ; Max n’en avait pas les preuves, mais il le ressentait en profondeur. La simple évocation de cet ailleurs lui glaçait les sangs. Alors Max l’avait dissimulé, cet unique moyen. Jamais les jumeaux ne la trouverait, l’échelle ! Car c’était bien d’une échelle qu’il s’agissait. Ici, par on ne sait quel maléfice, de purs concepts, accessibles seulement par l’intellect dans le monde d’avant, devenaient concrets, réels. Mais il était bien loin le monde d’avant, dans un avenir révolu ! Cette dernière expression, qui lui était venue spontanément, lui rappela cruellement qu’ici, l’absurdité était la règle. Mais était-ce vraiment un « ici » ? Ne faudrait-il pas plutôt parler d’un « maintenant » ? En effet, c’était bien dans le passé qu’ils avaient tous trois été projetés, et pas dans un lieu ! Dans ce maintenant, il était donc crucial de se méfier de ses sens, ou plutôt des représentations auxquels le cerveau s’était habitué, là-bas, dans cet avenir révolu où il y avait un haut et un bas, et un temps qui s’écoulait d’une façon linéaire, du passé vers l’avenir. Maintenant (et non plus ici), le temps était différent, comme ramassé, compressé. Max en était profondément affecté, et son malaise grandissait. Mais l’essentiel était d’avoir ôté à Ichka et Grigor toute possibilité de s’échapper de maintenant. C’est, du moins, ce que croyait Max.
Les « fils prodigues », quant à eux, que l’aiguillon de l’orgueil tourmentait sans cesse, s’employaient activement à la chercher, l’échelle de leur génie de père. Ils connaissaient bien sûr son existence puisqu’ils s’étaient intéressés de très près au parcours de leur père. Ses succès, l’admiration que les plus grands esprits de l’époque lui vouaient, son prix Nobel, avaient meurtri leur ego. Oui, ce père qu’ils aimaient et détestaient à la fois, ils le tueraient, symboliquement, comme n’importe quel adolescent, sauf qu’eux n’étaient pas les fils de n’importe qui ! Il leur faudrait déployer des efforts surhumains pour le surpasser. Mais ils y étaient résolus. Et ici, ou plutôt à maintenant, même sans témoins de leur supériorité, ils feraient tout ce qui est en leur pouvoir pour panser leur blessure d’amour propre, toujours à vif. Ils ne savaient pas encore, alors qu’ils s’imaginaient seuls avec leur père, qu’ils auraient l’appui d’un allié de taille. Et d’ailleurs, à propos de taille, c’est de celle du célèbre mur qu’il sera question. Max avait pourtant compris qu’à maintenant, tout était illusion ; mais, usé par tout ce qu’il avait subi, désorienté par cette dimension inconnue (quel rang lui attribuer ?), il n’était pas allé au bout de son raisonnement. Le puissant cortex de Max aurait dû lui faire saisir que son mur ne pouvait être plus haut que lui ou ses fils, sinon cela aurait signifié qu’ils étaient déjà passés derrière le... mouroir ! Il avait seulement réalisé qu’Il devait exister, cet Etre Suprême : car qui d’autre que Lui avait pu vaincre le hasard, ces 13,8 milliards de chances de na pas inverser le cours du temps ? Qui d’autre que Dieu (pas celui des chrétiens avec une ridicule barbe blanche, et que ses créatures avaient fait à leur image !) avait pu les affranchir de la linéarité du temps et les projeter dans le passé ?
Des hurlements d’épouvante déchirèrent le silence des lieux : les jumeaux, les jumeaux ! Max se rua vers la fortification immaculée d’où provenaient les cris : Personne ! Ichka et Grigor avaient disparu à tout jamais derrière ce maudit mur qu’il était si facile d’enjamber ! Il était désormais seul, dans l’éternité d’un présent qui n’en finissait pas de mourir ! Max supputa que quelqu’un avait dû ouvrir les yeux de ses fils, quelqu’un de plus malin que lui ; un récidiviste en quelque sorte. La première fois cela s’était aussi déroulé dans un jardin, avec un homme, une femme et une pomme. Et ce récidiviste portait de nombreux noms : on l’appelait, entre autres, le Serpent Ancien, alias Lucifer, alias... Satan ! D’où cette peur panique qui envahissait Max quand il pensait à ce qu’il y avait, au-delà. S’il avait su se défaire au bon moment de ses représentations mentales, il aurait pu les sauver, les âmes de ses fils. Mais l’Autre avait été plus rapide, comme d’habitude. Alors qu’il allait s’en retourner, le cœur brisé, son regard fut attiré par un objet, devenu dérisoire : son échelle, qu’il avait jetée par-dessus le mur ! La belle planque, en vérité !

(Dans le titre de ce texte se cache un jeu de mots. Pour le débusquer, il faut avoir quelques connaissances en histoire des sciences. Quant à la lecture de cet opus, elle nécessite un vernis scientifique pour pouvoir l'apprécier comme il se doit. Cédric Villani, médaille Fields et député de l'Essonne, en a parlé comme d'une "nouvelle marquante" dans un des mails que nous avons échangés pendant quelque temps.)
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !