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La disparition

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Luc Michel

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J'avais une petite femme, elle s'appelait Soledad de la desolacion, une chic fille qui, avant de devenir ma femme, faisait des ménages chez le bourgeois du XVIème. Chic fille, sauf qu'elle avait tendance à disparaître, comme ça, sans prévenir. Vous étiez avec elle à deviser gentiment et d'une seconde à l'autre, le temps d'aller aux toilettes ou d'acheter votre pain, elle avait disparu.
C'est ainsi qu'un jour, c'était un petit matin blafard de Novembre, ayant à nouveau perdu ma Soledad, je sortis à sa recherche. Je criai, criai dans la rue: "Soledad, Soledad, où es-tu ? " Mais seul le silence assourdissant de mon esprit me renvoyait un écho lointain et morbide : rien, il n'y a rien, les rues sont vides, le monde est vide, tout est vide et je n'ai plus qu'à rentrer chez moi.
Passant devant une bouche de métro, du côté de La Motte-Piquet, je m'y engouffrai sans trop savoir pourquoi. Le lieu était lugubre, mal éclairé et très vite je compris que Soledad, pas plus ici qu'ailleurs, ne s'y trouverait. Mais, alléché par le désir de me morfondre et de me perdre, sommes-nous étranges parfois nous autres humains ?, je m'enfonçai toujours plus dans les entrailles du monstre. Je ne croisai personne, pas plus Soledad que Concepcion ou Encarnacion et je dois vous l'avouer cela ne provoqua en moi aucune réaction particulière tant j'étais perdu, en dehors de moi-même, totalement désemparé et puis ça n'était pas encore l'heure ou les bonnes espagnoles sortent faire leurs ménages. D'ailleurs que sait-on de la vie des bonnes espagnoles ? Pas grand chose, bien sûr. L'esprit embué de tant d'incertitudes, je continuai à descendre dans le boyau noir et silencieux de cet étrange métro inhabité.
Un crissement de ferraille me fit sursauter. C'était comme un cri de bébé ou de petit chat, quelque chose d'horrible au fond, et cela venait d'en bas, tout en bas, très loin sous mes pieds. Et puis, plus rien, à nouveau le silence et la mort. Je descendis encore, toujours plus profondément. Ma gorge se serrait, j'avais froid, j'avais chaud, mes yeux virevoltaient dans l'obscurité, mes tempes me brûlaient, j'étais assoiffé tout d'un coup, j'étais en proie à une sorte de délire, j'allais succomber en somme, succomber à quoi ? Je n'en sais fichtre rien, j'étais mal, très mal, c'est tout. Cela faisait maintenant un temps infini que je dévalai ainsi, de plus en plus vite, ces marches grises qui n'en finissaient pas. Et toujours personne, ni devant, ni derrière ; quant à Soledad, ma chère femme envolée, pensez-donc si j'y songeai encore. Elle devait être en train de se pavaner au bras d'un autre, ça c'est certain, je la connaissais bien. Elle allait et venait au gré de sa fantaisie et malgré tout toujours je l'accueillais avec joie à son retour. On ne se refait pas, que voulez-vous ?. Sans elle, je ne suis rien.
- Soledad, me mis-je à chanter sans raison tout en continuant à dévaler les marches, avant que de te perdre, tu illuminais chaque jour de ma vie. Sans toi je ne suis rien, tout m'est égal, tout est plat, fade, sans odeur, sans lumière, gris, noir, sombre , Soledad...Oh, oh, oh, comme cela résonne, cela résonne dans ce boyau sordide...
Je fis une pause, les sens en alerte. Il n'y avait toujours personne, pas une âme, rien. Le train en bas était-il reparti ? Je frissonnai malgré la chaleur lourde et sale qui m'enveloppait.
Plic, ploc entendis-je alors. Plic, ploc, ce sont les ruisseaux de Paris qui ruissellent, me dis-je et Dieu sait si toute la flotte qui nous tombe sur le crâne doit bien aller quelque part. Des gouttes légères, transparentes, s'échappent parfois des blocs de béton, un jour tout cela va s'effondrer, miné de l'intérieur.
En étais-je, en ce matin funeste, parvenu moi même à ce point ? Plic, ploc faisait ma tête, tu cherches quelqu'un qui s'est enfui dans un métro vidé de ses habitants, où t'enfonces-tu, où s'enfonce ton âme dans le noir de la vie ? As-tu encore une âme, sinistre garçon ? Voilà bien la question. «  Eso es la pregunta » aurait dit ma Soledad chérie et toutes les lavandières d'Espagne.
Au bout d'un autre temps infini, je parvins sur un quai enveloppé de silence. Seul un homme qui semblait comme cloué au mur brandissait un ticket au bout de son bras levé, raide et droit, en direction du plafond. Il avait une casquette, comme celle des contrôleurs du métro mais elle était de travers. Il semblait immobile mais comme je m'approchai de lui, il fit brusquement pivoter son visage sur moi, le reste du corps toujours collé au mur et me cria d'une voix de sépulture :
- Halte-là, votre ticket ! Sans ticket, on ne passe pas !
Je lui répondis que je n'avais pas de ticket, que je m'étais lancé à la poursuite de Soledad, ce qui n'était pas tout à fait vrai du reste, il me répondit :
- Soledad, ha,ha, ha !
- Quoi, ha, ha, ha ? Répondis-je
- Ha, ha, ha, je la connais bien...
- Alors, grosse baderne (il est exact qu'il avait un embonpoint important), si vous la connaissez, dites-moi donc où est-elle ?
- Oui, dites-moi où est-elle alors ?, susurrais-je en étirant les lèvres, m'approchant encore davantage de mon interlocuteur. C'est alors que - mon visage était presque sur le sien - je vis ses yeux, d'un rouge écarlate, des yeux sans fond, jamais je n'avais vu de tels yeux chez un être humain ; il avait une profonde cicatrice qui lui barrait la joue et un rictus affreux lui tenait lieu de sourire. Je reculai.
- Qui êtes-vous ?, dis-je en tremblant.
- Je suis Balthazar du hasard, ici est mon royaume, homme ! Tu t'es mis dans un bien mauvais coton ! Pas de ticket, c'est la mort, pas de ticket c'est la mort !, ha, ha, ha !, dit-il en hurlant et en secouant convulsivement sa grosse tête hideuse comme un forcené. No ticket, it's death, no ticket it's death !
- Mais...mais...qui...es... ?
- Tu... ? Te bile pas Emile, (Emile Perrichon, c'est mon nom comment le savait-il ?) je suis le contrôleur de la mort, el tarificador de la eternidad, ha, ha, ha ! Y vas a morir, homme ! No ticket, it's death, no ticket it's death, c'est la loi des ténêbres, la loi des ténêbres, affligeantes et sans plus rien autour, ha, ha ! Et de son bras resté collé au corps, il me saisit à la gorge et commença à serrer, à serrer...
A cet instant, j'étais presque mort, je ne pouvais plus dire un mot, j'allais sombrer quand un crissement aigu se fit à nouveau entendre : un train surgissant du tunnel, projeta sur nous ses phares jaunes, une figure ronde et joviale apparut à l'une des fenêtres.
- Monte vite galopin, allez vite, vite !
Je jetai un œil en arrière, bien incapable d'exécuter le souhait de l'inconnu, quand le contrôleur des ténèbres me lâcha d'un coup et s'écroula par terre en gémissant.
- Allez, vite, vite, monte imbécile !
Chancelant sur mes jambes, je me dirigeai, plus mort que vif, vers le train, m'engouffrai à l'intérieur – l'heure n'était plus à la réflexion – et m'écroulai à mon tour. Les portes se refermèrent, le train s'ébranla, je fis un effort pour me relever et je vis dans une sorte de brume laiteuse mon contrôleur de la mort, brusquement ressuscité, s'agiter sur le quai.
- Que fais-tu ici ? Un homme en costume trois pièces avec des yeux très bleus et un visage très rond se tenait devant moi ; il me dévisageait maintenant d'un air presque sévère.
- Je...je...Soledad...elle a encore disparu et...
- Soledad n'est pas ici. Elle ne reviendra pas, me dit-il, c'est une mauvaise femme,comme toutes les femmes. Oublie là.
- C'est ma femme et je l'aime, répondis-je en baissant les yeux.
- Ta femme ? Alors elle t'a fait perdre la tête...
- C'est bien possible, mais où suis-je exactement ?, dis-je en avançant les lèvres.
- Tu es dans un train.
- Je ne suis pas idiot, je vois bien que c'est un train.
- Oui, mais celui-ci tu ne l'as jamais pris encore. C'est le train de la mort. Et nous t'avons sauvé.
- De la mort ?
- Non, de la vie. D'une horrible vie, homme. Ce contrôleur t'aurait obligé à vivre encore et encore, à travailler chaque jour toujours et toujours, ombre furtive, tu aurais pris chaque jour ce train et chaque jour tu serais allé voir un patron et quand l'heure de ta retraite aurait enfin sonné, il t'aurait obligé à habiter un autre corps et toujours, ombre furtive, tu aurais pris ce même train, tu serais allé voir un autre patron, ainsi va la vie sur la terre.
- Ainsi va la vie sur la terre..., répétais-je pensif...
- Oui, mais nous les hommes à tête très ronde nous t'emmenons loin, très loin, loin des patrons, loin des villes, loin de toutes ces femmes qui n'ont de cesse de vouloir des enfants, les nourrir et qui obligent des maris soumis à travailler, toujours, toujours, encore et encore, jusqu'à vivre pour l'éternité, abrutis, endormis sur le canapé du salon.
- Vivre pour l'éternité, abrutis, endormis sur le canapé du salon...répétais-je encore, les yeux dans le vague.
- Tu es sauvé, Emile Perrichon
- Je suis sauvé...mais...Soledad...?
- C'est toi qui est parti, Emile, c'est toi qui l'a quitté ne te raconte plus d'histoires.
- Ou suis-je ? Dis-je en avançant les lèvres.

Ma question était resté sans réponse et plus jamais je ne suis remonté là-haut, ni ne revis Soledad, ma femme bien aimé, ni ces étranges hommes à la tête très ronde mais d'autres gens depuis ce matin de Novembre où je m'étais enfui les ont remplacé, des tas de gens pressés, haletants, à la peine, malheureux je crois, et lorsque leurs yeux croisent, à de rares moments, les miens, il me semble que je me souviens un peu de moi.
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Marie · il y a
Luc, bonsoir. Je voulais t'inviter à lire "Louison" et puis je suis tombée sur ce texte de toi qui m'a impressionnée, on s'imagine voir et vivre un film. J'ai lu ton explication à Nualmel mais je continue à voir dans ton texte un voyage vers la mort, une vie des morts, quelque chose de plus métaphysique.
Je repasserai.

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Luc Michel · il y a
Bonsoir Marie. J'aime beaucoup écrire ce genre de textes parfois un peu obscurs y compris pour moi même...Je n'en attends pas un grand "succès" mais ce sont les seuls, bien davantage que ceux qui, lorsque je participais aux concours, étaient finalistes ou même lauréat ( une fois seulement n'exagérons pas - un texte que je ne trouve pas bon du tout aujourd'hui -), bref ce sont ceux-là que je garderai je crois.
Je passerai lire ta nouvelle. Merci pour ton passage!

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Jusyfa · il y a
Bonjour Luc, ma nouvelle, " un petit coeur collé sur un portable " , est aujourd'hui en finale du grand prix hiver 2018. Je reviens vers vous ( AVANT LA DATE BUTOIR ), avec l'espoir d'un nouveau soutien , d'avance , je vous remercie.
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Jusyfa · il y a
Je rejoins Doum dans son analyse, l'idée est bonne, le suspense est présent, tous les ingrédients d'une nouvelle réussie sont disponibles mais il faut réduire.
J'ai un suspense également que je vous invite à lire "un petit cœur collé sur un portable " il devrait vous intéresser , donnez moi votre avis .Après, j'irai lire votre TTC du RER.
Bonne journée

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Luc Michel · il y a
Merci Jusyfa. Vous devez avoir raison mais je vous explique ma technique :
1/ écrire sans vraiment corriger (ne pas proposer non plus quelque chose d'illisible par respect)
2/ laisser reposer plusieurs mois
3/ revenir sur le texte, le redécouvrir après l'avoir oublié
4/ le jeter ou
5/ le conserver en le retravaillant
6/ élaguer, couper, faire plus court, plus percutant
7/ mettre au four, envoyer aux maisons d'édition
8/ se brûler les doigts (lettres de refus)
9/ dire : à table ! à tous ceux qui aiment quand même !

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Jusyfa · il y a
Bonsoir Luc,
Ce doit être la bonne méthode puisque pour 1/2/3/5/6/7, je fais de même. J'ai pu remarquer que les texte longs étaient moins lu !
Bonne journée et à bientôt de vous lire.

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Luc Michel · il y a
Le 8 n'est pas systématique, loin de là! Je passe souvent directement au 9!
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Jusyfa · il y a
J'ai lu " Dernière station ", la différence est palpable, elle méritait pour le moins une qualification et pourquoi pas, une participation à la finale.
À bientôt de nous retrouver sur nos lignes, ah ! sans vous obliger, pensez à lire ma nouvelle, merci.

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Luc Michel · il y a
Merci Jusyfa, je suis très touché, mais vous savez ni l'une ni l'autre n'ont encore passé l'étape 2 ! Elles peuvent finir au 4 ! Moi je préfère " La disparition" je crois, une fois retravaillé sans doute. J'irai vous lire dès que possible.
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Luc Michel · il y a
Je poursuis, oui, je confirme : je me suis remis, vite fait en tête ce texte, c'était un premier jet (trop long) pour ce même concours. Non, c'est bien celui-là que j'aurais envie de retravailler ; il est plus "moi" si je puis parler ainsi de façon un peu prétentieuse, mais je suis très heureux que "La dernière station " vous ait plu bien sûr.
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Farida Johnson · il y a
La mort serait-elle l'ultime fuite? J'aime bien votre histoire Luc, sombre et haletante. Peut être , si je peux me permettre ,gagnerait-elle encore en force si vous la raccourcissiez un peu justement, en particulier le passage de la descente.
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Luc Michel · il y a
Merci Doum. En fait le passage de la descente symbolise l'affaissement intérieur de cet homme et sa chute finale, mais il ne meurt pas. Je suis conscients que tout n'est peut-être pas très clair...Mais vous avez raison, on gagne souvent à élaguer.
Je propose un texte sur le concours RATP (un autre donc) et là encore j'étais à 7 915 signes (beaucoup moins qu'ici donc c'était jouable); à force de supprimer, je suis arrivé à 5 903 et le texte n'a pas perdu de sons sens, enfin je crois, il a gagné en tonicité, enfin je crois encore! Il devrait arriver bientôt, je viens de l'envoyer. Merci encore Doum.

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Flore · il y a
Très loin du métro, je vis au bord de la Méditerranée, mais j'ai aimé le rythme de votre nouvelle, dommage qu'elle n'entre pas dans les critères du concours RATP....
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Luc Michel · il y a
Merci Flore. J'en ai fait une autre, plus courte mais la chute ne me satisfait pas...alors j'attends avant de l'envoyer. Ici non plus pas de métro (je suis à Nouméa), pas de train du tout d'ailleurs! Ouf, on a de la chance vous et moi! :)))
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Brennou · il y a
Bouh ! Heureusement qu'il n'y a pas de Soledad dans ma campagne ! De métro non plus d'ailleurs, alors je vote, mais de loin !
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Luc Michel · il y a
Le métro c'est un peu anxiogène! Merci Brennou de votre visite.
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Didier Poussin · il y a
L ' imaginaire sur la rame
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Luc Michel · il y a
Y'en a qui rament et d'autres qui arrêtent de ramer! Merci encore Didier.
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Nualmel · il y a
Pourquoi hors-thème pour le rer ? trop long ? Moi j'ai bien aimé. Pas tout compris mais en fait si. Un peu vertigineux le vide ? Parfois ?
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Luc Michel · il y a
Trop long, beaucoup trop long. En fait c'est l'histoire d'un type qui lâche prise et se retrouve dans le métro sans plus jamais en ressortir. On en croise tous les jours à Paris ( et ailleurs, hélas). Je reconnais que ça ne saute pas aux yeux, on est dans le "symbole" plus que dans le réel : la descente qui n'en finit pas, l'eau qui symbolise sa tête qui se liquéfie (hem, bon on fait ce qu'on peut!) et puis quand il parvient en bas, l'univers déstructuré...La poursuite de sa femme n'est qu'un prétexte, c'est lui qui s'est enfui en fait. Merci Nualmel.
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