La manivelle 3. La toue-te belle

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Notre professeur de Français nous a demandé d’inventer une histoire fantastique. J’ai décidé de raconter ma dernière aventure avec la boite à musique car bien sûr, comme la dernière fois personne n’a voulu me croire. Aucune importance, car je sais bien que tout ce qui m’arrive est vrai. Je vais rédiger mon devoir de Français dans le grenier, j’ai donné à manger aux poules et fini toutes mes tâches quotidiennes. Ma mère a un nouveau compagnon, c’est pour ça que nous avons des poules, une rousse, une blanche et une noire. J’aime beaucoup ma mère, je trouve parfois qu’elle me donne beaucoup de travail. Ici ça sent bon le foin, il ne fait ni trop chaud ni trop froid. Sur le coin de ma petite table, un cadeau de mon grand père, une petite lampe de chevet tend son cou vers ma feuille blanche. Je prends mon beau stylo à plume, un cadeau de ma tante Claude, et tirant un peu la langue je commence mon incroyable récit.
La tour de l’horloge sonnait 2 heures de l’après-midi tout juste lorsque j’ai lâché la manivelle de ma boite à musique et arrêté de chanter le dernier couplet de la mélopée :

Profitez les amis de ma chanson sincère
Car de la manivelle à tourner à l’envers
Je m’en vais de ce pas vers un autre univers

Je me trouvais à l’angle des rues du serpent volant, de la rue des balais et de la rue des cuillères. Les murs de la maison à colombage située à cet endroit, tanguèrent lentement puis de plus en plus fort. Une grande porte sculptée s’ouvrit en grand m’aspirant d’un seul coup, et se referma avec fracas. Tremblant de peur je n’osais pas ouvrir les yeux mais le tangage m’y obligea, je ne voulais pas tomber dans je ne sais quel sombre trou. Il faisait presque nuit, je ne distinguais rien d’autre qu’une masse sombre posée sur une étendue noire et plate. Soudain une voix me héla « Et bien moussaillon ! Tu ne reconnais pas ton oncle ? » A la lueur de la lanterne qu’il ajusta à son visage je reconnu mon oncle Francis, je poussai un ouf de soulagement et un cri de joie en lui sautant au coup. « Holà, du calme, suis-moi, sans faire de bruit » me dit- il en tirant un peu sur sa pipe. Je le suivis sur une sorte de ponton menant à un bateau. Mon oncle m’expliqua à voix basse qu’il avait construit celui-ci avec son frère, mon grand père, c’était une toue cabanée. Ce bateau là, à fond plat avait un faible tirant d’eau, il était fait pour naviguer sur les cours d’eau de faible profondeur. Elle avait été construite pour transporter du bois, mon oncle était menuisier. Il faisait nuit noire, je ne distinguai pas bien l’embarcation. Nous entrâmes dans la cabane. Au centre sur la table, il y avait deux assiettes creuses pleines d’une soupe fumante qui sentait bon. Au fond, deux hamacs se balançaient tranquillement. Je compris que mon oncle m’attendait. Nous nous installâmes face et face, avant d’engloutir chacun notre repas. En guise de dessert mon oncle sortit deux pommes reinettes de sa poche. Il les éplucha soigneusement avant de m’en donner une. « Va, matelot il est l’heure de dormir, demain au lever du jour nous partirons». Il n’ajouta rien d’autre, j’ai eu beau le supplier de tout me dire, rien ni fit, il se coucha, rabattît sa casquette et le bras replié sous sa tête ne bougeât plus d’un pouce. Les idées les plus folles tournaient dans ma tête « Que va dire maman ? Qui va donner à manger aux poules ? » Enfin j’aperçus ma boite à musique dans l’ombre de la cabane, avant de sombrer dans un profond sommeil.
C’est un chant de marin qui me réveilla. D’une voix joyeuse et haute mon oncle chantait « hardis les gars il faut y aller ». Je sautai de mon hamac et bondis sur le pont. Nous étions au milieu du fleuve, la lumière du matin frisait l’eau et donnait au paysage un éclat fantastique. Mon oncle à la barre me dit : « Hello Marius, vois nous avons dépassé les îles noires et bientôt nous verrons l’île aux bœufs, à bâbord c’est le quai des bateliers d’où nous sommes partis ». Mon oncle mit la main à sa poche et me lança un quignon de pain. En guise de petit déjeuner j’avais connu mieux, je m’en contentais. Je me mis à observer la toue. La cabane était chamarrée, les lames de la coque étaient alternativement peintes en gris clair et foncé. Sur l’une des lames je pus lire le nom de l’embarcation : « La toue-te belle ». La tête et l’arrière du bateau attirèrent mon attention. Mon oncle qui suivait mon regard me dit « On dit la proue pour la tête et la poupe ou l’étambot pour l’arrière » me dit mon oncle. La proue représentait un serpent et la poupe une cuillère et un balai enlacés. Sur chacune des portes de la cabane un blason en trois parties, le serpent en haut, une cuillère à gauche, un balai à droite. Solidement amarrées trois billes de bois étaient posées sur le pont. Mon oncle abaissa la barre jusqu’à la coincer et vint vers moi. En passant il prit deux seaux, l’un d’eau claire et l’autre d’eau savonneuse et une grosse brosse à laver. Je me retournais, il n’y avait personne d’autre que nous deux. Pendant une éternité j’ai frotté et frotté encore. Le plancher luisait sous le soleil lorsque je fus relevé de ma tâche. Vers midi nous avons mangé un steak de silure accompagné de topinambours rouges. Ce légume est moche et répugnant, et pourtant ce fut un frugal mais délicieux repas. Mon oncle plia son couteau et me dit : « Marius, nous devons livrer les billes de bois que tu as vues sur le pont demain matin au port Thibault. Ce sont des planches de chêne commandées pour une bibliothèque au manoir du roi René. Le chêne provient de la scierie de Saint Laurent, une coupe de bois séchée depuis 10 ans dans la forêt du comte de Rey. Notre cargaison vaut une fortune. » Il me fixa alors longuement avant de retourner à la barre me laissant le rangement et la vaisselle, ce que je fis volontiers. Je remontais sur le pont au moment où le bateau se mit à tanguer dangereusement. « Cramponne toi Marius, nous passons le bec du cher, ça va secouer ». En effet la confluence du fleuve et de la rivière nous bouscula dans tous les sens. Mais la solide embarcation construite par les deux frères a tenu bon. A vive allure, nous avons dépassé les piles du pont de chemin de fer pour arriver dans des eaux plus calmes. Le soleil n’était plus au zénith depuis longtemps, au loin nous distinguions de nouvelles îles. « Ce sont les îles du buisson rouge et de Montravers » dit mon oncle.
Le soir tomba d’un seul coup, il s’accompagna d’un épais brouillard. « Ça n’est pas bon signe, plus un bruit »ordonna-t-il. Je rentrais dans la cabane et me tapis tout près de ma boite à musique, je tremblais sans savoir pourquoi. C’est alors que je crus entendre des voix qui chuchotaient : « Je suis sûr que ce fou à une cargaison qui vaut de l’or » disait l’une. « Avec ce brouillard il n’y verra rien, allons-y » répondit l’autre. Je tremblais de plus en plus, je n’arrivais plus à réfléchir lorsque soudain les lampes témoins de ma boite à musique s’allumèrent. Je ne fis ni une ni deux, j’attrapais la manivelle et je la tournais comme un fou. Un vacarme d’enfer s’ensuivit, sirènes, hurlements, aboiements, tout y étaient pour dissuader les misérables voleurs qui s’enfuyaient en criant « Au secours, au secours, nous n’avons rien fait ». Sur leur petite embarcation de fortune ils souquaient éperdument vers le rivage. Mon oncle s’exclama « Eh bien nous l’avons échappé belle, bravo Marius. ». J’étais plutôt content et j’expliquais à mon oncle l‘intervention de la boite à musique. Ce soir là nous avons passé une belle soirée dans la cabane, ou mon oncle, quittant son air bourru me raconta ses souvenirs passés avec son frère. Malgré un fort vent de galerne qui allait contre nous, nous sommes arrivés le lendemain sous un beau soleil d’automne.
Nous avons débarqué les billes de bois au port Thibaut, puis nous nous sommes rendus à la taverne de l’Ermitage où nous étions attendus. La porte d’entée était basse et nous devions nous baisser pour passer sans nous cogner le haut du crâne. Le peu d’éclairage de l’endroit laissait voir des visages blafards ou grimaçants. « Mais où sommes nous donc murmurai-je à mon oncle ». Il ne répondit pas car il avait disparu, je me retrouvais seul. Des mains et des bras squelettiques se tendaient vers moi pour me saisir au col. Je me faufilais comme je pus vers le fond de la taverne où deux lumières brillaient faiblement. C'était celles de ma boite à musique. Tout près d’elles, une silhouette familière  se tenait assise à une table d'estaminet. Je criais « Grand-père ». « Bonjour Marius, accroche-toi vite au guidon de la charrette et file par ici » dit-il en me désignant une large trappe sur le mur. J’eus juste le temps de serrer mon grand-père dans mes bras avant d’être emporté par un tourbillon d’air frais. La boite à musique filait à toute allure le long des rails posés dans un long et tortueux boyau. De temps en temps elle émettait un long sifflement, comme celui d’une machine à vapeur. Je fermais les yeux et de toutes mes forces je me cramponnais au guidon de la charrette.
La tour de l’horloge sonna 5 heures de l’après-midi. Je me retrouvais assis devant la porte sculptée à l’angle des rues du serpent volant, de la rue des balais et de la rue des cuillères. Je tentai d'ouvrir la porte mais elle était soigneusement verrouillée. Un serpent, un balai et une cuillère brodés sur un écusson ornaient mon pull marin.
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Béatrice Prévost · il y a
J' aime cette atmosphère dans laquelle se mêlent le réel et l' irréel !
Le lecteur aussi navigue à bord de la toue-te-belle, accompagné de Marius qui est emporté malgré lui dans des aventures fantastiques, avec sa providentielle boîte à musique... Que sont ces choses terribles qui vont se passer prochainement ?

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Daniel Burtin · il y a
Merci Beatrice 🙂des choses terrible...ment terribles
Elles sont encore dans la tête de Marius il faudra patienter....

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Ma Mou Nette · il y a
Bravo j adore et j attend la suite avec impatience
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Daniel Burtin · il y a
Le mois prochain il va se passer des choses terribles...

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