La Lerdemuche

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En compétition

"On peut tout fuir, sauf sa conscience" Stefan Zweig  [+]

Image de Hiver 2021
Et voilà !
Après une courte semaine de débats parlementaires, suite aux faillites en cascade des fonds de pension, douze mois plus tôt, la solution la plus réaliste pour subvenir dans l’urgence aux besoins des quelque 25 millions de retraités allait être votée dans les semaines à venir. Elle devait permettre d’éviter « l’émeute sanglante des croulants », comme on la désignait déjà sur les réseaux sociaux.

Hubert esquissa un sourire de soulagement. Le timing, pour lui, était parfait.

Il lui restait précisément onze mois et dix-sept jours à bosser à la boucherie Bertin ; onze mois, dont un dernier hiver pendant lequel il aurait d’affreuses engelures, comme tous les hivers, qui commenceraient par une insensibilité des doigts et se termineraient par de douloureuses crevasses qui immanquablement finissaient par dégouter les clients. Alors, comme un enfant injustement puni, il passerait « derrière » en attendant le printemps et des températures plus clémentes. Il la connaissait cette musique-là Hubert, ça faisait trente-deux ans et un mois qu’elle se jouait ainsi. Mais ses vieux jours, dont il savait pertinemment quoi faire, s’égrèneraient sur fond de pseudo paix sociale ; ça tiendrait juste ce qu’il faudrait.

La voix de la journaliste radio revint après une pause publicitaire vantant les mérites d’un nouveau gel hydro alcoolique au beurre de karité, auquel Hubert n’accorda aucun crédit. La loi soumise au vote était ubuesque, mais elle avait le mérite d’avoir mis d’accord l’ensemble des députés et sénateurs. Hubert laissa tomber sa biscotte beurrée au fond de son bol de café noir, ahuri par ce qu’il venait d’entendre. Un tirage au sort national allait être organisé attribuant à chaque actif de la classe moyenne, à laquelle il se savait appartenir, la charge complète d’un retraité indigent de la même ville. On devait faire vite pour éviter la guerre civile entre inactifs désespérés et actifs – certes précarisés, mais encore privilégiés –, et les obliger « à se serrer les coudes et la ceinture », selon l’expression d’un des sénateurs.

Si Hubert avait eu « quelqu’un », il lui aurait immédiatement téléphoné pour se payer une bonne tranche de rire et faire de la nouvelle du matin un impayable canular. Mais Hubert n’avait personne. Il y avait bien Edmond, avec qui il avait débuté comme ouvrier saigneur bien avant qu’ils entrent chez Bertin, mais leur relation s’était effilochée le jour où ce dernier lui avait offert un roman qui fleurait le supermarché en lui assurant qu’il avait été trans-por-té. La gêne d’Edmond lui avait fait pitié. Hubert était sans concessions en matière littéraire, et ne supportait pas la lerdemuche. La grande littérature le lui rendait bien, seule à lui être restée fidèle pendant ses années « à deux » et même après le divorce. Nadège lui avait tout pris. Tout, sauf les livres auxquels elle attribuait une fonction décorative, pourvu qu’ils soient en cuir. Sur ce coup-là, c’est la Rancie, la mère de Nadège, qui lui avait sauvé ses collections. Carnet en main, comme un commissaire-priseur avide, elle avait tout inventorié, pour le partage, jusqu’au balai à chiottes en faux marbre. Lorsqu’il avait été question des livres, elle avait tranché. Nadège garderait la bibliothèque en merisier et lui les livres. Il avait feint la déception, ce qui conforta la Rancie dans ce qu’elle croyait être le bouquet final de ses coups bas. Une peau de vache qu’il avait souvent fendue dans son sommeil, désossée, dégorgée, dénervée, mais qui ne finissait jamais en vitrine, barbaque impropre à la consommation. Le cauchemar s’achevait toujours ainsi.

Les livres étaient là. Tous. Ils formaient un écrin douillet, tapissant chaque mètre carré des quelques murs du logement sans charme d’Hubert. Et ils suffisaient à son presque bonheur d’avant la quille. Le bonheur complet, il l’avait convoqué dans onze mois et dix-sept jours, premier jour de sa vie de retraité ; premier d’une longue série qu’il passerait donc avec des livres.

Mais il se sentait lourd et fébrile. Il vida son café froid dans l’évier, contempla la biscotte amollie et informe et se dit que c’était à ça qu’il ressemblait maintenant. Il pensa aussi aux bêtes à l’abattoir. Tous les saigneurs savent, qu’au fond, elles savent. Il sortit de chez lui en maugréant : l’affaire tournait mal.

Lorsqu’il arriva chez Bertin, Edmond le suivit aux vestiaires :

— T’as entendu les infos Hubert ? Un tirage au sort ! Mais ils ont craqué ! Ça veut dire que toi et moi on va payer pour un vieux qu’on connait pas, qu’on n’a jamais vu et qui, en plus, va nous emmerder jusqu’à sa mort !
— Ouais j’ai entendu Edmond, mais on ne connait pas les détails. C’est certainement une prise en charge affective. Et peut-être que ça sera même pas en place d’ici notre retraite. On en saura plus bientôt.
— Ah ouais, parce que tu les nourris avec des bisous et des petits coups de téléphone toi les vieux ? Et en plus je suis plus jeune que toi, moi…

Hubert répondit par une moue désolée. Il était bien placé, ici, pour savoir que ça bouffe un vieux, et tous les jours en plus. Il referma la porte de son vestiaire avec un coup de pied franchement désespéré et s’accrocha le sourire du boucher jovial pour rejoindre la boutique. Il ne se souvenait plus de la date d’anniversaire d’Edmond.

Le 5 avril 2022, la loi fut votée et promulguée dans la foulée, décervelant à nouveau la population déjà abrutie par la crise sanitaire de 2020 et les effondrements successifs. La loi prendrait effet dès la semaine suivante, les retraites n’étant plus payées depuis quatre mois. Le Tirage au Sort National fut décidé pour le dimanche 17 avril. Hubert avait connu le gouvernement moins efficace. C’était sa veine.

À Auxerre, la ville natale d’Hubert, le tirage au sort électronique fut organisé sur le stade de l’AJA. De gigantesques panneaux à affichage numérique furent installés au milieu du terrain. Le nom d’un actif s’affichait sur un tableau, et pour entretenir une forme de suspens, comme si une main céleste brassait à l’aveugle des boules numérotées dans une urne invisible, le nom d’un retraité s’affichait à son tour quelques secondes plus tard. Les actifs défilaient par ordre alphabétique. Du grand spectacle sans liesse populaire ! Beaucoup s’étaient déplacés pour retrouver les souvenirs des matchs de foot à la grande époque de l’AJA.

— T’as pas mis ton maillot la Chaillotine Hubert ?

Le nom d’Hubert n’allait pas tarder à apparaitre. On en était au R.
Edmond, lui, devrait attendre le W.
— Aux chiottes l’arbitre !
Edmond debout sur les gradins hurlait les mains en porte-voix, mais ne rencontra aucun public. Hubert le fit rasseoir illico. La légèreté de celui avec qui il avait passé, malgré lui, le plus clair de son foutu temps l’étonnait encore.

C’est à cet instant que s’afficha le nom d’Hubert S. Il ferma les yeux. Lorsqu’il les ouvrit, il sut que tout était compromis.
— Ginette Milachon ! Hubert ! Ginette, c’est pas ta belle-mère, l’autre ordure là ! Enfin ton ex-belle-mère ?

Edmond lui donnait des coups de coude dans les côtes, mais Hubert pensait à l’insensibilité de ses doigts, aux crevasses, aux humiliations de cette relégation, hiver après hiver ; ça ne finirait donc jamais. Il se leva, le regard perdu et quitta le stade, laissant Edmond sur le gradin, comme on néglige une cannette de bière vide. On lui remit un dossier lorsqu’il passa le portique, les détails pour la suite. Mais ce serait sans lui.

La Rancie lui avait pourri la vie pendant vingt-deux ans, avait fini par convaincre sa fille de quitter ce « raté », de « saigner le saigneur », comme elle disait. Et c’est elle qu’Hubert devait prendre en charge, alors qu’il y avait huit cent soixante-sept autres croutons dans la ville.

De retour chez lui, il ouvrit le dossier. La prise en charge était avant tout financière. Quarante pour cent de ses revenus devaient être consacrés au retraité en situation de grande pauvreté. Ce montant exorbitant avait été fixé pour inciter les actifs à loger leur « protégé assigné ». Il tombait alors à dix-neuf pour cent. Hubert avait lu Kafka.

Il ne se demanda pas où il allait loger la Rancie, ni comment il pourrait continuer à vivre avec soixante pour cent de ses revenus. Non, Hubert caressa ses livres du regard et prit, pour une fois, une décision. Comme souvent avec ceux qui n’ont pas l’habitude, elle fut radicale.

La mère de Nadège apprit par courrier simple que son bienfaiteur s’appelait Hubert S. Elle en fut d’abord très contrariée, car le boucher connaissait son train de vie, sa maison à Juan les Pins, et les multiples arnaques qu’elle mettait en place pour occuper son temps et piétiner celui des autres. Mais le plaisir de le voir trimer à quarante pour cent pour elle, voire plus si elle menait bien son monde, l’emporta.

Le lendemain, Edmond trouva Hubert devant le billot vide ; il abattait sa feuille avec une telle rage, qu’il n’osa pas le saluer. Il sortit les étiquettes et planta silencieusement les prix dans les viandes de la vitrine en attendant qu’Hubert ait fini de se soulager.

— Moi, je suis tombé sur un vieux de 92 ans, avec un peu de chance, ça devrait pas durer trop longtemps.

Hubert s’en foutait. En quittant le travail, il s’orienta vers l’immeuble de la Rancie, au pied de la statue de Colette. Dans ses souvenirs, il y avait une petite remise pour les vélos, à droite du local à poubelles. De là, il pourrait observer les allées et venues de la Rancie, de ses voisins, et aviser. Il recommença trois soirées de suite. À chaque fois qu’il refermait la porte du local à vélo, Ginette Milachon apparaissait, claudiquant, dans la courette sombre, un sac poubelle à la main. À chaque fois, elle passait devant le local à vélo pour se rendre à sa boîte à lettres, revenait dans la cour et ouvrait la porte du local à poubelles pour jeter les prospectus et son petit sac. Personne d’autre qu’elle. Hubert suspendait sa respiration jusqu’à la voir disparaître par où elle avait surgi. Le troisième soir, il crut un instant qu’elle le narguait et ce soir-là, il sut qu’il ne la louperait pas.

Le lendemain, chez Bertin, il se montra plus conciliant avec Edmond et lui proposa même, le midi, d’aller s’en jeter une au Zinc avant la reprise.

— Et pour la Ginette, alors ? Comment tu le prends ? Faut peut-être pas trop se faire de mouron… t’as plus long à tirer dans la boîte… Et si elle te rince comme elle sait y faire pendant tes derniers mois de boulot, ça sera ton tour de pointer aux retraités indigents et d’être pris en charge. Et avec un peu de chance, c’est moi qu’aurais à te sus-ten-ter.

Hubert ne remarqua pas les mots choisis, la gentillesse.

— La chance, Edmond, elle sourit qu’aux Ginettes, on dirait… Je pourrais pas supporter d’avoir à hypothéquer mes livres…

Il avait dit ces phrases sans colère, sans précipitation, le regard accroché dans le feuillage de la plante en plastique au milieu de leur table. Edmond se sentit submergé. Il ne comprenait pas grand-chose à la littérature, mais lui aussi avait connu les bêtes à l’abattoir.

L’après-midi, Hubert se surprit à siffloter entre deux clients. C’était ce soir ou jamais. Il fit les gestes qu’il avait toujours faits, méthodiquement, mais pour la première fois, il oublia de ranger un couteau à trancher qu’il glissa dans sa manche.

Lorsqu’il arriva au pied de l’immeuble de la Rancie, quelque chose clochait… Quelque chose de très familier et d’étranger à la fois. Il faillit rebrousser chemin. Mais la rue était calme. Il entra sous le porche de l’immeuble et se réfugia dans le local à vélos.

Vingt heures dix, il entendit les escaliers craquer sur trois temps, plic plic ploc… plic plic ploc. C’était la Rancie, réglée comme une montre suisse. Il gonfla ses poumons, pour les transformer en armure et sortit, il se revit enfant, frappé par La Condition humaine. Et il comprit. L’ombre de la Rancie la devançait dans le couloir éclairé par une ampoule jaune. Sale Rancie. Nadège… Les Pléiades, qu’elle était si heureuse qu’Hubert achète sans avoir jamais eu la curiosité d’en lire la moindre ligne. Nadège n’était pas méchante, sa mère ne lui avait jamais lu d’histoires. C’était maintenant, maintenant, maintenant. Il se rappelait les gestes artisanaux pour tuer vite et bien l’animal, par surprise. L’excitation.

Lorsqu’il sortit de son abri. Là, devant lui, dans une petite mare de sang qui commençait à grossir, le corps de Ginette Milachon libérait ses derniers soubresauts. Il n’avait pas frappé ou ne s’était pas vu frapper, mais elle était bel et bien morte.

Hubert ne sut pas exactement comment il rentra chez lui. Une fois à l’intérieur, il contempla la lame sèche de son couteau qui n’avait pas tranché de vie. Mais Ginette avait été raccourcie, cette fois il n’avait pas rêvé. Il se laissa tomber sur son lit et s’endormit sans pensées ni visions, comme un enfant sage.

C’est dans sa bibliothèque, au réveil, qu’il alla se pelotonner. Il fit glisser son doigt sur les tranches des livres, fut apaisé par leur constance. Et il trouva ce qu’il cherchait La Belle Image qui lui parla de cet étrange phénomène de dédoublement de soi. Combien de temps était passé ? Le cherchait-on chez Bertin ? Ginette Milachon avait-elle été retrouvée, assassinée, saignée comme un goret ? Avec professionnalisme, Hubert tenait à le souligner. Il sourit en reposant le livre de Marcel Aymé, car il côtoyait l’incongru cadeau d’Edmond qu’il n’avait jamais daigné ouvrir. Mais ce jour-ci était un peu spécial et pouvait souffrir un écart. Après tout, qu’est-ce qui faisait si peur à Hubert dans la littérature populaire ? De s’y retrouver pleine face. Il finit par ouvrir le pavé et visa la dédicace : « À toi qui aimes lire. Je t’ai toujours aimé. Edmond ». Le livre lui glissa des mains, il chancela. L’effet de cette phrase innocente sur Hubert fut bien plus dévastateur que l’image de la Rancie baignant dans son sang un couteau à trancher dans le bide ; un couteau qui était le sien, sans toutefois être le sien puisqu’il le tenait alors encore fermement dans la main… Comment avait-il pu croire Marcel Aymé ? Bien sûr qu’il n’était pas le seul, chez Bertin, à posséder ce type de couteau. Il sentit que tout s’emballait. Edmond et Hubert étaient dans de beaux draps. « Quelle truffe ! » Edmond servait leur culpabilité sur un plateau : l’arme du crime et le savoir-faire made in Bertin. Les gros titres clignotaient devant ses yeux hagards : l’amant éploré au secours de l’ex-gendre aux abois. Du pain béni pour tous les torchons, qu’ils soient numériques ou pas. Les pères la morale s’en donneraient à cœur joie sur les invertis ; les végétariens et végans s’en sortiraient grandis. À la fin tu es las de ce monde ancien… Hubert avait aussi lu un peu de poésie.

Il trancha les fils du téléphone qui sonnait depuis plusieurs minutes. Il s’assit au bord du lit défait et entreprit de lire le roman en forme d’aveu d’Edmond. Il était très curieux de connaître les ingrédients nécessaires à l'issue heureuse d'une histoire.
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A. Nardop · il y a
Beaucoup d'humour noir dans ce texte à multiples entrées. J'ai eu un grand plaisir à vous découvrir.
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Alice Merveille · il y a
Tout ça est profondément affligeant et arbitraire. On devrait pouvoir choisir son petit vieux ou sa petite vieille sur un catalogue qui définirait, par la même occasion, les mètres carrés à prévoir pour un encombrement minimum.
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De margotin · il y a
Un moment de lecture que j'aime beaucoup
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Olivier Descamps · il y a
De jolies choses dans ce texte... J'ai passé un bon moment de lecture... merci.
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SakimaRomane · il y a
Oup's ! Quelle histoire !! C'est sombre, pesant mais parfaitement mené et maîtrisé...Bravo :)
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Denis Kerhoas · il y a
Une putain de tranche de veau... pardon, de vie. Dire que cette histoire m'avait échappé !
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Champolion · il y a
Un gel hydro-alcoolique au beurre de karité!
Ce teste fourmille d'heureuses trouvailles, la truculence est omni-présente et sous l'humour, la gravité du propos.
Brillant!
Champolion

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Norsk · il y a
Génial ! Quel bon moment de lecture ! Tout y est : la politique, l'amitié, l'amour, le travail, le couple, la famille, la vie, quoi ! Et que de fils qui se nouent et se dénouent. Merci pour cet excellent texte !
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Safia Salam · il y a
Littérature, amitié, des grands thèmes qui tissent cette nouvelle. Au milieu de tout ça, j'ai eu un coup de coeur pour une petite phrase, le "Au chiottes l'arbitre !" est particulièrement bien tourné. Mais pas seulement, ce champ lexical de la boucherie est également remarquable. Bonne journée, Brune !
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François B. · il y a
Beaucoup de thèmes abordés, beaucoup de références qui méritent une deuxième lecture (je reviendrai).
Sinon vous m'avez rappelé un déjeuner au Louchébem, restaurant en bordure des Halles à Paris, où la carte donnait, en plus du menu, des explications sur cette langue des bouchers (ce qui me permet de préciser : je reviendrai en loucedé)

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