La guerrière invisible

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J'écris pour laisser couler par mes doigts le flux des histoires qui tourbillonnent dans ma tête. En dehors de mes activités littéraires, je suis comédienne et praticienne du cinéma ainsi que  [+]

Image de Été 2021
Le jour venait de se lever.
— Annie ?
La voix rauque de ma mère me réveille. Je me redresse et essuie la bave de mon menton. Ma nuque me fait mal. Je me suis endormie au chevet de Mélanie. Je m'étire et me lève pour aller faire la bise à ma mère.
— Tu devrais te reposer à la maison. Mélanie ne risque pas de s'enfuir.
— Maman ! 
Ma mère a toujours préféré blaguer dans les moments de crise. Je ne sais pas où elle en trouve la force. Ou si elle manque simplement d'empathie.
Je pose un baiser sur le front de ma compagne. Ses lèvres me manquent, mais elles me sont inaccessibles à cause de son intubation. Je caresse ses joues tuméfiées. 
— Je vais prendre la relève. Rentre chez toi. Et n'oublie pas de t'occuper de tes autres plantes.
Je balance la tête en arrière et soupire. 

À l'arrêt de bus devant l'hôpital, je relève le col de ma veste. Mon souffle fait des volutes dans l'air. Je serre mes poings dans mes poches.
Si je pouvais. 
Mon œil droit se met à cligner rapidement. Je dois à ma sclérose en plaques une névrite optique qui m'agace et me sert à la fois. Ma vision est devenue floue à gauche. Mais mon œil droit possède la capacité de faire des mouvements rapides et répétitifs qui aident mon cerveau à enregistrer les détails autour de moi. Le prix à payer ? Toute une série de symptômes plus emmerdants les uns que les autres. Le pire, c'est la douleur et les démangeaisons. J'ai été diagnostiqué vers mes 30 ans. Ça a commencé par ce qui était pour moi un simple lumbago. J'ai vite déchanté. Engourdissements, brûlures, diminution du sens du toucher, problème de dextérité, vertige, étourdissements... Voilà ce qu'est devenue ma vie.
J'entre dans le bus et m'installe. Une dame à l'air pincé s'approche de moi. Je me prépare déjà mentalement à ce qui va se passer.
— Madame, il s'agit d'une place handicapée !
— Je suis handicapée. 
— Vous n'en avez pas l'air !
— Et vous, vous n'avez pas l'air d'une vieille pimbêche, mais j'ai pu me tromper. L'erreur est humaine.
Et une bonne claque fantasmagorique dans son bec, à l'enquiquineuse. 
— J'ai une sclérose en plaques. Et d'abord, je n'ai pas besoin de me justifier. Toutes les maladies ne sont pas visibles. 

Je tourne la clef dans la serrure de mon appartement. L'odeur du parfum de Mélanie plane dans le salon. Je me dirige dans la cuisine et y remplis le petit arrosoir fleuri et kitsch. C'est Mél qui l'a choisi, pour rire, mais aussi pour qu'il soit suffisamment voyant pour que je me rappelle d'arroser nos plantes. Quand on a emménagé ensemble, elle a réfléchi à tout ce qui pourrait me faciliter la vie : couverts ergonomiques, couverture lestée, tabouret de douche... Un ange. Je l'ai su dès que l'on s'est croisé à l'université. J'avais peur de lui parler de ma maladie, mais quand je lui ai avoué, elle a tout de suite demandé ce qu'elle pouvait faire pour m'aider dans la vie de tous les jours. 
J'ouvre la porte de mon bureau et me dirige vers mon secrétaire. J'ouvre le tiroir, enlève tous mes articles pour le Warlington Time. J'enfonce ma main vers le fond. Un clic. Je soulève la plaque pour révéler le double fond. J'en sors mon dossier sur les enlèvements. Ces derniers temps, ils se sont accélérés. J'ouvre la farde en carton et parcours les fichiers des enfants, accompagnés de leurs photos.
Leurs sourires sont devenus pour moi des appels à l'aide. Le papier glacé est empli de traces de mes doigts à force de manipuler les portraits. 
Tous ces enfants ont le même point commun : une maladie auto-immune ou un handicap. 
Je relis ces renseignements que je connais par cœur :
l Tom Weber, 10 ans, atteint d'un diabète de type 1. Disparu le 28 décembre 2019. Dernière apparition dans le parc des Loups. Il jouait au foot avec des amis, la balle est partie dans un buisson et il n'en est jamais ressorti.
l Sandrine Meltau, 8 ans, leucémique. Disparue le 15 janvier 2020 lors d'une visite à l'hôpital. Il y a un cliché de la caméra de sécurité où l'on voit un médecin l'emmener. Mais impossible de voir sa tête. 
Gary Williams, 11 ans, spondylarthrite juvénile associée à une maladie de Crohn. Disparu le 6 février 2020. Sa baby-sitter était venue le chercher à l'école, mais on lui a affirmé que son oncle l'avait déjà emmené. L'institutrice du petit garçon a donné une description trop banale de l'homme pour que ce soit utile.
l Mary Lovato, 6 ans, sourde et aveugle de naissance. Disparue le 4 mars 2020. Elle a été aperçue pour la dernière fois au carrousel du centre commercial de Warlington. Sa mère discutait avec une amie. Les caméras de sécurité montrent un homme de grande stature l'emmener. De nouveau, il est difficile de voir sa tête.
l Lili Miland, 9 ans, syndrome de Down. Disparue le 11 mars 2020. Son grand-père s'est retourné une seconde pour donner une pièce à un mendiant et elle s'est volatilisée. Des témoins disent l'avoir vue partir avec un homme de plus ou moins 2 mètres, chapeau enfoncé sur la tête.
l Kitty Clark, 7 ans, syndrome d'Angelman. Disparue le 18 mars 2020. Elle a couru après la camionnette du marchand de glaces et n'est jamais revenue chez elle.
l Lewis Mitchell, 15 ans, le plus vieux, Chorée de Huntington précoce. Disparu le 20 mars. Il a simplement suivi un homme que des témoins décrivent comme atteint de gigantisme.
l Antoine Marcaut, 6 ans, hémiplégie latérale gauche. Disparue le 23 mars 2020. Il était à sa séance de psychomotricité. Personne n'a été témoin de sa disparition. 
l Alice Pratt, 8 ans, prosopagnosie. Disparue le 25 mars 2020. Sa mère estime qu'elle n'a probablement pas reconnu le visage de son kidnappeur, mais que, dans le doute, elle a dû le suivre à la sortie de son cours de violon.
l Charly Theron, 4 ans, le plus jeune, ostéogenèse imparfaite, dite « maladie des os de verre ». Disparu le 28 mars 2020, pendant l'exercice incendie de son prégardiennat, Les Petites Fleurs. Le concierge de l'école pense avoir vu un très grand homme le soulever par dessus la barrière de la cour et l'emporter en courant.
Je me mords les lèvres. Qu'est-ce qui m'échappe ? Je pousse ma chaise de bureau en arrière et me laisser aller contre le dossier. Je me sens à la fois proche et loin de ces enfants. Proche parce que je souffre aussi d'un handicap. Loin parce que je suis adulte et je peux gérer seule mes problèmes. Enfin, c'est ce dont j'essaye de me persuader. 
Je n'ai même pas remarqué que la nuit était tombée. Je retourne dans le salon. L'écran de mon smartphone me renvoie à la gueule les 12 appels manqués de ma mère. Elle n'a évidemment pas laissé de message, pas son genre. J'hésite à la rappeler. Si c'était grave, elle m'aurait envoyé un SMS. 
Je prends rapidement une douche et enfile ma tenue nocturne. Pantalon multi-poches, sweater à capuche, masque couvrant ma bouche jusqu'au milieu du nez, mitaines de compression (faut bien protéger mes articulations). Je tire l'élastique du capteur ophtalmique pour mon œil nébuleux et le serre bien autour de mon crâne. Je mets ma capuche. Mon collègue Alan a trouvé un nom pour désigner mon alter ego dans les pages du Warlington Time : la Guerrière invisible. Ça me convient. C'est sa femme, Lita, qui m'a fabriqué mon monocle biomécanique. Je déclenche le traqueur de mon téléphone pour qu'ils puissent me retrouver en cas de disparition fortuite. J'allume ma vision cybernétique. Il est temps de fureter dans la nuit. C'est difficile pour moi de passer par la fenêtre avec des jambes que je ne commande plus vraiment. Pas le choix cependant, je ne peux pas sortir par la porte d'entrée et subir les regards indiscrets du cerbère qui gère le building.

Je retrace le chemin entre les disparitions des derniers jours. Le quartier de Kitty Clark est du genre faubourg de série dramatique. D'après ce que j'ai pu lire dans la rubrique « disparitions » du journal pour lequel je travaille, les voisins ont confirmé qu'il ne s'agissait pas du marchand de glaces habituel. Je ne sais pas vraiment ce que je cherche. Je me concentre. Évidemment, c'est le moment où mes jambes décident de picoter. Je les sermonne mentalement. Ce n'est vraiment pas le moment.
Personne dans la rue à part des chats et des ratons laveurs fouillant les poubelles. Depuis le début de « l'affaire du Kidnappeur des Invalides », les gens restent confinés chez eux. Je déteste le nom choisi par mon boss. Ce n'est pas l'identité de ces enfants et c'est centré sur l'auteur du crime. J'avais proposé « l'affaire des Disparus de Warlington ». Classique, sans jugement, centré sur les victimes. On m'a dit que c'était trop banal... Pince-cul de monde validiste. 
Je suis l'itinéraire de la camionnette, recomposé par les différents témoignages. Il n'a aucun sens. Ou plutôt, il semble fait pour perdre sa piste. J'arrive devant un garage à la porte taguée d'une méduse aux abondantes tentacules. J'utilise la vision thermique de mon œil de substitution. Pas le moindre signe de vie. Parfait. Je soulève le portail suffisamment pour me glisser à l'intérieur du hangar et le rabaisse derrière moi. J'aperçois de suite la fourgonnette devant moi et m'en approche. Fermée, évidemment. Je sors mon trousseau d'une des poches de mon pantalon et j'en détache le slim jim. Je me dirige du côté passager et insère la fine lame entre le joint et la vitre. Après quelques secondes, j'entends le clic du déverrouillage... et une alarme stridente se met à sonner. Merde ! Je ne me fais pas prier et déguerpis du lieu le plus vite possible. 
Je reprends mon souffle à quelques rues de là. Mon dos me fait mal. Je m'injecte une légère dose de cortisone dans la jambe, histoire de pouvoir continuer. Pas la peine de perdre plus de temps à retracer les enlèvements, je fonce directement à l'école prégardienne de Charly Theron. Si l'homme est parti en courant, il n'était peut-être pas loin de sa cache ?

J'arrive sur le lieu du rapt de Charly. C'est une petite école classique, cour à l'avant, bâtiment dans le fond avec un préau devant, barrière un peu trop basse à mon goût pour la sécurité des enfants. Cela a dû faciliter les choses pour le kidnappeur. Je saute dans la cour de récré. Mon œil valide balaye en mode répétitif et rapide l'endroit. Quelque chose attire mon attention sur un mur. Une méduse semblable à celle du garage y est peinte. Elle est délavée et vieillotte. Ça ne peut pas être un hasard. Quand j'ai interrogé le concierge sous mon identité de journaliste, il lui a semblé que l'homme pouvait être atteint du syndrome de Marfan. Il y a pensé parce qu'il y a une trentaine d'années, un des élèves souffrait de cette maladie. La majorité des témoins s'accordent à dire que le ravisseur avait les membres disproportionnés. Je repense à Javier Botet, qui joue Slender Man et souffre de ce mal génétique. Ça ne l'empêche pas d'avoir un certain charme, même si je préfère la gent féminine. 
Mais pourquoi n'ai-je pas fait le rapprochement plus tôt ? Les indices étaient sous mes yeux. Il faut dire que mon brouillard cérébral de ce jour-là n'a peut-être pas aidé. Reste à attendre le lendemain pour interroger à nouveau le concierge.

— Monsieur Davis, je peux vous voir un instant, s'il vous plaît ?
Le concierge s'appuie sur le balai avec lequel il rassemble les feuilles mortes qui parsèment la cour de l'école. Je me rapproche. 
— Ah, vous êtes la petite journaliste de l'autre jour ! Que puis-je faire pour vous, mademoiselle ?
J'ai immédiatement envie de le reprendre sur les termes employés, mais ce n'est pas le moment de donner des leçons sur le sexisme ordinaire. Dommage, c'est mon dada.
— Je me demandais, vous m'aviez parlé d'un élève atteint du syndrome de Marfan l'autre jour. Est-ce que vous vous rappelez son nom ?
L'homme lève la tête en palpant sa pomme d'Adam.
— Il avait un nom à consonance grecque... hmmm... Philéas ? Philémon... Non, Philomène ? Philoctète ! Oui, c'est ça, Philoctète ! 
— Comme le meilleur ami d'Hercule.
— Pardon ?
— Non, rien.
Je n'aime pas trop étaler ma science. Après, je dois expliquer et je ne suis pas un as de la pédagogie.
— Par hasard, vous vous souvenez de son nom de famille ?
— Ah ça, non. Je ne connaissais les enfants que par leurs prénoms.
— Vous auriez une idée d'où il se trouve aujourd'hui ? 
— Pas plus. Vous savez, les enfants, ça défile ici ! J'en ai vu tellement passer ces 30 dernières années.
Il se perd dans ses souvenirs. Je n'en obtiendrai pas plus. 
— Je vous remercie, passez une bonne journée.
— Vous aussi, miss ! 
En me retournant, je soupire les yeux fermés en serrant les poings. 

La nuit tombée, j'enfile ma tenue de funambule. Enfin, funambule, c'est vite dit. Mettons que je n'ai pas vraiment les capacités motrices pour ça. J'ai l'impression qu'on m'enfonce des coups de couteau dans les jambes. J'hésite à attendre que la cortisone fasse son effet. Je suis une vraie tête de mule : je passe par la fenêtre et je m'enfonce dans l'obscurité. Dehors, pas un bruit. Seules quelques sirènes de police viennent entrecouper la paix de Warlington. 
Dans la cour des Petites Fleurs, un chat se balade à la recherche de la moindre pitance. J'active mon œil bionique afin de repérer le moindre mouvement de chaleur dans le bâtiment. Rien. Je m'aventure vers la porte. Fermée. Mon œil valide papillote. Une fenêtre est légèrement ouverte à quelques mètres. La chance. Je passe mon bras de l'autre côté du battant. S'il y a bien un avantage de ma sclérose en plaques, c'est ma maigreur. J'entre dans une classe et me dirige vers la porte. Le long couloir est bordé de corolles en papier et d'autres œuvres enfantines. J'arrive au bureau du directeur et en crochète la serrure. Me voilà bien vite à l'intérieur, à farfouiller dans l'armoire contenant les dossiers des élèves. J'ai le cœur qui bat de l'espoir de trouver ce que je cherche. J'ai de la veine, les fardes sont classées par année. Je sors toutes celles de 1985 à 1990. Je m'installe au bureau et en ouvre une première, traversant toutes ces fiches triées par ordre alphabétique. Je mets 2 heures à trouver ce que je cherche. Sur la photo, je suis tout de suite frappée par la taille de Philoctète. Ça n'a pas dû être facile de dépasser tous ses petits camarades d'une bonne tête. À côté du portrait, son nom complet. Bingo : Philoctète Papadoulos. Adresse : orphelinat public de Warlington. Ma fortune s'arrête donc là. Je range toute la paperasse dans leur tiroir et m'en vais. J'aurai peut-être plus de chance avec internet.

Installée en tailleur dans mon lit, je pianote sur mon ordinateur portable. Cette position est la seule qui me soulage quelque peu. Je tape le nom de mon suspect dans la barre de recherche. Rien, pas de profil Facebook, pas d'Instagram, pas de Linkedin. Pas plus de chance dans les différents annuaires en ligne. Je passe sur les résultats photos, pas mieux. En passant sur l'actualité, un résultat me saute aux yeux. Un article mentionne un clown bénévole dans un hôpital pour enfants. Giganto, alias Philoctète Papadoulos. Je décide d'investiguer cette piste le lendemain. Je m'injecte une autre dose de cortisone et sombre dans un sommeil sans rêves.
C'est la sonnerie de mon téléphone qui me réveille. Le fameux thème de Psychose, réserve à ma chère et tendre maternelle.
— Moui...
— Je te réveille ?
— Pas du tout. Je suis en train de faire du yoga. Qu'est-ce qu'il y a ?
— Tu devrais venir à l'hôpital. 
La voix de ma mère est calme. Mon ventre se met à faire des loopings de culpabilité. Ça fait 2 jours que je ne suis pas allée voir Mélanie.
Devant la chambre, les parents de Mélanie font le pied de grue. J'enrage. Cela fait des années qu'ils ne voient plus leur fille, ces calotins homophobes. 
Je serre les dents en les saluant. Le père ne me regarde même pas. La mère s'approche de moi et m'attrape de façon complaisante par le bras.
— Elle refuse de nous laisser entrer.
— C'est bien le genre de ma mère, ça.
— Non, pas elle...
J'entre en trombe dans la chambre. Mélanie est assise pendant que ma mère lui fait boire de l'eau à l'aide d'une paille. J'ai les larmes aux yeux, je me presse de l'enlacer dans mes bras, faisant tomber le verre sur les genoux de ma mère.
— Ah bah, bravo, on va croire que je me suis pissé dessus !
Je suis sourde aux grossièretés de ma mère. J'embrasse ma compagne partout. Elle pose sa main sur la mienne.
— Bonjour, mon cœur.
— Je t'aime, je t'aime, je t'aime !
— Je t'aime, mais calme-toi, tu vas me casser en deux. 
— Ça fait tellement du bien d'entendre ta voix.
— Tu as fait attention à ne pas abuser de la cortisone pendant mon long sommeil ?
Ça, c'est bien elle, pragmatique et dans l'euphémisme. 
— Dites, les tourterelles, quand vous aurez fini de pérorer, on pourrait peut-être laisser entrer les deux cornichons de bénitier, non ?
— Grenouille, Maman, on dit grenouille de bénitier.
— Je préfère cornichon. Et c'est vert aussi, c'est kif-kif.
Je n'aime pas trop l'idée de les laisser avec Mélanie, mais peut-être que la peur de la perdre prendra le dessus sur leur aigreur envers notre relation. J'en profite pour aller faire un tour à l'hôpital des enfants, qui est juste à côté. On est jeudi, le jour où Giganto vient égayer les petits malades.

Je suis l'infirmier jusqu'à la salle de jeux. J'ai prétexté un article sur « les héros du quotidien » pour observer Papadoulos. À travers la vitre, un type gigantesque fait des pitreries devant les gosses. Il a un haut de forme démesuré. Ses bras semblent atteindre ses genoux. Son pantalon rayé flotte sur des jambes qu'on devine fines. 
— Vous voulez lui parler ?
— Non, non, l'article est une surprise. On recontactera les intéressés plus tard pour avoir leur accord.
Mon mensonge est gros comme une maison, mais le soignant l'avale comme un crapaud goberait une mouche. On repassera pour ma déontologie. 
Je m'installe à la cafétéria et je sirote un thé infect. C'est à se demander si tout perd son goût dès qu'on passe les portes de l'hôpital. De là où je suis assise, j'ai une bonne vue sur l'entrée principale. Je déteste les hôpitaux. Probablement parce que j'y ai passé beaucoup trop de temps dans la plus grande errance médicale. Je tournicote mes pieds attaqués par les fourmis quand un homme colossal marche vers la sortie. Il a un air moins gentillet sans son costume de clown. Le sac à dos sur ses épaules à l'air minuscule et il a dû desserrer les bretelles au maximum pour pouvoir le porter. Je me lève et je commence ma filature. 
Du haut de mon mètre 60, j'ai du mal à suivre les grandes enjambées de Papadoulos. Il a bien choisi son nom d'artiste. Après 20 minutes de marche, nous arrivons à une maison qui a l'air trop petite pour un homme de sa carrure. J'y reviendrai cette nuit.

Je passe par le côté de la maison, il y a un jardin. Je cherche une trappe donnant sur une cave, comme il y en a souvent dans les feuilletons américains. Que dalle. Il y a bien un soupirail, mais bien trop petit pour arriver à y passer mon corps. Un bruit. Je me cache dans un buisson. Philoctète Papadoulos ouvre la porte de la véranda et dépose une petite assiette de pâtée.
— Achille ! Viens manger !
Sa voix est fluette. Ça détonne avec son apparence. 
Une fois que le chat apparaît, il se baisse pour lui caresser la tête puis ferme la porte coulissante. Je décide d'attendre que toutes les lumières de la maison soient éteintes. 
Vers minuit, la maison paraît calme. Je tente ma chance : la porte de la véranda n'est pas fermée. Je m'étonne de ce manque de prudence, mais j'en profite. Je l'ouvre suffisamment pour me glisser à l'intérieur. Une lumière s'allume.
— Je vous attendais.
Dans un fauteuil en velours, Papadoulos me fixe. Je me fige. 
— Où sont les enfants ?
— Je m'occupe bien d'eux. Mieux que quiconque. Ils ont tout ce qu'il leur faut. Tout. 
— Sauf que vous les avez enlevés à leur famille. 
— Ils auraient fini par être abandonnés, comme moi.
Il se lève. Je ne pense pas faire le poids contre lui. Et j'ai raison. Soudain, l'obscurité embrouille ma vue et je perds connaissance.

Je me réveille dans une cave. Des enfants apeurés me regardent, tapis dans l'ombre. Je ne suis pas attachée.
— Je n'ai pas l'air comme ça, mais je ne suis pas venue vous manger. Je suis venu vous sauver. Bon, c'est un peu raté, mais on va trouver une solution. 
Je fouille ma poche et déclenche un appel en urgence à Alan. J'espère que mon traqueur fonctionne encore. Je n'ai jamais dû l'utiliser. La marmaille a l'air d'aller bien. Je les reconnais tous. Je souris pour les rassurer. Ne reste plus qu'à attendre.

Des sirènes se font entendre. Les gyrophares passent à travers le soupirail de la cave. Je fais signe aux enfants de rester calmes. 
Après quelques minutes, des bruits de pas transpercent le silence de la maison. La porte de la cave grince en s'ouvrant. Je me fonds dans l'ombre, espérant ne pas être découverte par la police. Je remercie intérieurement Alan. J'ai fini ma partie, au tour des forces de l'ordre.

— Tu as bientôt fini ?
Mélanie vient m'enlacer les épaules en posant une tasse de thé fumante devant mon ordinateur. Je mets le point final à mon article pour le Warlington Time.
— Quelle histoire, quand même. Je me demande bien qui est cette Guerrière invisible qui a envoyé un message indicateur à la police.
— Qui sait ? 
Je me retourne et caresse tendrement la joue de ma compagne. Elle pose un baiser sur mes lèvres. 
J'aime les histoires qui finissent bien.
16

Un petit mot pour l'auteur ? 12 commentaires

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Image de Marie-Pierre Tachet
Marie-Pierre Tachet · il y a
Merci pour ce texte qui rend visibles ceux qui ne le sont pas assez. Cette héroïne, sa compagne, sa mère et ses cornichons de beaux-parents ont l'étoffe de héros récurrents. J'attends une nouvelle aventure! Bravo!
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Morgane Leeloo Perséphone Lafay · il y a
Merci beaucoup pour ce joli commentaire
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François B. · il y a
Un texte étonnant, où se mélangent plusieurs thèmes, et qu'on lit avec beaucoup de plaisir
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Morgane Leeloo Perséphone Lafay · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire
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Ralph Nouger · il y a
Une enquête bien menée dont la fin est rassurante. La discrétion de cette petite journaliste a payé.
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Ozias Eleke · il y a
Une héroïne fascinante. J'adore le côté loufoque.
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Carl Pax · il y a
J'ai beaucoup apprécié la lecture de cette enquête pleine d'humour, la super héroïne est attachante et ses répliques bien trouvées, la fin est un peu précipitée mais en même temps le texte est déjà assez long bien que je l'ai lu d'un bout à l'autre sans en décrocher. Quelques paragraphes en plus pour montrer comment l'héroïne réussit à échapper aux policiers et ce que devient le Giganto m'auraient assez plu, ç'aurait été possible par exemple en raccourcissant la liste des enfants disparus (ce qui veut dire que j'aurais aimé vous lire davantage :) )
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Morgane Leeloo Perséphone Lafay · il y a
Merci pour ce retour très juste, Carl!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un univers que l'on découvre , celui des enfants qui rêvent et qui ne vivent que de rêves .
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