La fragilité des choses

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Finaliste
Jury

Au milieu de toutes mes idées farfelues, parfois, des écrits émergent. J'écris principalement de la SF et du fantastique, mais sait-on jamais, tout peut changer... https://www.nellykiint.com  [+]

Image de Été 2021
— Éteins cette lumière, Elis.
Les dents de mon père sont serrées. Ce n'est jamais bon. Je sais qu'il faudrait me taire, mais c'est plus fort que moi.
— S'il te plait, je veux laisser la lumière. J'ai peur.
— Je m'en fous ! Ça fait des semaines que tu nous soûles. À onze ans, tu vas apprendre la vie !
Maman s'inquiète dans l'ombre du couloir. Son regard est plein de compassion, mais elle ne dit rien. Quand la porte sera refermée, c'est d'autres yeux que j'aurais sur moi, et pas compatissants ceux-là.
Mon père s'en va en claquant la porte. Le noir s'abat. En soi, il ne fait pas de mal, le noir. Mais il lui permet de sortir. À elle. Alors, le noir aussi je le déteste. Je m'enfile dans ma couette, je la colle à moi au maximum, même si je sais que c'est inutile.
Un craquement. Je frissonne. Quelque chose bouge à gauche. J'arrête de respirer pour écouter. J'ouvre grand les yeux. C'est stupide, je sais. Plus rien. Je me tourne sur le côté.
Un craquement. À droite cette fois. Je rentre la tête sous la couette. Ça me chatouille le long du mollet. Je coince ma jambe contre le matelas. La chose se déplace. Ça monte sur ma jambe. Je gesticule. Ça y est, je pleure. La chose est toujours là. Elle monte encore. Elle est coincée dans le lit. Je le jette par terre et je me recroqueville sur moi-même. La chose se balade. J'écrase mes cuisses contre le matelas. Je sanglote. Ça pique. Je me frappe les jambes comme un forcené. Je griffe. Et je hurle.
Maman déboule dans la chambre, affolée. Moi je suis hystérique.
— Elle est là. Elle est sur ma jambe ! Aide-moi !
Maman découvre un de mes cheveux, coincé dans ma chaussette. Elle le retire en faisant une moue à moitié dépitée.
— Je veux me raser les cheveux !
Sa moue est carrément blasée maintenant. Ça m'est égal, je m'accroche, je tire son chemisier, pas question qu'elle me laisse dans cet enfer. Elle finit par craquer et m'emmène dormir dans son lit. Papa n'est pas content. Même en sécurité contre maman, je mets du temps à m'endormir. Mon cœur tambourine, mon cerveau imagine. Le souvenir des bruits dans la chambre me fait trembler comme une feuille morte. Et forcément, j'en viens à me rappeler du début de cette histoire.
Cette nuit où je l'ai entendu pour la première fois. Je n'ai pas eu peur tout de suite, ça devait n'être qu'une petite bête de rien du tout, ou un fantôme. J'aime bien les fantômes. J'aurais rêvé que ça soit un fantôme. J'y ai cru même, j'étais prêt à lui serrer la pince à mon nouveau pote, alors j'ai allumé la lumière. Je n'aurais jamais dû.
C'est là que je l'ai vu en vrai. Elle.
Cette ignoble chose qui a déboulé de sous mon lit comme un gnome mal coiffé. Elle a couru en zigzag d'un bout à l'autre de la pièce pour se cacher dans un recoin sombre. Ses pattes frétillaient comme des petits poissons échoués sur le bord d'une rivière. Sa bouche toute rouge, pleine de sang, surement celui des pauvres créatures qu'elle a mangées. J'ai bien pensé à l'écraser, mais Elle était plus grosse que tous mes livres, et je n'avais rien d'assez lourd. En plus, je ne sais pas viser. Je suis resté là à moitié en pleurs à me demander quoi faire. À chaque fois que j'éteignais la lumière, Elle cavalait dans la chambre. Comme je ne range rien, les papiers crissaient à son passage, les cartons bougeaient, les jouets craquetaient.
J'ai fini par dormir la lumière allumée. Pas le choix. Forcément, j'ai pas fermé l'œil. Et puis depuis, c'est toutes les nuits la même chose.
***
Ces dernières semaines, c'est devenu compliqué à l'école. Depuis que des crevasses de cernes se sont dessinées sous mes yeux à cause de la fatigue, les autres se posent des questions. Même mes rares amis m'observent bizarrement. Parfois, j'ai l'impression qu'ils me fixent comme si j'étais Elle. Avec des yeux presque effrayés. Certains ont arrêté de me parler. Ils s'éloignent, ils laissent une distance de sécurité entre nous. Si j'approche, ils reculent. Comme si je portais sur moi les marques de mon ennemie. Comme si, à force de vivre avec ce monstre toutes les nuits, je me transformais moi aussi. Et forcément, ça ne plait pas aux gens.
Ce midi, je trifouille mollement dans mes raviolis, la peur supprime ma faim. Je préfère passer mon énergie à essayer de convaincre maman du danger qui rôde. Elle me berce comme quand j'étais petit en me chantant une comptine. Bien sûr, elle dit me croire, mais je sais qu'elle essaye seulement de me rassurer. Elle doute. Sous mes supplications, elle fouille quand même ma chambre de fond en comble. Heureusement que papa n'est pas là, sinon ça l'aurait énervé. Lui ne fait même pas semblant de me croire. Maman cherche, mais elle ne trouve rien. Comme si Elle s'était évaporée. C'est tout le temps comme ça. Une fois, on a vidé ma chambre de tout ce qu'elle contenait – les meubles, les jouets, les vêtements – et même là, Elle était introuvable. Ça m'a glacé. Je n'ai même pas pu toucher les choses pour les remettre dans ma chambre. Parce que si Elle n'était pas dans la pièce vide, Elle était forcément dans mes affaires. À jubiler de nous voir chercher comme des débiles.
J'ai eu un petit espoir qu'avec tout ce remue-ménage, Elle soit partie, dérangée par le raffut. Mais non, dès la nuit d'après, je l'entendais de nouveau. Comme pour me punir, Elle s'est aventurée encore plus près de moi, entre les posters au-dessus de mon lit. Elle batifolait là, à quelques centimètres de mes oreilles, triomphante de sa victoire. J'ai pleuré de haine. Un jour, j'aurais la force de l'écrabouiller, Elle ne paie rien pour attendre.
En attendant d'avoir assez de courage pour l'affronter, je me suis battu, avec mes seules armes. J'ai demandé à maman de jeter la moitié de mes vêtements et la quasi-totalité de mes jouets, en espérant qu'Elle soit cachée dedans. Maman a voulu donner mes affaires à une friperie, mais j'ai refusé. Personne ne subira mon sort. Même mon pire ennemi.
Voilà, on en est là. Évidemment, Elle était trop maligne pour s'être fourrée dans les affaires qu'on a jetées.
Ce soir, je me couche, la boule au ventre. Elle glisse dans mes cheveux, cours sur mes mollets, trotte dans mon dos. Je sais que ce n'est pas possible, mais pourtant ça paraît si vrai. J'ai froid à force de trembler de peur.
***
Aujourd'hui à l'école, je mange ma madeleine sur un banc pendant la récréation. Personne ne vient me voir, j'ai perdu le reste de mes amis. Elnia, la nouvelle aux cheveux aussi noirs que les corbeaux et à la peau bronzée, s'assoit à l'autre bout du banc. Les gens la regardent bizarrement elle aussi, ils se moquent de son accent. Il est joli pourtant, il chante un peu, il rebondit. Elle me regarde et me sourit.
— Toi aussi les gens ne t'aiment pas ?
— Bof, c'est compliqué.
Je lui explique mon calvaire, sans les détails, pour ne pas la faire fuir. C'est étonnant, ça n'a pas l'air de la déranger. Elle s'intéresse, pose des questions, elle veut même une description de mon ennemie. Parce que je n'ai pas la force de décrire, ou peut-être parce que ça me fait peur, je sors mon cahier et je lui fais un dessin. Je prends toute la longueur de la page pour représenter sa vraie taille. Quand j'ai fini, Elnia ouvre de grands yeux et son sourire lui touche les oreilles.
— Mais pourquoi tu as peur d'elle ? Dans mon pays, les bêtes comme elle, on les vénère. C'est signe de chance d'en avoir une chez soi. Tu devrais te réjouir ! Mes grands-parents en avaient une, ils la choyaient. Pas mal de gens ont voulu la leur voler. Une fois, quelqu'un a réussi, mais elle est revenue toute seule.
Je frissonne, les sanglots me secouent la poitrine.
— Ça veut dire que même si on trouve un moyen de l'enlever de chez moi, Elle reviendra ?
— Surement. Mais elle est gentille, c'est super qu'elle soit chez toi !
— Elle s'amuse à me faire peur. C'est cruel.
— Si elle était si méchante, comment tu expliques qu'elle ne t'ait jamais mordu ? Et comment tu expliques qu'elle reste dans ta chambre ? Moi je crois qu'elle t'aime bien. Elle t'a adopté.
Je lève un sourcil. L'idée qu'un humain puisse être adopté, ce n'est pas banal. Ce n'est pas ce qu'on m'a appris en tout cas. Mais pourquoi pas, après tout. L'idée germe dans ma tête, je la sens prendre de la place. Elle m'apaise, alors je la laisse faire.
Le soir, je m'apprête à passer une nouvelle nuit avec mon nouveau bouclier : Elle m'a adopté. Si j'y crois assez fort, peut-être que ça deviendra vrai.
***
Je me lève et je m'étire. Pour la première fois depuis des semaines, j'ai bien dormi. J'en ai loupé les troupes de pompiers qui s'affairent dans la maison. Selon maman, ça fait plusieurs heures qu'ils sont là. Elle me serre dans ses bras et me dit d'une voix triste.
— Papa est parti à l'hôpital, Elis. On ne sait pas encore ce qu'il a eu, mais ils s'occupent de lui.
— Il va revenir ?
— Bien sûr, mon chéri. Ne t'inquiète pas.
Un pompier appelle maman pour lui poser des questions. Pendant ce temps, une femme s'approche de moi en mangeant son sandwich. On l'a chargée de me surveiller, mais ça n'a pas l'air de la réjouir. Elle m'ignore, mais moi j'ai envie de discuter.
— Je crois que je sais ce qui s'est passé.
Elle lève un sourcil en me regardant de côté.
— Il vaudrait mieux que tu restes en dehors de ça, mon petit.
Je déteste quand on m'appelle mon petit. Je donne quand même ma théorie.
— Il y a une bête ici. Elle est énorme et elle ne sort que la nuit. C'est Elle qui a fait du mal à mon papa. Ma copine Elnia dit qu'Elle attaque les méchants.
Un rictus moqueur apparaît sur le visage de la femme. Elle prend une voix d'attardé, comme si elle parlait à un chien.
— Oui, bien sûr. Mais ton papa, il était gentil pourtant.
— Non, il tapait ma maman.
Sa mine condescendante s'évapore. Elle détourne le regard et s'éloigne, en faisant mine d'avoir des choses importantes à faire. Les gens font toujours ça. Je le sais parce que j'ai dit à plein de monde que papa tapait maman. À mes amis, à mes professeurs, même à mamie. Et pourtant, personne n'a jamais rien fait. Il paraît que certains animaux défendent leurs congénères quand ils sont en danger. Mais évidemment, on n'est pas des animaux. Personne n'a jamais défendu maman.
Plus tard dans la journée, un coup de fil nous apprend que papa est mort à l'hôpital. En examinant son corps, ils ont retrouvé des dizaines de morsures. Les médecins n'en reviennent pas. Une seule morsure aurait épargné papa, mais vu le nombre, il n'avait aucune chance. Un spécialiste a conclu que c'était Phoneutria nigriventer. C'est son nom scientifique.
L'araignée-banane.
Maman était sous le choc, elle n'a pas vraiment écouté la suite. Ils lui ont expliqué que les bêtes comme Elle vivent en Amérique du Sud. On les retrouve parfois chez nous parce qu'elles voyagent dans les régimes de bananes. Ils ont dit qu'elle fait partie des araignées les plus dangereuses du monde. Moi, je savais déjà tout ça, j'avais cherché sur internet. Mais internet ment.
Après ça, le cerveau de maman a vrillé. Elle a fouillé toute la maison à la recherche de l'araignée, sans rien trouver. Pourtant, elle a cherché avec plus d'entrain que d'habitude. J'ai vu l'angoisse dans ses yeux, la même que la mienne. Avant.
***
Ce soir, je vais me coucher. Comme tous les soirs, il fait noir, mais je n'ai plus peur. Parce que papa n'est plus là et parce que l'araignée, Elle, est toujours là. Elle me protège, je le sais. Elnia avait raison.
Je l'ai appelée Nigri. Dans la pénombre, Elle descend doucement vers moi, depuis sa cachette dans le plafond de mon placard. On n'avait aucune chance de la trouver. Elle se glisse entre les draps et se pose sur mon thorax, juste au-dessus de là où mon cœur bat. C'est drôle, ça fait tout chaud. Je n'ai plus besoin de ma bouillotte, Nigri est là. Elle vibre un peu. Je la caresse. C'est doux. Mes souvenirs d'angoisse se désintègrent et j'imagine mon futur. Heureux et paisible.
Avant de sombrer dans le sommeil, je me demande combien de temps vit une araignée. Longtemps j'espère, car je compte bien qu'on passe notre vie ensemble. Tout comme Elle me protège, je la protègerai.
Et personne ne saura jamais que c'est moi qui l'ai emmenée dans le lit de papa la nuit dernière.

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BertoX · il y a
J'avais adoré en 1ere lectures, mes voix!
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F. Gouelan · il y a
L'origine de la peur est bien camouflée, les sensations de l'enfant sonnent juste. Dessiner sa peur c'est déjà la comprendre, la combattre ou la laisser nous adopter pour s'en faire une amie, une alliée. La peur tire une sonnette d'alarme.
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Brigitte Bardou · il y a
Ou comment s'inventer une peur pour cacher la plus terrifiante, celle que personne ne veut voir. Ceci dit, l'araignée banane existe pour de bon et je ne voudrais pas l'avoir dans mon lit... Bravo pour ce texte habilement mené !
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Eva Dayer · il y a
Un texte qui m'avait interpellée déjà à la première lecture.
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Virgo34 · il y a
Une histoire pleine d'émotion. Bonne finale !
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Joëlle Brethes · il y a
Le début de votre texte ne m'avait pas "accrochée". J'ai bien fait de la lire jusqu'au bout ;)
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Jeanne Pica-Borruto · il y a
Mes voix, débordant d’imagination, bravo à vous!
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Lady Délivrance · il y a
Je me demande si Nigri est réel ou s'il s'agit juste d'une projection de l'esprit d'un enfant qui entend, voit, sait et en souffre sans que quiconque ne lui vienne en aide. J'aime énormément ce texte. Bonne chance à vous
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Chris BÉKA · il y a
Des terreurs enfantines à la justice immanente, belle description de l'indifférence des autres et des souffrances cachées.
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Mireille Béranger · il y a
Votre texte, Nelly, est superbe. Intéressant de bout en bout, original, fort bien écrit, je lui souhaite le succès qu'il mérite. Un grand bravo, accompagné de toutes mes voix*****

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