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La fille aux cheveux roux

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Luc Michel

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Dans l'immense forêt des songes vivait une fille aux cheveux roux. Elle possédait une maison avec un toit de paille et n'avait pas l'électricité, mais elle s'en fichait bien car elle ne veillait jamais au delà de six heures du soir.

Elle aimait en secret un loup. Vagabond dans l'âme, un peu voleur de poules, un peu cambrioleur, bref c'était un type pas très comme il le faudrait au fond. Parfois, entre deux courses dans les bois, il venait lui rendre visite; il lui chantait comme savent le faire ces gens-là de jolies promesses et la fille aux cheveux roux imaginait déjà des enfants gambadant partout à l'intérieur de la maison.

Les hommes et les loups ne peuvent avoir d'enfants ensemble, c'est la loi de la nature, lui avait dit la vieille Ombine, une fée qui avait vécu huit-cent ans engluée dans la vase d'un étang et ne s'en était sortie qu'à la faveur d'une terrible sécheresse.
- La vieille est un peu dérangée se disait la fille aux cheveux roux, elle est un peu dérangée.

Un jour qu'elle était assise à coudre un point de travers devant sa maison, la magicienne des songes manqua une marche et tomba du ciel. Elle se retrouva les fesses en l'air sur une énorme fourmilière. Elle était arrivée trop vite, et sans ce providentiel tas de brindilles elle se serait brisé le train, comme on dit vulgairement.

La magicienne des songes s'ébroua, se redressa sur un coude, maudissant le ciel, les anges et tout ce qui s'en suit. C'était une femme mauvaise et fourbe. Elle passait son temps à flatter les gens que les faibles dispositions de leur esprit conduisaient à échafauder des plans sur la galaxie. Sans jamais de son côté les décourager ou les aiguiller vers des choix raisonnables, comme elle aurait dû, bien au contraire.

Sa mère, la grande Maugrabine de Tolède qui régnait avant elle, procédait tout autrement. Elle disait que des rêves il fallait tirer le meilleur jus, rêver ne suffit pas, rêver n'est que le prémisse d'une action ordonnée, disait-elle encore et elle n'hésitait pas à disputer fermement, dans un esprit de construction exemplaire, celui ou celle qui aurait désobéi à ses conseils. Elle vécu longtemps, très longtemps et ça n'est, à l'échelle des choses invisibles, que très récemment - on va dire il y a trois mille ans à peine - que tout avait changé.

La forêt des songes était remplie de ce genre de personnages dénués de fondement ; certains déclamaient des vers innommables, se prenant pour Alphonse beauregard ( 1881- 1924) ou Paul Géraldy (1885 – 1983), d'autres conduisaient à des vitesses folles des voitures automobiles imaginaires, faisaient crisser des pneus sur un circuit qui n'existait pas et ça faisait un boucan terrible . Il y en a qui haranguaient les arbres, discourant à l'infini sur la situation économique mondiale et sur les remèdes à y apporter, d'autres encore dormaient et depuis le sommet de leur crâne s'échappaient les choses les plus folles et les plus extravagantes; loin de les décourager, la magicienne des songes secouait son balai (je dis magicienne mais c'était bel et bien une sorcière à tous points de vue), incitait le rêveur à en rajouter encore et encore.

Ils s'éveillaient alors exténués, en proie à une angoisse terrifiante ou à de terribles regrets dont ils ne pouvaient se départir pour le restant de la journée.

C'était une bien mauvaise femme car au lieu de guider les gens vers les choses raisonnables et censées, elle les poussaient au crime, à la démesure et à l'irraison.

La magicienne des songes s'ébroua donc sur son tas de brindilles, s'avisa qu'elle était dans la forêt des songes où elle n'allait guère (les songes sont partout disait-elle, il ne m'est point besoin d'un lieu pour mes actions) et s'en fut au hasard dans la forêt. Elle prit à gauche, à droite, sans trop savoir, semant ses maléfices un peu partout, jetant des gens sur de mauvaises routes à cause de leurs mauvais rêves et jamais elle ne les contrariait, bien au contraire.

Toujours elle les poussait, par ses maléfices, plus loin et encore plus loin: celui-ci désirait chanter mais n'avait pas de voix ; elle lui susurrait des mots d'encouragement: - tu es fait pour ça, chante, chante, mon dieu quelle voix magnifique !
Tel autre se prenait pour un poète, un écrivain alors qu'il ne l'était pas. Elle faisait mine de s'extasier devant des paroles insipides et des vers de ménagère. Flatter, toujours et encore, pousser au crime, voilà le terrible office de cette horrible bonne femme. Elle y prit ce jour-là tant de plaisirs qu'elle en oublia de tracer son chemin. La magicienne des songes ne savait pas s'orienter et cela n'étonnera guère d'une femme au jugement aussi peu assuré.
Au bout de trois jours, elle vit qu'elle s'était perdue.

C'est en ramassant des herbes et des coquelicots pour sa soupe du soir que la fille aux cheveux roux fit sa rencontre.

- Bonjour, qui êtes-vous ? lui dit-elle


L'autre était assise sur un vieux tronc et à force de tourner était très fatiguée. Elle s'était endormie sur son séant.

Elle se réveilla en sursaut.

- Que...quoi... ? Qui êtes-vous qui ? Je vous demande pardon ?
- Moi, je suis désolée, je n'ai pas de nom. Tout le monde ici m'appelle la fille aux cheveux roux. Les oiseaux, les arbres, les coléoptères, les fourmis tout ça...
- Ah, ne me parlez pas de fourmis, répondit la magicienne des songes, j'ai atterri sur un nid de fourmis tout à l'heure, et...bon, bref, je suis la magicienne des songes. Tu es bien belle mon enfant !

Son œil s'alluma d'une vilaine flamme, sa voix se mua en un susurre serpentin.

- Aurais-tu par hasard des rêves ? Des rêves cachés ?

Cette mauvaise femme ne connaissait pas de paix.

- Vous êtes magicienne, magicienne pour de vrai ?
- Et que crois-tu donc ma belle, que je conduis des autobus ?
- Alors, poursuivit la fille aux cheveux roux sans lui faire remarquer le moins du monde sa désobligeance, alors...je me disais...peut-être...peut-être...
- Que... quoi ? Tu veux un tour de magie, c'est ça ? Je réalise les rêves les plus fous, je te l'ai dit. Vas-y demande-moi, profite-en ma belle !
- Et bien voilà, j'aime un loup, un loup tout doux, au pelage soyeux mais c'est un loup quand même.
- Un loup ? Et tu veux l'épouser ? Ma foi, drôle d'idée ! Et bien soit, tu épouseras ce loup !
- Ô, reine de la forêt des songes, comme je suis heureuse, c'est un jour merveilleux ! Loup y es-tu, loup m'entends-tu ? Nous allons enfin pouvoir nous marier, toi et moi ! Mon rêve va se réaliser !


La vieille Ombine était sous un tas de feuilles juste à côté. Elle s’apprêtait à y passer la nuit.

- J'aimerais bien voir ça ! Dit-elle, bondissant de là-dessous comme un diable. Et comment vas-tu donc tu t'y prendre donc, souillon? Tu n'es qu'une marchande de sommeil, tu me dégoûte tiens ! Psuit, psuit ! Tu n'as donc point honte de profiter ainsi d'une faible enfant ?

Non, c'était l'exacte vérité. La magicienne n'avait point honte.


- Ombine, rétorqua t-elle, du temps où tu vivais dans la vase sans parler, j'étais sous le sein de ma mère. Et ce sein me faisait voir des choses étranges, des gens peu respectueux, prenant ses conseils mais ne remerciant jamais ma maman. Ils se remettaient bien droit après son passage, et de leurs rêves tordus s'en faisait, pour leur plus grand bien, de jolies boulettes. Ils n'en conservaient que la moelle substantifique, comme dit le poète et bien leur en prenait, bien grand, grand bien, enfin tu me suis ok ?
- Et alors ?
- Alors, ils s'en attribuaient tous les mérites, ignorant ma mère, refusant de reconnaître que sans elle ils auraient poursuivi des chimères. Au lieu de quoi, une fois la sagesse infiltrée dans leurs petites âmes de mortels, ils allaient tout droit et tenaient le manche de rêves raisonnables. J'ai donc décidé de la venger. Sous mon sceptre qui durera encore trois mille années, règnera la folie. Vois ça a déjà commencé.
- Cela n'est pas une raison pour s'en prendre à une ingénue !. La fille aux cheveux roux aime un loup. Un loup, ça n'est pas raisonnable !
- Si, si c'est raisonnable car je l'aime ! Dit la fille aux cheveux roux. Et elle donnait raison, bien évidemment à la magicienne des songes.

Loin de se douter de la tournure que prenait ces événements, le loup, de son côté, était fort occupé. La nuit avait été longue, faite de rapines et de courses, de filles d'auberge, de beuveries, d'amusements en tous genres. Ça n'était, on vous l'avait bien dit, pas un garçon sérieux. Se marier avec la fille aux cheveux roux, il n'y songeait point d'ailleurs.
Il avait rencontré une fille aux cheveux noirs qui vivait dans une maison avec un toit de paille où il n'y avait pas l’électricité. (mais elle s'en fichait bien car elle ne veillait jamais au-delà de six heures du soir).
Et là, à l'heure où nous écrivons, il dormait dans ses bras.

- Non ?
- Si, lui répondit la vieille Ombine
- Bah, tout cela n'est pas grave, un accident, une petite passade, j'en suis sûr, chantait par derrière la mauvaise fée. Tu l'aimes, aime-tu le loup, oui ou non ?
- Je l'aime.
- Alors, viens ! Coupa Ombine, excédée.


La vieille Ombine la tira par le bras et l'entraîna dans la forêt avec la mauvaise fée qui courrait derrière. Elle avait du mal à suivre à cause de sa chute sur la fourmilière qui l'avait laissée un peu bancale, mais elle suivait quand même en se dandinant et en maugréant des maléfices. C'était une sale bonne femme.

En chemin, attrapées par l'ombre de la forêt, englouties soudain d'un épais brouillard, Ombine et la fille, se perdirent un peu, tournèrent de droite, de gauche, hésitèrent, revinrent sur leurs pas. Cela dura un jour entier.

Mais maintenant, paraissant avoir une vision soudaine de sa condition, c'était en réalité la fille aux cheveux roux qui menait la danse. La vieille Ombine soufflait, soufflait, disait : « je n'en peux plus, attends, attends ! » . Mais l'autre était comme folle, elle allait et venait et finit par s'écrouler sous un arbre.

Là, elle prit ses rêves entre ses cheveux, les fit sortir d'où ils étaient, les tordit entre ses mains, les déchira et tirant une allumette de sa poche, alluma un grand feu.

- Voilà, mamie Ombine, j'ai fini de rêver !
- Bravo ma fille, je suis fière de toi.

Lorsque la magicienne des songes arriva enfin, elle n'insista pas. La fille aux cheveux roux ne rêvait plus et le portait sur son visage apaisé.
Il est dommage de ne plus rêver, diront les braves gens et les poètes.

- Ben oui c'est dommage, mais en même temps c'est comme ça .
- Les rêves c'est fait pour s'endormir pas pour se réveiller, répondit la fille aux cheveux roux.

Et moi je suis bien d'accord avec ça.
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Robert Grinadeck · il y a
Joli conte, plein de sagesse.
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Abdelhafid Mekki · il y a
Joli conte
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Luc Michel · il y a
Merci beaucoup !
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Pierre Lieutaud · il y a
Vous êtes un lettré qui
sait raconter les histoires fantastiques avec une écriture très vivante, des mots étonnants et bien choisis. Ce texte pourrait être la trame d'un roman....Petite critique: vous semblez si fasciné par l'histoire et emporté par la délectation de coucher sur les pages cette facilité d'écriture qu'un eparpillement
de phrases jouissives fait perdre le fil de l'histoire....Mais tout çà pour vous dire Bravo

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Luc Michel · il y a
Merci Diorite! Ce texte est loin d'être parfait, j'écris trop vite, je le sais! Je me suis fait exactement la même réflexion et une correction s'imposerait, tout à fait d'accord. ( le passage sur les gens rêveur etc...est trop long, il faudrait élaguer).
Si cela vous dit, j'ai un texte récent, dans la même veine, beaucoup plus abouti, je crois. Il s'appelle : "le pouvoir des fées". C'est long mais là je crois que la construction du récit est assez bonne, enfin meilleure...

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Didier Poussin · il y a
Rêveries fantastiques
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Luc Michel · il y a
Comme souvent ! Merci Didier!
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Utilisateur désactivé · il y a
Pas mieux :)
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Luc Michel · il y a
Merci utilisateur désactivé ! Ha, ha ! Mais comment faîtes-vous pour disparaître comme ça ?
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