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La Blanche Hermine

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Sensen

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A savoir :
Texte proposé au concours 2018 du Cercle de la Mer de Lorient
http://cerclemer56.org/ et https://fr-fr.facebook.com/CercleMer56/
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« - Il y a toujours une île qui vous accueille... mes chers amis » fit l'ancien matelot à son auditoire.

Parlant relativement fort, il s'était levé en brandissant un verre de rhum à hauteur de son visage. Observant l'assistance d'un regard circulaire, il poursuivit :

« - Je profite de ce calme, pour ne pas dire ce silence qui s'éternise pour vous faire part de mes états d'âme ainsi que de vous rendre un chaleureux hommage. En effet, vous m'avez accueilli ici, dans ce cadre idyllique... sur cette île... Moi, naufragé exténué. Il convient de vous témoigner toute ma reconnaissance. »

Dans la chaleur étouffante du crépuscule, il but une gorgée de rhum avant de reprendre.

« -Il y a cinq ans maintenant, je fus rejeté sur ce même rivage... à demi inconscient, et bon gré mal gré, toujours cramponné à de malheureux débris de coque du valeureux trois mâts qu'était La Blanche Hermine. »

L'orateur marqua une pose et porta le regard sur sa gauche où un reste de virure blanchâtre et écaillé était posé tel un souvenirs, à même les rochers. Il reprit :

« - Notre sort se jouait déjà, lorsque par une belle brise, nous quittâmes la Mer de Corail en croisant au large de la pointe sud de l'île San Cristobal. Notre destination ? La Polynésie Française. En effet, je travaillais alors comme simple mataf pour le compte d'un riche ingénieur et armateur français.

La Polynésie Française ! C'était toutefois sans compter la majestueuse tempête que nous allions subir le soir suivant.

Mon capitaine ainsi que son armateur, présent à bord pour ce périple, tous deux fiers de leur navire et particulièrement confiants quant à sa capacité à dompter les caprices de la nature, prirent la décision de ne pas modifier notre route malgré de gigantesques et ténébreux nuages à l'horizon.

Nettoyant le pont au moment précis de leur fatale décision, il me revient maintenant quelques paroles échangées entre ces dignitaires. Il s'agissait pour eux d'éprouver le progrès ainsi que la domination des éléments naturels par la technique. Des propos gorgés de vanité et d'autosatisfaction qui allaient conduire à notre perte.

Cet excès de confiance, ce manque total d'humilité face à l'océan... mes chers compagnons, provoqua deux jours plus tard, la perdition de notre expédition. Je me rappelle tout d'abord d'une très forte houle, de la coque grinçant de toute part, de bourrasques infernales, puis d'un roulis et d'un tangage insupportables.

Je garde en souvenirs l'image de mes compagnons, agrippés tant bien que mal au dernier objet qu'ils étaient parvenus à approcher. Certains d'entre-eux furent emportés par les déferlantes.

Dans ce chaos, je perdis très rapidement la notion du temps et ne cherchais bientôt plus à m'enquérir de l'évolution de la situation. J'observais, tétanisé, ce qu'il y avait devant moi, agrippé furieusement aux boiseries les plus proches.

La tempête faisait rage si bien que malgré l'obscurité de la nuit, j'apercevais le gouvernail à chaque éclair. Par chance, la foudre ne nous toucha pas.

A la lumière crue et intermittente des éclairs, je vis le capitaine bousculer le pilote afin de lui prendre la barre. J'ai supposé plus tard qu'à cet instant, il regrettait amèrement de n'avoir point dévié sa route. Une certaine détresse, un désarrois mesuré imprégnaient son visage.

Toutefois, depuis les premiers grains, le capitaine avait pris les bonnes décisions : affaler cacatois, perroquets, huniers et misaines, hisser tourmentin et autres voiles de fortunes, mise en fuite du navire... Le moral restait bon parmi l'équipage, et ce constat vint me réconforter malgré notre situation peu enviable.

Nous passâmes une nuit exécrable. Nous étions tels la légende du Hollandais Volant, ce navire condamné par son capitaine à franchir, dans la tempête et coûte que coûte, le Cap de Bonne Espérance.

A l'aube, nous avions subi la chute d'énormes grêlons. Les voiles étaient, pour la plupart, déchirées. Suite à un grand craquement semblant venir des cales, le gouvernail ne répondait plus. L'énergie des vagues ne faiblissait toujours pas. Nous étions en perdition.

Natif de Quéhellec, et m'étant engagé au port de Lorient, il me semble maintenant pouvoir faire une comparaison. La vague que je vis alors devait atteindre la hauteur de la Tour de la Découverte. Il s'agit d'une très belle tour à signaux de cent pieds de haut et située au port de Lorient, dans le prolongement du Quai des Indes.

La vague, ce monstre d'eau, s'abattit sur La Blanche Hermine qui présentait en cet instant tragique son flanc bâbord. La force de ce mur liquide m'éjecta du navire. A son contact, la mer me parut étrangement chaude. Je dus retenir ma respiration en priant de refaire surface avant le manque d'air, ce qui se produisit d'extrême justesse.

Ayant de l'eau plein les yeux, j'aperçus indistinctement la coque du navire. Espérant un simple gîte, et alors qu'une vague m'emmenait très haut avec elle, je pus un instant distinguer en contre-bas, hélas, la carène du navire. Tout espoir s'évanouit alors, puis je fus de nouveau projeté vers ce qui restait de la Blanche Hermine.

Récifs ou haut-fonds, je n'aurais su le dire à cet instant. Toutefois, le navire tout proche vint se fracasser contre. Les craquements furent extrêmement sinistres. La coque se brisa, déversant dans les flots, pèle-mêle, le reste de l'équipage ainsi qu'une partie de la cargaison. Cette scène dramatique finit de me porter un coup au moral.

Défait, je perdis bientôt connaissance, dans un état de fatigue extrême et de total abandon, prêt à mourir noyé s'il le fallait.

La providence en décida autrement et me rejeta sur ce rivage. Je repris connaissance au crépuscule. Était-ce le jour du naufrage ? Avais-je dormi plus longtemps ? Je ne saurais le dire. Le contact du sable chaud était rassurant, et, à cette simple idée, je m'assoupis de nouveau plusieurs fois.

A l'aube suivante, je me réveillais en sursaut, fuyant le cauchemar aqueux que mon esprit s'évertuait à revivre en rêve. Dès mon réveil, je fus tiraillé par la faim. J'entrepris alors d'explorer l'île à la recherche d'habitants, ou pour le moins, de victuailles.

Il faut reconnaître que cette île n'est pas grande. Deux, peut-être trois kilomètres carrés de sable et de rochers au raz de l'eau. Mais elle nourrit son homme et c'est bien là le principal. Cet atoll abrite quelques récifs où la pêche est bonne, des oiseaux de mer, des fruits inconnus mais délicieux.

De cette plage où nous commémorons mon arrivée, par beau temps, il est possible d'entrevoir, au large et au raz de l'eau, la carcasse de La Blanche Hermine. L'épave gît probablement parmi des récifs que je ne suis pas parvenu à atteindre par la nage.

Je n'ai toutefois pas à m'en faire. Lors des grandes marées, l'océan relargue progressivement des objets de la cargaison et malheureusement, aussi, quelques corps. »

Le regard de l'ancien matelot qui pointait vers l'épave cachée dans l'obscurité du soir, se détourna alors de l'océan pour fixer de nouveau ses hôtes.

« - Bien sûr, cette île possède quelques inconvénients. L'eau douce est rare à certaines périodes, si bien que je fus tenté à plusieurs reprises par quelques gorgées d'eau de mer... en dernier recours.

C'est d'ailleurs au bout de quelques mois, lors d'une de ces périodes de sécheresse, que je vous aperçus au pied d'un bosquet de cocotiers. J'étais si heureux de rencontrer à qui parler. Cinq têtes sympathiques pour me tenir compagnie.

J'insiste sur le bonheur que me procure encore votre rencontre. En effet, la solitude est pesante. Vous ramener au campement et vous parler chaque jour me procure un bien être extraordinaire. Je n'aurais pu supporter plus longtemps cette abominable solitude. »

Le matelot frappa alors du pied sur le sable de la plage et reprit son monologue juste après :

« -Cet atoll est une veine incroyable. C'est grâce à lui que je fus sauvé des eaux. Mais il faut bien reconnaître que vous êtes, chers amis, l'île accueillante de mon esprit... la parcelle de terre ferme grâce à laquelle la solitude ne m'a pas rendu fou... n'est-ce pas ? ... »

Alors, il finit son verre de rhum d'une traite, puis regarda de nouveau l'océan.

Il n'y eu aucune réponse. Un interminable silence s'en suivi. Au loin, le bruit des vagues. Un peu plus près, on entendit le bruissement de feuilles de cocotier. Face au marin, près du feu de camp, bien alignées le long des rochers, trônaient cinq noix de coco ridiculement grimées. Leurs yeux et leurs bouches mal dessinés, fixaient le mataf d'un air absent.

« N'est-ce pas ?» fit-il une dernière fois, les larmes aux yeux.
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Image de Martine
Martine · il y a
Un vrai marin !
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RAC · il y a
Un Robinson nouvelle vague ?!
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Miraje · il y a
Un naufrage qui m'a rappelé "Seul au monde".
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Sensen · il y a
Pas vu. Juste entendu quelques critiques. En effet, les sujets nécessairement proche. Merci d'avoir commenté.
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