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L'étudiante

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Clara Mln

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Les cours du matin s'étaient éternisés. Je me pressai de quitter l'amphi mais c'était inutile : j'étais déjà en retard. Soupirant, je prévins mon rendez-vous et sortis de l'université. Le soleil hivernal réchauffait péniblement l'air environnant. Je me pelotonnai dans mon manteau et marchai jusqu'au lieu convenu : un kiosque, non loin de l'arrêt de tram.
Je le reconnus aussitôt, pour avoir déjà vu sa photo dans un article. Il devait faire la même taille que moi, un peu moins peut-être, difficile à dire : son attitude était légèrement courbée, comme s'il tentait de passer inaperçu. Malgré moi, un mot s'imposa dans mon esprit : rat.
Il me lança un regard furtif, puis se détourna. Je me dirigeai vers lui quand une voix m'arrêta, celle d'une fille de la fac avec qui il m'arrivait de déjeuner.
Après une brève salutation, elle embraya sur le sujet qui l'intéressait :
- Alors, les partiels, ça c'est bien passé?
Par dessus son épaule, mon rendez-vous observait la scène - il avait probablement compris qui j'étais.
- Oui ça va, répondis-je. Je peux encore avoir ce que je veux. Si je cartonne bien ce semestre.
Le sourire de mon interlocutrice se froissa, comme du papier journal. Je me sentis soudain gênée, et m'empressai de rompre la conversation. La fille s'éloigna et se perdit dans la foule, emportant sa frustration avec elle. Je savais qu'elle n'avait pas réussi, qu'elle allait bosser un semestre entier en espérant redoubler... Comme l'immense majorité des élèves de notre fac.
Je devais avoir un quart d'heure de retard, mais Mo ne me le fit pas remarquer. Nous échangeâmes un bise de convenance avant de partir à la recherche d'un café. Je lui demandai où il préférait aller ; il me laissa choisir. J'optai au hasard pour un petit snack non loin de là. Une fois la commande passée, nous nous assîmes à une table, face à face. Nous avions à peine échangé quelques mots, et je ne savais pas par quoi engager la conversation.
Je commençai à le détailler discrètement.
Il portait le même bonnet pourpre que sur la photo de l'article - le portait-il comme la panoplie d'un personnage? Sous la laine artificielle, son regard sombre formait deux puits qui balayaient tout autour d'eux, absorbant les moindres détails. J'étais incapable de dire s'il était beau ou pas ; son apparence n'inspirait pas ces critères. Il avait quelques chose d'autre, quelque chose qui fait qu'un physique vous marque.
Je sentais qu'il m'observait aussi, qu'il émettait un jugement sur moi à l'instant-même. Peut-être écrirait-il une nouvelle sur moi, me faisant rejoindre la foule insondable de femmes belles et mélancoliques, lointaines et pathétiques, dont ses textes regorgeaient.
Par un effort commun, nous finîmes par amorcer une discussion. Il parla de son livre qui allait sortir, des nouvelles qu'il postait sur le forum sur lequel nous nous étions rencontrés. Je mourrais d'envie de lui demander quel était son problème avec les femmes - au lieu de cela, je déclarai :
- En lisant tes nouvelles, j'ai l'impression de n'avoir rien vécu...
J'étais sincère : son univers m'avait fait l'effet d'un coup de poing, m'avait révélé une réalité dont je n'avais que soupçonné l'existence. Un décor de bâtiments insalubres aux murs sentant la pisse, dans lequel évoluaient les dealers, les pauvres, les indésirables. Moi, tout juste sortie de mon lycée, j'avais le sentiment d'avoir été protégée, d´être passée à côté de quelque chose.
- Oui, lâcha-t-il, la souffrance nourrit l'écriture.
Il me répondait comme à une enfant, un être en pleine formation, la voix pleine de l'assurance que son parcours était fait et qu'il n'avait plus rien à apprendre. Je l'écoutais, en bonne disciple, sans qu'il soupçonnât une seconde le flot de sentiments qui m'assaillaient - un mélange d'ironie, de méfiance et d'admiration, auxquels s'ajoutait toujours la préoccupation de mes révisions de la journée. Je ne me faisais pas tant d'illusion à son égard : aussi talentueux qu'il fût, il était comme tous les autres...
La serveuse se fraya un chemin entre les tables de la bicoque étroite, nos commandes dans les mains - un café pour lui, un sandwich au fromage pour moi.
J'attaquai mon déjeuner sans tarder.
- Tu as des idées de bouquin? demandai-je.
- Plein. Je bosse sur plusieurs livres à la fois. Et toi?
Oui. Oui j'avais des histoires en tête. Une en particulier. J'en avais écrit un premier jet pendant les vacances d'été, sans pouvoir le relire avant la rentrée.
Mon vis-à-vis écouta mon résumé , l'air attentif. Ma trame semblait lui plaire, même si je sentais qu'il cherchait une critique à émettre, un moyen d'ajouter son grain de sel.
- Le problème, avouai-je, c'est que j'ai peu de temps pour écrire, cette année.
- Pourquoi?
- Mes études.
J'hésitai à développer, consciente que l'immense majorité des gens étaient incapables de saisir complètement le monde auquel j'appartenais depuis déjà plusieurs mois... Mais l'envie l'emporta :
- Je suis en PACES. Première Année Commune aux Etudes de Santé.
Il me laissa parler, ses deux puits posés sur moi. Je lui décrivais mon ambition de devenir médecin, chirurgienne ou psychiatre peut-être, du concours que je devais passer pour être admise en deuxième année, du rythme de travail, de la compétition, de la culpabilité lorsqu'on sentait que l'on avait pas assez révisé, du vase clos dans lequel on s'enfermait, de la frustration de ne plus rien pouvoir faire, ni lire, ni écrire, ni sortir, juste bucher et espérer. Je voulais déverser dans mes mots toute ma colère contre ce système qui poussait des jeunes de 18 ans à sacrifier une année de leur vie, à un moment où ce qu'ils désiraient le plus, c'était vivre.
Puis je me souvins qu'il n'avait pas fait d'études, il le disait dans l'article et me tus aussitôt. Je pouvais presque l'entendre penser, derrière son visage inexpressif : " Espèce d'idiote. Tu te plains de faire des études? D'avoir un avenir? Si les bourges n'ont que ça comme problème, y'a d'quoi être heureux!"
Bien sûr, je n'étais pas une bourge, mais c'est ce qu'il paraissait croire. Il ne voyait pas mes difficultés, juste ce dont il avait été privé.
- Disons, repris-je pour changer de sujet, que comme j'ai peu de temps pour écrire, la plupart de mes projets traînent un peu.
Il hocha mécaniquement la tête :
- Il faut que tu te trouves du temps. Dès que t'as un moment, tu prends ton stylo et tu écris, tu te poses pas de questions. Je pense que t'as du talent. Faut pas le gâcher.
Le pensait-il vraiment? Vu la façon dont il regardait ma poitrine, ou plutôt mes piqûres de guêpe, j'en doutais. Je terminai mon sandwich, lui son café, et nous sortîmes du snack.
- Pour ta nouvelle, dit-il sur le chemin de l'université, celle que tu a posté sur le forum il y a quelques jours, j'ai beaucoup aimé, mais il manque un truc.
- Quoi?
- Ca manque de descriptions. Pour que ça sonne réaliste.
- Genre?
Il réfléchit un court instant:
- Ben décrire, je sais pas, un tapis au sol, des rideaux...
Je trouvais qu'il cherchait la petite bête : en quoi décrire un tapis dont même les personnages se foutaient ferait évoluer mon histoire?
- Non, je ne pense pas. C'est le défaut de beaucoup d'écrivains justement, de faire trop de descriptions, juste pour charger le texte.
Je lui servis tous les exemples que je pouvais, me perdis dans mes arguments ; et lui souriait de la passion qui m'emportait, de la jeunesse qui m'enveloppait. Ses trente ans l'avaient déjà aigri.
Il m'accompagna jusqu'à la grille de l'université - la limite entre mon monde et le sien. Nous nous arrêtâmes, silencieux, comme attendant quelque chose. Il espérait que je lui propose de me suivre dans le campus, que je l'invite à tirer son coup dans les 9m2 de ma chambre U. C'était bien pour cela qu'il avait souhaité me rencontrer. Il faisait partie de ces hommes si nombreux à l'affût de la fille facile, celle qu'ils mépriseront de leur avoir cédé si facilement. Ils ne comprennent pas que je les méprise tout autant, que si je les laissais me toucher, ce ne serait que pour les dominer d'avantage, leur faire sentir comme ils ne seraient rien sans une femme pour les admirer.
Peut-être qu'un jour, je laisserais un homme passer la grille avec moi. Pas ce jour-là. De longues heures de travail m'attendaient, des jours, des années, mais j'en émergerais un jour...
- Bye, lançai-je.
Il répliqua sans conviction :
- Bye.
Et nous nous quittâmes. Je le vis s'éloigner, puis disparaître derrière un muret avec son dépit. Une seule de ses phrases m'était restée : " La souffrance nourrit l'écriture."
Il existe de nombreuses souffrances. Et je savais sur lesquelles écrire.

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