L’enterrement du bouilleur de cru

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Image de Été 2020
Vous qui m’écoutez, mon bon monsieur, vous devez commencer à vous dire que les histoires que je vous raconte, celles d’un ancien fossoyeur, vont toutes être tristes, lugubres ou sinistres. Beaucoup le sont en effet, car j’ai vécu des choses à faire froid dans le dos, et je sens encore parfois mes dents claquer à l’évocation de vieilles terreurs, je n’ai pas honte de le dire.
Mais j’ai aussi d’autres souvenirs plus gais, des images qui me font envisager ma dernière demeure autrement que froide, humide et garnie de vers. La petite histoire que je vais vous raconter maintenant en fait partie. Elle est toute simple, vous allez voir.
Antonin était bouilleur de cru, l’un des derniers du pays. Vous connaissez les bouilleurs de cru : par patente héréditaire, ils vont de ferme en ferme pour « bouillir » une certaine quantité de fruits de toutes sortes, c’est-à-dire en faire de la liqueur. Le vieil Antonin avait le coup de main, (l’expérience,) et on pouvait dire à juste titre, si vous me permettez la plaisanterie, qu’il avait de la bouteille. Quand à la fin de l’automne il se mettait à circuler de ferme en ferme, avec son vieil alambic de cuivre tiré par un âne qui avait dû assister à la naissance du petit Jésus ou peu s’en fallait, c’était la joie dans les villages.
Il avait le don, Antonin. Il fallait le voir procéder, en suivant toujours le même rituel. D’abord, le bonjour à la famille, la bise égrillarde à la promise de l’aîné, la tape affectueuse sur la joue du petit dernier. Un bon bol de soupe à la table familiale, avec, bien sûr, un petit verre de goutte, de la sienne évidemment, qu’il faisait rouler longuement dans sa vieille bouche édentée. Enfin, il avalait et disait, les yeux rêveurs : « Ah oui, je m’en souviens, celle-là, c’était telle année, fameuse année pour les prunes, Dieu me pardonne ! » (Et) Ensuite il bourrait sa pipe, sa vieille bouffarde taillée dans un pied de vigne aussi noueux que lui, et le petit dernier était tout fier de lui amener une brindille ardente pour la lui allumer. Et puis, quand son tabac tirait à sa fin, que toute la famille était assemblée autour de lui, il gloussait dans sa barbe et disait « Allons, mes enfants, on va y aller maintenant, hm  ? » C’était le signal. (et) Tout le monde sortait, et s’assemblait autour de l’alambic en amenant les fruits sélectionnés pour la « goutte », qui avaient commencé leur fermentation dans des tonneaux supervisés par ses soins.
Alors le vieil homme, dans un silence religieux, examinait les fruits, en goûtait quelques-uns, en écartait d’autres, en dénoyautait une certaine quantité, cassait quelques noyaux, allumait un feu ronflant sous son alambic – paille, chêne et sarments de vigne, pour démarrer vite et brûler longtemps – goûtait même l’eau, ajoutait parfois une poignée de sucre, empilait les fruits dans un ordre mystérieux, et ajoutait de-ci de-là certaines herbes de sa connaissance. Et enfin, la distillation commençait. L’air froid et humide de la fin d’automne se gorgeait de senteurs chaudes et fruitées, à tel point qu’on avait l’impression que ce n’était plus un village mais un verger, chaque ferme avec son parfum. (Et) Le brave Antonin en était heureux, que ça faisait plaisir à voir, vieux sorcier bienfaiteur, père noël avant la mode.
Mais hélas, personne n’est éternel en ce bas monde, vous le savez comme moi. Un triste jour d’automne, Antonin ne (vint) n’était pas au rendez-vous. Il venait depuis tellement longtemps, qu’on en avait oublié son âge, et oublié qu’un jour il ne (viendrait plus jamais) serait plus là. Le brave homme était mort dans son lit, le jour de l’automne. Il devait bien avoir dépassé les quatre-vingt-quinze ans, au dire des plus vieux du village. Tout le monde vint à son enterrement, depuis des lieues à la ronde, tant le vieil Antonin visitait de fermes avec sa carriole. Tout le monde était bien triste. Les plus vieux voyaient partir un compagnon de jeunesse (aux) et les plus jeunes (voyant) s’en aller « Grand-père ‘Lambic ». Moi-même, j’étais bien morose, allez, que j’en pleurerais presque encore.
Et puis, quand la bière fut mise dans la fosse, j’entendis un drôle de bruit, un floc-floc. Je me tournai vers un ami du vieux, qui me dit : « Oui, vous comprenez, on a trouvé que ça serait bien de l’enterrer avec une ou deux bouteilles de sa goutte, voyez, la meilleure, la poire de quatre-vingt, vous comprenez. Et on lui a mis sa bouffarde et du tabac, histoire que notre vieux il aille trinquer avec les anges et fumer à la droite du bon Dieu. » Je hochai la tête, pour dire que c’était bien, car voyez-vous, j’en avais la gorge tellement nouée que je ne pouvais pas dire un mot. Et puis, on a bu un verre à la santé du vieil Antonin, chanté des chansons du temps passé, et ma foi, ça allait mieux après.
J’avais même dû en boire un petit peu de trop, de la bonne goutte du vieux père, car le lendemain je me suis réveillé bien plus tard que d’habitude, (et) la bouche pâteuse ma foi. Je me hâtai de m’habiller, de prendre ma pelle et d’aller entretenir mon cimetière – je vous ai déjà dit, je crois, que j’étais quelqu’un de méticuleux. Mais en arrivant dans mes allées... Seigneur, quelle pagaille ! Rien n’était à sa place. Il n’y avait pas grand-chose de cassé, mais toutes les fleurs avaient changé de place, les plaques commémoratives avaient été renversées ou échangées, c’était le bazar ! Je commençai à me sentir monter une colère contre les mauvais plaisants, quand j’arrivai vers la tombe du vieil Antonin. Elle était très fleurie, bien sûr, tant il y avait de monde à ses obsèques, mais... On aurait dit, ma foi, qu’il y avait des bouquets en plus. Des bouquets multicolores, faits avec toutes sortes de fleurs. Toutes sortes de fleurs qui semblaient provenir des tombes voisines, qui me semblaient curieusement dégarnies. Et puis... et puis il flottait dans l’air un parfum que je connaissais bien, un parfum fort et sucré, fruité et chaleureux.
Je crois bien que, quand l’Antonin est arrivé au ciel, il ne devait plus marcher très droit, et qu’il ne (devait pas) lui restait sans doute pas grand-chose pour trinquer avec Saint Pierre, à mon avis. Il y avait dû y avoir une sacrée fête dans le cimetière à la nuit tombée, avec tous ses amis qui le retrouvaient enfin.
Hé oui, ça m’a fait chaud au cœur, vous savez, de penser que notre Antonin, il était allé bouillir les fruits des vergers du paradis, avec tous ses vieux amis qui trinquaient avec lui sur chaque marche du grand escalier. Et vous savez ce que j’ai fait ? Comme il n’avait pas d’enfant, personne n’allait reprendre l’alambic. Alors j’ai creusé un grand trou dans mon cimetière, juste à côté de la tombe d’Antonin, et je lui ai mis son alambic, avec du bois de réserve et des allumettes pour sa bouffarde... et les vieux disent que depuis, la nuit de Noël, dans les collines de la région, on entend les anges chanter plus fort qu’ailleurs. C’est le vieil Antonin, disent-ils, qui fait goûter sa gnôle.
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