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Qualifié

L’air était sale. De cette teinte marron-jaunasse qui est celle de la crasse. Quand on pense à la crasse, on imagine souvent du noir ou du gris. Non, la crasse, c’est une palette qui va du brun le plus sombre au jaune le plus délavé en passant par d’ignobles verdâtres. C’est la couleur de toute matière organique dégradée, la couleur de toutes les excrétions, de toutes les dessiccations, de tous les résidus de combustion et la teinte ultime de la pourriture. Elle va jusqu’à contaminer le minéral. Si la terre est marron, ne serait-ce pas parce qu’elle se mêle aux déchets des organismes qu’elle porte ? La couleur de la crasse, c’est celle contre laquelle on se bat pour sauver ou retrouver l’éclat d’un blanc, la pureté d’un bleu, celle, aussi, qui tue lentement le regard atteint de cataracte.
En plus d’être sale, l’air puait : un mélange dilué de résidus d’hydrocarbures et d’acide douceâtre.

Kaël s’appliquait à placer ses pieds à l’intérieur des dalles : il ne devait absolument pas en chevaucher les interstices. Il ne devait pas, non plus, poser les deux pieds sur une même plaque. C’était à ce prix seulement qu’il assurerait ses chances. Il lui était aussi interdit de sauter d’une dalle à une autre : il avait l'obligation de toujours garder un pied au sol. Telles étaient les règles qu’il avait assignées à l’exercice. Parfois, il s’arrêtait quelques secondes, quand un carreau brisé en fragments nombreux et étroits, ou les inégalités de niveau risquaient de lui faire perdre l’équilibre. Le regard à l’affût, il évaluait toutes les tactiques possibles. Puis, une fois sa décision prise, soit il déplaçait lentement l’un de ses pieds, soit il lançait avec vigueur l’une de ses petites jambes de douze ans à l’assaut d’un morceau de ciment suffisamment large et stable.

Il arriva enfin au grand trou. C’était terminé, il avait réussi. Dans le cas contraire, il aurait définitivement ruiné ses chances d’obtenir ce qu’il convoitait. Mais le succès présent l’autorisait à caresser tous les espoirs. Ainsi raisonnait Kaël. Il pensait que pour réussir dans certaines entreprises dont le succès dépend du hasard ou de la volonté d’autrui, il devait préalablement surmonter des défis dont il fixait lui-même les règles. C’était une forme de superstition active, et malgré des résultats aléatoires, il continuait à mener ses expériences, car il lui était vital de croire à la prédictibilité d’un futur dont l’opacité l’angoissait. Tout au plus le pessimisme prévalait-il : l’échec à l’épreuve signifiait pour lui l’assurance de l’insuccès, alors que la réussite n’emportait qu’un espoir, sans aucune certitude.

* * *

Il arrivait au terrain vague. La végétation s'affirmait chaque jour plus envahissante, accentuant l'allure spectrale des carcasses d’usines, dont les vestiges d’acier difformes noircissaient au soleil et rouillaient sous la pluie, dragons figés à jamais dans les poses d’une ultime riposte à quelque péril oublié. Il trouvait de la poésie dans ce décor auquel la saleté et la puanteur de l’air s’ajustaient. Une poésie de désespoir qui devenait plus poignante encore lorsque, de loin en loin, retentissaient les hurlements distordus des sirènes d’alerte.
Une poignée d’enfants jouaient, courant de ferrailles acérées en cratères de bombes. Kaël parcourait le terrain du regard, mais elle n’était pas là. Pourtant, son frère, Bombu, était bien présent. Kaël aurait pu lui demander où elle se trouvait, mais il craignait de se dévoiler. Seul Iortos, son meilleur ami, son confident, connaissait son secret. Souvent, il l’encourageait en le brusquant un peu :
— Tu peux pas rester comme ça !, Faut que t’en aies le cœur net ! Tu dois lui parler...
Mais Kaël avait trop peur. Il n’arrivait pas à décrypter les sentiments de Glyka. Tantôt complice, elle riait à ses blagues et allait jusqu’à lui taper affectueusement sur l’épaule, tantôt elle semblait l’ignorer complètement, parfois même elle se montrait franchement hostile, comme lorsqu’il lui avait timidement touché les cheveux en lui disant combien il les trouvait beaux et doux et, que pour toute réponse, elle l’avait giflé.
Glyka, c’était à la fois sa raison de vivre et sa désespérance. Pourtant, il existait des signes qui ne pouvaient tromper. La réunion de leurs deux prénoms, Glika-Kaël, avait pour lui la forme d’un cœur dont la pointe était faite de leur syllabe commune. Ce cœur, il l’avait gravé dans le ciment, à l’aide d’un clou rouillé, dans un endroit caché et presque inaccessible des ruines alentour. Bientôt, il le montrerait à Glyka.
Car aujourd’hui serait jour de vérité. Il avait arrêté son plan. Il proposerait le jeu de la bouteille auquel ses camarades désœuvrés seraient trop contents de participer. On s’assoirait en formant un cercle au milieu duquel on poserait, sur le flanc, une bouteille vide. L’un après l’autre, chacun ferait tourner l’objet, et celui ou celle en face de qui le goulot s’immobiliserait devrait accomplir le gage que le lanceur lui donnerait... Lorsque ce serait le tour de Kaël, il ferait en sorte que le goulot s’arrête face à Glyka. Alors il lui fixerait comme gage de l’embrasser sur la joue. Et lorsqu’elle approcherait son visage du sien, il irait chercher ses lèvres pour y déposer un baiser, furtif, mais sans équivoque.
Comment prendrait-elle la chose ? Cette question terrorisait Kaël, tant la réponse allait être définitive. Mais c’est là qu’intervenait l’épreuve des dalles : le fait qu’il l’ait réussie portait l’augure du succès à venir. Glyka serait peut-être bouleversée, ravie, heureuse. En tout cas, on ne pouvait nier cette conjonction troublante de signes favorables. Car auparavant, il y avait eu la découverte de la bouteille. Une petite fiole de soda, vide, mais intacte, qui gisait sur un tas de détritus, un peu à l’écart du chemin que Kaël empruntait pour se rendre au terrain vague. Depuis combien de temps n’avait-il pas vu une bouteille de verre entière ? C’était une sorte de miracle qui devait avoir un sens caché, un signe qui lui était adressé, à lui seul. Il pensa aussitôt à Glyka : c’était forcément en lien avec elle. Alors il imagina le jeu. Et pour conforter ses espoirs, l’épreuve des dalles.

Il attira Iortos à l’écart du groupe :
— Glyka ?
— Je sais pas. Elle devrait être là. Tu veux que je demande à Bombu ?
— Ouais, discrètement !

* * *


L’air était devenu étrangement propre. Étendu sur le dos, il voyait le ciel infiniment bleu au-dessus de lui. Il n’entendait rien, sinon ce bourdonnement qui tournait obstinément à l’intérieur de sa tête. Il n’avait pas mal : pour tout dire, il ne percevait rien de son corps. Il sentait juste quelque chose de chaud et de visqueux qui coulait de son oreille droite jusqu’à sa nuque. Pourquoi les sirènes n’avaient-elles pas retenti ? Où alors avaient-elles mugi sans que les enfants n'y prêtent attention tant c’était devenu banal ? Il fut surpris de la pensée qui s'imposa. Une question, tellement étrange en cette circonstance : était-il heureux que Glyka ait échappé à ce qui venait d’arriver, ou désespéré parce qu’il ne pourrait jamais lui avouer ce qu’il éprouvait pour elle ? C’est sur cette interrogation qu’il ferma les yeux pour ne plus jamais les rouvrir.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Virgo34 · il y a
Un texte bien écrit qui nous tient en haleine jusqu'au bout.
Je suis pour ma part sur mon 31, en finale du Prix Ô et je vous invite à aller le lire. Merci.

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Robert Grinadeck · il y a
Merci Virgo34. Pour votre texte : c'est fait, j'ai confirmé mon soutien.
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Patrick Gibon · il y a
un écrit de haute volée et de descente en mort explosive mais il est vrai que "l'enfer est pavé de bonnes intentions" et là que dalle pour les dalles, juste un "sos in the bootle" qui tournera à vide dans les gravats de nos mondes post-apocalyptiques!
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Robert Grinadeck · il y a
Merci Patrick pour ce retour flamboyant.
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Emsie · il y a
Je découvre ce texte aussi terrible que superbement écrit trop tard pour le soutenir, hélas, mais une chose est sûre : je serai plus attentive, désormais…
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Robert Grinadeck · il y a
Merci, Emsie, pour ce sympathique retour. J'ai un nouveau texte en attente de validation par le comité de lecture. Si tout se passe bien, il devrait apparaître sur ma page d'ici quelques jours. Alors à très bientôt peut-être.
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Emsie · il y a
Je reste à l'affût !
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Eddy Bonin · il y a
Très joli texte, Robert, que je découvre seulement maintenant. Bravo.
De mon côté, "Hôtel du palais" est en finale du concours Nouvelles du printemps. Ma première :-)
Si le voyage vous tente, c'est par là : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais
A bientôt...

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Robert Grinadeck · il y a
Merci à vous, Eddy. J'ai lu votre texte et vous ai accordé mes voix. Bonne chance pour cette finale, votre victoire serait méritée.
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Eddy Bonin · il y a
Merci beaucoup Robert, c'est gentil :-)
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coquelicot · il y a
on s'est tous lancé ce genre de défi ! malgré cet environnement désespérant, cet enfant voulait être heureux. Terriblement triste. Mes voix
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Robert Grinadeck · il y a
Merci Coquelicot pour ce nouveau témoignage de sympathie.
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Daniel Nallade · il y a
Un texte puissant, une écriture limpide au développement dramatique !
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Robert Grinadeck · il y a
Merci à vous.
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Jcjr · il y a
J'ai eu l'impression d'une histoire d'adulte jouée par des enfants. Ce qui en renforce le drame et le côté sombre.
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Robert Grinadeck · il y a
Merci pour ce retour. Dans de telles conditions de vie, les enfants mûrissent vite et deviennent adultes bien avant l'âge.
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Jean Calbrix · il y a
Un texte sur fond d'amour enfantine et qui nous enfonce par petites touches dans l'horreur ! Bravo, Robert, pour votre finesse d'écriture !
Vous avez soutenu mon sonnet "Paysage nocturne" https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Il est maintenant en finale. Le soutiendrez-vous à nouveau ?
Bon week-end à vous.

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Robert Grinadeck · il y a
Je suis retourné sur la page de votre sonnet pour vous confirmer mon soutien.
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Dranem · il y a
Un texte lumineux et désespéré , cette recherche du bonheur !
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Pherton Casimir · il y a
Magnifique texte! Une invitation à lire et à supporter mon texte en final du prix Viva Da Vinci https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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