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Je ne crierai pas

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Al Fàruq

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1921

FINALISTE
Sélection Public

Toute histoire commence un jour, quelque part. Mais pas tout le temps.
Mes histoires commencent la nuit. Cette nuit encore, comme la toute première, il me l'a redit :
- Je te briserai les os.
N’étant plus affectée par la peur, je suis restée silencieuse face à ses menaces ; avoir peur c'est lutter. Moi j’ai cessé tout combat.
J'ai bien évolué en ce sens, car il y a près d'un an, il traversait le crépuscule, traînait sa masse comme un chiffon et amenait l'orage chez moi. Il était à peine au seuil de la maison que l’effroi montait en moi. Son haleine défonçait la porte de ma chambre. Il entrait sans taper. C'est un roi. Les rois ne toquent pas. Je faisais semblant de dormir. À mon chevet, un cachet d'aspirine et un fragment de sérénité.
- Tu fais la morte, me démasquait-il de sa voix de serpent.
Puis, il arrachait ma couverture, grondait, m'insultait - c'est sa manière de m'intimider. Je fermais les yeux.
- Sale corbeau, maugréait-il.
Le lit grinçait sur son poids. Son souffle caressait mon oreille. Il me murmurait :
- J'aime tes seins.
Il se levait ensuite, refermait la porte. La paix prenait la fenêtre. La chambre s'emmêlait. La seconde d'après ; nous nous battions. Que dis-je ? Il me battait. Je ne criais pas. J’encaissais. J’attendais qu'une autre histoire commence, un autre jour, autre part.

Depuis cet épisode, j'ai cessé de me battre. Marrie par les sanglots qui enflamment ma glotte, fatiguée de mes jérémiades malaisantes, de mes prières qui ne percent même pas le plafond de la chambre. Je ne pleure plus, puisque quand je pleure, Nidji, ma fille, se met à pleurer à son tour, dans son lit. Donc, chaque nuit, j’ouvre des yeux tuméfiés, d'un blanc cireux où rien ne se lit, puis je les referme. Mais je ne dors pas. J’attends la prochaine fois. La prochaine tension. La prochaine volée de coups. La prochaine morsure.
Deux ans que cela dure. Chaque fois, quand il finit sa sale besogne, il s'en va. Parfois, il me laisse nue sur le frais carrelage maculé de grenat. Parfois, il m'abandonne devant le miroir brisé et constellé de mon sang.
Et vu qu'en partant, il ne referme même pas la porte de la chambre, mes voisins qui passent par là, s'arrêtent un instant, me jaugent puis détournent furtivement le regard. Pourquoi ne daignent-ils pas me parler ? Peut-être qu'ils ont pitié à tel point qu'ils ne supportent pas mon regard ? Que J'ai besoin d'une épaule, d'une oreille bienveillante ! Je me sens seule avec moi-même. Auparavant, c'était Nidji, ma fleur d'arc-en-ciel, qui me consolait. Elle m’observait à travers l'entrebâillement de la porte. Quand je l'apercevais, je lui tendais une main fébrile pour l'inviter à me rejoindre. Elle avançait. Se jetait dans mes bras couverts de bleus, les réchauffait. Elle m’embrassait. Je pleurais. Elle essuyait mes larmes.
- Tout va bien aller, maman, me rassurait-elle. Quand je serai grande, tu verras, je t'emmènerai chez le médecin.
Ma pauvre ange s'endormait ensuite sur ma poitrine. Mes battements lui offraient une bien mélancolique berceuse.
Aujourd'hui, après ce qui lui est arrivé il y a un an, elle ne vient plus me réconforter. Elle ne peut pas. C'est moi qui vais vers elle. Je la regarde dormir. Rien ne trouble son visage ovale. Elle respire, mais on dirait qu'elle n'est plus de ce monde. Que serais-je sans Nidji, ma fleur d'arc-en-ciel, ma seule amie ? Ell est mon monde. Tous les soirs, je vais au lit, recouverte de l'amour qu'elle charrie. Je me couche avec la candeur de ses lèvres et un bout de son sourire accroché à mes rêves.

J'ai été une très grande rêveuse ; je voulais vivre.

Aujourd'hui encore, je me demande comment j'ai bien pu en arriver là. Pourtant, jétais très heureuse. J'avais tellement d'éclats de rires que j’en distribuais à tout le monde. Les hommes aimaient à soupirer au parfum de ma présence. Cette époque est bien lointaine. À présent, je n'ai droit qu'à des regards réprobateurs :
- C’est elle.
- La voici.
- Elle a dépéri, la pauvre.
Le mal qui m'habite fait de moi une étrangère dans ce monde.
Tout a basculé il y a deux ans, quand je l'ai rencontré.
Durant les premiers mois de notre rencontre, il était assez discret, il ne faisait pas de vague. C'était à peine si j'entendais sa respiration. Il était tendre et je ne soupçonnais pas qu'il pouvait porter autant de barbarie en lui.
Jusqu'à ce fameux soir où il traversa le crépuscule, traîna sa masse comme un chiffon et me battit pour la première fois.
Laissée pour morte, c'est à l'hôpital que je m'étais réveillée.
Dans la salle de soin où j'étais Internée, il y avait un grand miroir ; je n'étais qu'un reflet de beauté, une loque humaine. Je m'épouvantais.
Prise aux bons soins des médecins pendant quelques semaines, je me remis peu à peu de mes meurtrissures. Entre temps, il était parti je ne sais où. Il avait eu l'audace de me rendre visite une ou deux fois à l'hôpital, mais il avait vite été neutralisé par les docteurs et renvoyé.
Durant tout mon séjour, le personnel medical s'était évertué à me donner la force nécessaire afin que je puisse me défendre.

Quand je suis rentrée, l'atmosphère est devenu moins tendu, l'air plus respirable.
La journée, il disparaissait et la nuit, il dormait dans le salon.
J'étais alors en rémission. Au bout d'un an, j'avais recommencé à m'aimer. Je revivais.
Je ne le voyais quasiment plus.
Un certain soir, pour tâter mon pouls, il me susurra :
- J'aime tes seins.
Alors, je lui fis face résolument. Je le décoiffai, l’affrontai. Je menai le combat de David contre Goliath. Lorsqu'il voulut m'embrasser, je me rebellai, me rebiffai, le giflai, arrachai ses griffes de mon corps meurtri. Je l’avais même piétiné, cette vermine.
Vaincu et honteux, il s'était docilement retiré.
Glorieuse, je m’étais mise dès lors à profiter de la vie, de ses menus plaisirs, de ma fille que je berçais, couvais, consolais, écoutais, conseillais, inlassablement.
La vermine était loin de ma vie, et n'eussent été les quelques sérénades qu'il venait m’offrir d'une voix discordante, je ne m'en serais guère souvenue.
Mais, il est tenace, infatigable. C'est un loup déguisé en agneau. Il se mit à composer des poèmes, à entonner à mon nom les plus romantiques ariettes, à jurer sur ses jours, sur ses heures, sur ses montres et leurs cadrans, de m’être plus doux qu'une brise.
Par une nuit grisâtre, à bout d’inspiration, il me susurra qu’il n’aimait plus mes seins, mais plutôt mes os.
Je ne m’étais pas méfiée, ma sérénité retrouvée après mon dernier combat gagné. Je pensais que le temps de ma vulnérabilité était révolu. C'était sans compter sur le sort qui tendit ses pattes crochues et me griffa en plein cœur. Nidji ma fille, ma fleur d'arc-en-ciel, s'affala soudainement un après-midi et ne se releva plus. Elle tomba dans un silence que mêmes mes sanglots n'ont pas su briser. Dévastée, les larmes en trombe, je lui répétai : << Souris, ma fille. Parle à ta mère. Sans toi dans ma vie, je n'aurais plus jamais la même force. >>

Hélas ! Depuis cet après-midi, elle n'a plus souri. Elle respire, mais elle n'est plus vivante.
L'étau de la solitude se resserra davantage autour de moi. Quelques voisins passaient devant ma chambre, mais j'avais fini par comprendre. En fait, ils n'avaient pas pitié ; ils étaient juste indifférents à mon sort.
Au même moment, le monstre, rancunier, mûrissait sa vengeance, épiait, réfléchissait, peaufinait sa stratégie. Il choisit cette période sombre de ma vie et m’attaqua dans le dos, le traître. Il s’affaira, me lacèra, m’éviscéra.
Comment avais-je osé le défier, lui, le grand vainqueur ? Comment avais-je osé me rebeller, le gifler ? C’était lui David, c’était moi, Goliath.
Il s’attaqua à mes os. Les brisa. Lasse, je ne m'étais même pas défendue. J'espérais qu'il m'achèverait.
Je retrouvai alors le cercle hospitalier ainsi que le grand miroir accroché au mur. Je ne les quitterai plus.
Pendant près de six mois, je me rendais toutes les trois semaines à l'hôpital pour suivre mon traitement. Quand je revenais dans ma chambre, il me battait et m’arrachait les cheveux. Les voisins ne m’entendaient plus crier, cela soulageait bien leur conscience.

Aujourd'hui, tout espoir de guérison s'est envolé, mon corps n’est plus qu’une coquille vide.
Tant que cette vermine occupera une place dans ma vie, mon dernier souffle ne sera jamais qu’une question d’heures. C'est pour cela que je ne dors pas... pour compter les secondes.

Demain encore, il me rendra visite, me fera souffrir, me tuera à petit feu. Mais, je ne me battrai plus. Il rongera mes os de la même manière qu'il m'avait rongé les seins. Mais je ne crierai pas. Je ne crierai plus. A quoi vaut crier ? À quoi vaut se battre si c'est pour perdre ? Un mari aurait peut-être eu pitié, mais pas cette maladie ; le cancer m'emportera.

PRIX

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Samia.mbodong · il y a
Bravo Al Fraruq un texte magnifique et bien écrit. Je te soutiens et j'espère que tu ira loin.
Je t'invite également à lire un texte que j'ai écris et à le soutenir si tu le trouve à ton gout.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/zohra-ma-cherie

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Monique Feougier · il y a
Contre lui, vous gagnez la bataille de l'écriture. Ce texte reste la preuve de votre combat, l'empreinte de votre belle plume...
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Adama Touré · il y a
Courage champion
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Marie · il y a
Un texte fort et bien mené. Mes votes !
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Pape Sarr · il y a
BONNE CHANCE FRÈRE
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Waly Diop · il y a
Bonne chance !!!
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Tëll'më Møussa'Bandia · il y a
Ndam rék frère Insha'Allah...
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MLG · il y a
Ndam rek, incha Allah
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Hawa Dieme · il y a
Bonne chance
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Babacar Sarr · il y a
Bonne chance
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